CELIA HART
BIOGRAPHIE
LA
DÉFENSE DE CUBA PASSE PAR LA RÉVOLUTION SOCIALISTE EN AMÉRIQUE LATINE
ET DANS LE MONDE
CONSIDÉRATION
EN MARGE DU CRIME
LE 15
AOUT, NOUS PRENDRONS LE JARDIN D'HIVER
L’
HOMME DES GRANDES ENJAMBÉES
IL
FAUT SAUVER LE RÉVOLUTIONNAIRE
UN
LIVRE SAUVÉ DE LA MER
WELCOME
TROTSKY
|
CELIA HART SANTAMARIA
"L’ Homme des grandes enjambées"
La malédiction de n’être jamais las
suit tes pas sur le monde où l’horizon t’attire... (Paul
Verlaine, L’Homme aux semelles de vent)
L’homme
des enjambées pressa le pas. Peut-être se souvenait-il de ses pas dans
le petit appartement d’Abel et Haydée où commença la révolution... Je
voyais à l’horizon le rire des enfants les plus heureux du monde,
brûlant d’envie de les embrasser. Vingt-cinq mille l’ovationnaient,
dans l’euphorie. Une enjambée... une autre... et soudain son pied
gauche chuta dans le vide du dénivelé que son émotion ne lui permit pas
d’éviter. La Terre s’arrêta de tourner un instant. L’angoisse saisit
tous les Cubains et tous nos bataillons d’amis de par le monde. Fidel
trébuchait.
Rebelion 26 octobre 2004
Le
20 octobre 1868 l’armée que venait de fonder Carlos Manuel de Céspedes
prenait la ville de Bayamo. C’est dans l’église que furent entonnées
pour la première fois les notes de notre Hymne national. L’amour de la
patrie se répandait parmi les combattants et chez les belles bayamaises
inspirées par la révolution. Quelques jours plus tôt, Perucho
Figueredo, général en chef de l’armée libératice avait écrit, monté sur
son fougueux cheval, ces vers exhaltés qui ont conduit des générations
entières de Cubains sur le même sentier.
L’art
le plus raffiné et la volonté la plus intraitable s’unirent dans ce
petit morceau de monde pour configurer notre nationalité. Il n’y avait
qu’à voir comment les citoyens de Bayamo brûlèrent ensuite leurs
maisons et leurs biens pour ne laisser aux Espagnols que des cendres.
L’Espagne n’a connu en rien cet amalgame béni de noirs et de blancs qui
comprenait mieux qu’elle les idées de la Révolution Française et était
prêt à tout pour la gloire des drapeaux.
C’est
pourquoi il a été décidé avec beaucoup d’à-propos que le 20 Octobre
serait le jour de la culture cubaine, culture qui a été certainement
l’arme la plus puissante de l’île pour préserver sa révolution et
affronter de temps à autre les empires les plus puissants de l’histoire.
Au
fur et à mesure que s’écroule un monde sorti de la cruelle incohérence
du XXe siècle, alors que beaucoup se sont empressés de changer de camp
ou se réfèrent à des théories désarmantes, Cuba conserve ses ressorts
dans une paire de vers romantiques et au milieu des vicissitudes les
plus incroyables, avançant sur le seul chemin possible pour préserver
la Patrie : aimer le monde et être cultivés. Le pire ennemi d’une
nation est le chauvinisme. Qu’il s’interrogent sur le Berlin des années
30.. Ils n’en sont pas si loin. Quel est le pire ennemi du peuple
nord-américain ? Le nationalisme étroit et l’inculture des masses. Le
vaillant Michael Moore se démène pour tenter d’épurer la culture dans
le coeur de ce peuple. C’est peut-être bien le peuple le plus
malheureux du monde. Je propose des brigades de solidarité avec le
peuple nord-américain.
Le
20 octobre, c’est aussi l’anniversaire d’Abel Santamaria Cuadrado. Ma
mère m’a transmis un héritage déconcertant : celui de mon oncle Abel
dont j’ai hérité deux yeux égarés et indécis. C’est l’héritage de cet
être saisi par le virus de la révolution... D’une certaine manière ce
jeune est le concepteur secret de mon éducation irrévérencieuse.
