"La défense de Cuba passe par la
révolution socialiste en Amérique latine et dans le monde"
Entretien
avec Celia Hart, El Militante, 17 septembre 2004.
- Quelle
appréciation portes-tu sur les événements
politiques qui ont secoué le continent latino-américain ces dernières
années ?
Nous vivons une situation révolutionnaire à
l’échelle internationale, due à la globalisation capitaliste et à
l’attitude de l’impérialisme. Sur le continent latino-américain cette
situation révolutionnaire recouvre tout le territoire, le Venezuela
bolivarien, la Bolivie, le Pérou... y compris dans des pays comme le
Mexique, où l’on croyait il y a peu que l’impérialisme tenait bien le
pays, on observe une montée révolutionnaire. Nous sommes dans un moment
optimum pour intervenir, organiser et conduire le continent là où nous
voudrions qu’il aille.
- Ton
implication en faveur de la révolution au
Venezuela est très grand. Tu écris des articles, tu organises des
actions de solidarité à Cuba. Quel message adresserais-tu, comme
révolutionnaire qui vit dans une île où la révolution l’a emporté, aux
travailleurs et aux paysans, aux opprimés du Venezuela et à tous ceux
qui dans le monde se mobilisent en défense de cette révolution ?
En premier lieu, il faut se consacrer totalement
à la défense et au triomphe du processus révolutionnaire au Venezuela.
Cela ne veut pas dire, qu’on me comprenne bien, qu’il faut faire tout
ce que dit le commandant Chavez. Je crois que tous les travailleurs du
Venezuela ont un devoir qui les transcendent comme nation et ce pour la
première fois depuis longtemps, peut-être depuis le précédent de la IIe
République espagnole et sa révolution manquée, et que Chavez, qu’il ait
ou non lu le marxisme, a clairement identifié l’impérialisme et
l’oligarchie comme l’ennemi de classe.
Cela
signifie que la seule
manière de libérer le Venezuela de l’oppression impérialiste est la
révolution sociale. Bien que Chavez dise que ce n’est pas une
révolution socialiste, les faits doivent être interprétés non pas à
partir de ce que disent les gens mais de ce qu’ils sont. L’ennemi de
classe est là et inévitablement la révolution sociale est liée à toutes
les revendic ations du peuple opprimé. Internationalement, nous tous
qui luttons pour la cause des travailleurs et qui croyons que la
solution aux problèmes de cette planète est dans la révolution
socialiste, nous devons nous engager dans cette révolution jusqu’à la
moelle.
- Dans
ton article "La
Révolution cubaine et le
socialisme dans un seul pays", qui a provoqué une polémique publique
très positive, tu défends la Révolution cubaine depuis une perspective
internationaliste et sa continuité dans la révolution latino-américaine
et mondiale. De plus, tu dresses un bilan très critique sur "le
socialisme dans un seul pays", en questionnant de manière dévastatrice
cette idée antimarxiste qui consiste à estimer qu’il est possible
d’édifier le socialisme à l’intérieur des frontières nationales d’un
pays isolé, l’effondrement de l’URSS ayant prouvé que c’est impossible.
Quel bilan fais-tu de ce débat et de sa relation avec Cuba ?
Pour moi la pensée de Trotsky est très
importante, au même titre que celle de Marx, Engels et Lénine. Après
avoir écrit La Bandera de Coyoacan ("Le Drapeau de Coyoacan") qui
défendait la nécessité de Trotsky, je devais aller plus loin dans ma
propre réflexion. Je suis marxiste et je crois à la lutte de classes,
je suis une amoureuse de ma révolution, je crois que Fidel Castro et
Che Guevara sont d’énormes internationalistes très martianiens et que
José Marti, justement, est un personnage qu’on devrait étudier beaucoup
plus, car il détestait les frontières et ne donnait d’autre direction à
l’indépendance nationale au XIXe siècle que d’empêcher l’impérialisme
yankee de prendre le contrôle de l’Amérique Latine et du monde. Il
avait un fort instinct internationaliste. Il était donc pour moi
essentiel de reprendre les idées de Trotsky et son internationalisme
afin de défendre ma révolution.
Il est
certain qu’il y a un lien entre
les deux (je suis physicienne), c’est ma conviction. J’aimerais aussi
qu’il soit parfaitement clair pour mes camarades à Cuba que si je
m’appuie sur les idées de Trotsky dans la période actuelle, c’est pour
la révolution cubaine, pour la révolution en Amérique Latine et pour la
révolution mondiale. L’issue de la révolution cubaine, sa défense et sa
continuité dépendent du monde, de la révolution internationale. Telles
sont les leçons de l’histoire. Trotsky, relégué et calomnié à tort, est
aujourd’hui plus que jamais nécessaire. J’ai souvent posé cette
question : pourquoi lisons-nous Gramsci, pourquoi devons-nous lire
Mariategui et Rosa Luxemburg, mais pas Trotsky ? Le lien
Trotsky-Révolution est évident.