Abel
Santamaria est né à Encrucijada, un petit village du centre de Cuba. On
dit que ce nom vient du conflit des paysans sur le chemin à prendre. La
faim et l’incertitude étaient si grandes qu’ils ne savaient lequel
prendre. Celui de droite semblait le plus direct. Il suffisait pour
cela d’élire quelques tricheurs et bandits pour quelques emplois
douteux, un poste de police rurale, deux ou trois expulsions de
paysans, une fille violée ou battue. Ainsi contre un peu de terreur et
quelques assassinats, on obtenait un endroit "pour élever honnêtement
sa famille".
Mon
oncle, obstiné dès l’enfance, prit à gauche et s’en fut à La Havane au
milieu du XXe siècle avec pour héros José Marti et le communiste noir
Jesus Menendez. Ce grand dirigeant, défenseur des travailleurs du
sucre, originaire de Encrucijada, fut assassiné. Ma mère Haydée
rejoignit son frère quelques années plus tard. L’oncle Abel avait
beaucoup lu Marti que lui avait fait découvrir le maître de son village
natal. Il y avait aussi ce duo d’Européens "extravagants" qui avaient
changé le cours du monde. Un ou deux de leurs livres suffirent à Abel,
auquel je dois mes yeux de travers, pour comprendre que le temps était
venu de changer ce monde d’après guerre et de le faire virer à gauche.
Il étudia Lénine sans renoncer à Marti. Ou plus exactement, pour n’y
avoir pas renoncé. Un soir, vint à leur petit appartement un homme
nouveau, qu’on leur avait présenté. Abel perçut immédiatement que
c’était l’Homme. Maman me disait que les cendres des cigares altéraient
la propreté du lieu que l’homme immense enjambait comme si en ces
heures se décidait l’avenir.
Fidel
Castro, l’homme des enjambées, organisa en quelques mois le groupe le
plus discipliné, le plus compact et le plus combatif qu’a jamais connu
la gauche mondiale. Ce mouvement n’était pas une bande d’hystériques
suicidaires ou improvisés. C’était un groupe militant et rigoureux qui
fit don de sa jeunesse et s’empara de la flamme révolutionnaire de
l’Amérique. Mon oncle, l’idole que je n’ai pas connu... sauf par les
yeux... comprit avant tout le monde qui était Fidel Castro. Il l’a su,
car il comprenait cette île, qui a toujours compté de grands hommes et
rejeté la médiocrité. Fidel a dit qu’Abel était l’âme du mouvement.
C’était bien vrai. Après l’attaque de la Moncada et la trahison d’un
misérable, à l’hôpital civil un sbire eut l’idée d’arracher les yeux
d’Abel. On a prétendu que ma mère s’engagea pour cela. Stupide. Ma mère
surmonta son chagrin, combattant aux côtés de l’homme des grandes
enjambées qui remit pour toujours la lumière dans le regard de s on
frère.
Etait-ce
une organisation communiste qui attaqua la caserne de la Moncada en
1953 ? Abel était-il communiste ? Que se disaient les deux hommes en
lisant le vieux livre de Karl Marx "Critique de l’économie politique"
qui repose en paix au musée 25 y O ? Ces jeunes gens conduisirent mon
peuple sur le vrai chemin. Un rude chemin, mais le seul authentique.
La
vérité philosophique, dit-on, se dégage de l’examen ardu. Ma mère n’a
pas eu ce temps. Face aux yeux de mon oncle, elle s’est faite
combattante en un instant. "Abel n’est pas mort, car mourir pour la
Patrie c’est vivre"... trancha cette gamine de village qui avait six
années d’école face au sanguinaire, reprenant les vers de l’Hymne
national, ces vers que Perucho Figueredo écrivit un 20 octobre sur son
cheval fumant. Ma mère mit sa douleur dans ces vers. Elle se saisit de
ce qu’il y avait dans son frère, s’unit aux meilleurs Cubains, paria
sur Fidel et retrouva son sourire avec le Che. Ce coquin lui promettait
de boire le maté quand ils "iraient faire la révolution en Argentine".
Cet autre frère, ce frère spirituel, la persuada que le bonheur de Cuba
ne servait à rien si l’Amérique et le monde allaient mal. En quelques
années Haydée élargi son amour à toute l’Amérique et de sa Casa (La
Casa de las Americas que fonda et dirigea Haydée Santamaria, ndt )
conspira avec le meilleur allié de la liberté à unir les peuples : la
culture.
Malgré
tout cela, la Casa, Cuba, deux enfants, elle ne se consolait pas de
n’avoir pas été en Bolivie avec le Che. Ma mère n’a pas eu besoin de
livres pour saisir que l’internationalisme est la pierre angulaire de
la révolution. Elle avait son frère, elle avait l’homme des grandes
enjambées, elle avait aussi un Argentin ironique qui investissait le
socialisme authentique. La principale contribution du Che ne fut ni la
remarquable invasion de l’ouest de l’île ni l’héroïque bataille de
Santa Clara, mais sa pertinence et son audace à sortir les idées
socialistes du dogmatisme. "L’Homme et le socialisme à Cuba" resteront
comme "La Critique du programme de Gotha" ou "L’Etat et la Révolution".
Le message à la Tricontinentale est la plus authentique actualisation
du Manifeste Communiste.
La
critique de l’économie politique est parsemée de lettres de l’homme des
grandes enjambées. Il nous dira peut-être un jour d’où il sort cette
culture marxiste. J’ai désormais la certitude qu’une légion de
marxistes accompagnaient silencieusement Fidel et mon oncle à La
Moncada. Le projet révolutionnaire de Fidel Castro disposait d’un parti
d’avant-garde qui nous menait à la révolution socialiste sans penser le
moins du monde à un appui soviétique. Cette légion était avec les
combattants. Une légion d’assassinés. Ils ont tué Mella et Trotsky. Ils
ont fait mourir Gramsci à petit feu dans sa prison. Lénine aussi, d’une
certaine manière, ils l’ont assassiné. Ils ont tué Rosa Luxemburg. Ils
ont assassiné le Che. Une grande partie de marxistes les plus brillants
sont morts pour la révolution. Nous avons plus de martyrs que le
christianisme. Engels a écrit là-dessus (Contributions à l’Histoire du
Christianisme primitif). Ils étaient tous membres d’un orchestre
magistral dirigé par José Marti. Leur musique inspira la jeunesse
cubaine. Cette génération exigeait la vérité, vérité qui est Une dans
toutes ses modalités poétiques et ses alternatives.
Les
ennemis de toujours ont essayé, en vain, de tuer aussi Fidel. Ils ont
échoué des centaines de fois.
Ce
20 Octobre, qui célèbre entre autres les vers de Perucho et
l’anniversaire de l’oncle, est aussi celui de la culture et ici, au
centre de l’île, c’est la fête. C’est ici que naquit l’oncle et c’est
ici que reposent les restes de l’Argentin qui n’amena pas ma mère en
Bolivie. Mais le Che n’est pas sous la terre, il est dans le coeur de
ces milliers de jeunes qui ovationnèrent le Commandant dans ce
crépuscule d’octobre. Le Che et Abel ont fêté avec leur meilleur
camarade la graduation de plus de 3000 licenciés en Humanités et
instructeurs d’art. En moins de 5 ans, le pays compte plus de 20.000
étudiants inscrits dans 15 écoles. Le programme a pour nom "Bataille
d’idées". Le désastre du socialisme européen s’éloigne. La révolution
n’est pas endormie. Fidel et son peuple se sont engagés, par le Serment
de Baragua, à continuer le combat jusqu’à la fin de l’impérialisme.
La
bataille d’idées s’appuie sur les instructeurs d’art dans les écoles,
les maisons de la culture, les quartiers. Je ne sais pas s’ils avaient
imaginé cela dans leurs réunions qui incommodaient ma mère pour les
cendres. Il n’y a plus de cendres aujourd’hui. Fidel a gagné une
médaille de l’Organisation Mondiale de la Santé en arrêtant de fumer,
mais le Commandant poursuit ses enjambées. Non seulement nous avons des
jeunes cultivés, mais ils se sentent partie prenante de la révolution.
Ils sont dans cette bataille d’idées le meilleur antidote à l’aventure
idéologique. Il y a urgence qu’ils grandissent, pour former le nouveau
et vrai parti révolutionnaire !
La
cérémonie s’achevait. Les lumières éclairaient le Che et Fidel, ce
dernier plus déterminé que jamais, avec dans les yeux une légitime
fierté. Les caméras de télévision transpiraient des larmes de joie de
la multitude de jeunes aux uniformes colorés. Ils exhibaient comme des
drapeaux leurs diplômes et s’apprêtaient à partager une belle fête avec
le Commandant.
Vive
la Patrie ! Vive la Révolution ! Vive le Socialisme ! Hasta la Victoria
siempre ! conclut Fidel.
L’homme
des enjambées pressa le pas. Peut-être se souvenait-il de ses pas dans
le petit appartement d’Abel et Haydée où commença la révolution... Je
voyais à l’horizon le rire des enfants les plus heureux du monde,
brûlant d’envie de les embrasser. Vingt-cinq mille l’ovationnaient,
dans l’euphorie. Une enjambée... une autre... et soudain son pied
gauche chuta dans le vide du dénivelé que son émotion ne lui permit pas
d’éviter. La Terre s’arrêta de tourner un instant. L’angoisse saisit
tous les Cubains et tous nos bataillons d’amis de par le monde. Fidel
trébuchait. L’habile guérillero se protégea la tête. Les mouches
suspendirent leur vol, les lumières disparurent un bref instant de nos
pupilles. Deux, trois, dix secondes au plus, qui semblèrent dix
siècles. Fidel, assis sur une chaise, avec toujours le même sourire,
tenta en dépit de l’intense douleur de ranimer la joie dans cette nuit
pleine de prémonitions. "Je vous demande pardon d’être tombé" et se
fichant de la publicité, indiqua être impatient de voir comment
réagirait la presse mondiale. "La seule chose qui me fait de la peine
c’est le mauvais moment, la souffrance peut-être que je vous cause". Il
leur demanda de faire la fête mais les jeunes, en pleurs, s’y
refusèrent comme de petits enfants et refusant tout intermédiaire, ils
lui demandèrent, alors qu’il rentrait sur La Havane, comment il allait.
Fidel les rassura de son mieux et les pria de faire la fête : "Je ne
serais pas heureux que vous la suspendiez".
Fidel
n’a pas le droit d’éternuer. On jacasse tellement sur sa santé qu’on
lui vole le droit d’être malade ou accidenté. Mais cet homme des
enjambées est en campagne permanente et s’il trébuche c’est seulement
pour repartir vers une nouvelle victoire.
A
son retour à La Havane, malgré le genou brisé en 8 morceaux et la
douleur il continuait du bras à travailler. L’autre Commandant, celui
du Venezuela, l’appela inquiet.
L’intervention
chirurgicale dura plus de 3 heures. Le patient conscient, observait
chacun des gestes des chirurgiens qui reconstruisaient avec habileté le
genou de l’homme des grandes enjambées.
Le
jour suivant, il écrivit, pour son peuple, la chronique exacte de
l’événement. Une fois de plus Fidel a su et senti que le peuple était
son meilleur allié.
Que
se serait-il passé si l’un des candidats à la présidence des EU avait
chuté ainsi, en pleine campagne électorale ? Mais que je suis bête ! On
ne peut rien attendre de ces deux marionnettes du capital qui expédient
leur jeunesse dans une guerre pestilentielle et honteuse. Plutôt que de
former des instructeurs en art et une jeunesse cultivée ils lui
interdise d’étudier la loi de sélection naturelle de Darwin et
cherchent à la persuader que l’Amazonie n’appartient pas au Brésil. Au
lieu de développer l’humanisme qui devrait envahir des dizaines de
milliers de compatriotes dans les endroits les plus pauvres... ils les
incitent à abuser des Arabes et à prendre des photos dégradantes (bien
plus dégradantes pour ces jeunes blonds que pour les prisonniers).
Je
ne crois pas que de tels présidents puissent trébucher d’émotion pour
leur peuple. Un certain 11 septembre leur président n’était pas aux
côtés du peuple de New York. Ces sortes de présidents ne trébuchent pas
car ils ne savent ni marcher, ni prévoir, ni créer. A l’université de
Yale on ne leur enseigne pas ces choses.
Octobre
s’achève. Nous sommes rassurés en dépit du chagrin de ne pas revoir de
suite ses belles enjambées. Celles du petit appartement d’Abel. Celles
qui avec six hommes affamés et un million d’étoiles dans la tête,
prirent les montagnes de mon pays, pour donner naissance à l’une des
armées les plus mobiles de l’histoire récente. Celles qui tinrent en
haleine le monde dans la crise des Caraïbes où s’illustra le meilleur
des stratèges, le Che.
L’année
prochaine nous célébrerons les 50 ans des enjambées de Fidel à la
sortie de prison. A ceux qui sont à ses côtés depuis plus d’un
demi-siècle se sont ajoutés de plus en plus de jeunes qui ont choisi sa
route à gauche, une route que tant d’hommes ont parsemé de leur sang et
de leurs idées. La responsabilité de Fidel ? Nous accompagner de ses
grandes foulées dans la révolution sans fin.
Celia Hart
Source : www.rebelion.org/
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