- Tu viens de dire qu’il faut nous
baser sur les
faits et pas seulement sur les définitions. C’est Karl Marx qui
expliqua la nécessité de la révolution mondiale et qui aussi
introduisit l’expression "Révolution Permanente" dans ses écrits sur
les révolutionnaires allemands de 1848. Lénine, qui ne fit qu’appliquer
dans la pratique le programme marxiste, a toujours eu comme première
priorité l’organisation internationale des travailleurs, la IIIe
Internationale et la révolution mondiale, qu’il considérait comme plus
importante que la révolution russe elle-même. En ce sens, la figure du
Che se rattache t-elle à ce que nous disons ?
Absolument.
De plus, au fur et à mesure
que
s’écoule le temps, les choses deviennent toujours plus claires. Je dis
que le Che a initié l’ère de la Révolution Permanente en Amérique
Latine, mais pas seulement cela. Je crois qu’il fut le continuateur de
ces idées au point de devenir le symbole de la jeunesse mondiale. Peu
m’importe, en définitive, que le Che ait lu ou non Trotsky, il était
internationaliste et participa sans condition à la révolution cubaine.
Il était un révolutionnaire du monde, livrant la bataille là où se
présentaient des opportunités révolutionnaires. Selon moi,
l’affirmation du Che de faire plusieurs Vietnams en Amérique en fait le
meilleur disciple de Trotsky. Il renonça à des responsabilités très
importantes à Cuba avec la conviction que c’était nécessaire à la
victoire de la révolution internationale. Il lui a manqué un certain
nombre de choses assurément, les communistes boliviens l’ont trahi,
mais il a ouvert la voie, il s’est engagé, c’est pourquoi le Che doit
être notre symbole.
- Dans
le moment
actuel, tous les travailleurs
conscients, tous les communistes, ont l’obligation de s’engager
fermement dans la défense des conquêtes de la révolution cubaine contre
le blocus criminel des EU, qui prétend en finir avec l’économie
planifiée et la révolution en rétablissant le capitalisme à Cuba. Mais
en marxistes nous sommes conscients que le futur de la révolution
cubaine est non seulement dans les propres forces révolutionnaires
qu’il y a à Cuba, mais dans l’arène de la lutte de classes
internationale. Sans l’extension et la victoire de la révolution
socialiste en Amérique Latine, la menace d’une restauration capitaliste
à Cuba se fera chaque jour plus réelle. Quelle est ton opinion à ce
sujet ?
La révolution cubaine s’est convertie sans aucun
doute en un symbole et si je la défends ce n’est pas parce que je suis
cubaine ou née dans l’île, mais pour les mêmes raisons que je défends
aussi la révolution d’Octobre russe. Pour moi, elles ont les mêmes
valeurs. Certains compatriotes peuvent se demander comment une
martinienne peut défendre ces positions. Je leur réponds en rappelant
que pour Marti l’indépendance de Cuba était un moyen pour parvenir à
résoudre les problèmes du monde et en finir avec la domination
impérialiste. Certains situent José Marti sur un plan patriotique
vulgaire.
Ma
révolution a surgi dans les années 60 sur un engagement
clair de classe et la seule manière de gagner était la révolution
socialiste. Castro lui-même, dans une lettre qu’il adressa à la
révolutionnaire Celia Sanchez (d’où mon prénom) affirmait : "Quand
cette guerre sera terminée, commencera pour moi une guerre sans fin".
On peut lire entre les lignes ce que Fidel veut dire.
Il est
vrai aussi
que les révolutions gagnantes ont tendance à se stabiliser, devant
assurer la vie quotidienne des gens, avec consolidation d’un appareil
administratif. Je me souviens que ma grand-mère paternelle disait à mes
parents, après 3 ou 4 années de révolution : "Mais dis-moi Armando,
maintenant qu’on a gagné, on va enfin pouvoir vivre, non ?". Maman lui
répondait : "Quand avons-nous gagné ?", exprimant par là l’instinct
révolutionnaire de ne pas s’arrêter, de ne pas s’installer.
Il est certain que le problème soulevé par le développement du
stalinisme a imprégné les processus révolutionnaires dans le monde
entier. La victoire de Staline sur l’Internationale, sur les idées
communistes, a été la plus grande trahison de l’histoire contre les
idées révolutionnaires. Il s’agissait d’extirper l’internationalisme
des idées et du programme communiste. A nous aujourd’hui qui sommes en
vie de récupérer l’authentique contenu de l’internationalisme
communiste.
A Cuba
nous avions avant la révolution le vieux parti
communiste (dénommé Partido Socialista Popular-P.S.P.), composé de bons
militants mais avec une ligne politique stalinienne terrible. Comme
communistes, nous devons faire notre autocritique, pour avoir porté
durant très longtemps le poids mort du stalinisme sur nos épaules, pour
ne pas l’avoir combattu suffisamment, pour ne pas avoir fait ce que
nous aurions dû faire, le laissant ainsi gagner.
Dans cette situation la révolution cubaine fit front à l’impérialisme
et triompha. Beaucoup disent que sans l’URSS il n’y aurait pas eu de
victoire. Je considère ce point de vue pour le moins discutable. Je
crois que rien ni personne n’arrêtait Fidel. Il est vrai qu’à un moment
donné l’URSS nous a fournit du pétrole, des armes, un flux très
important de ressources matérielles, qui nous permirent de faire des
choses magnifiques dans de nombreux domaines, mais l’URSS n’a pas eu
que ce rôle dans la vie de notre pays. Nous devons faire un bilan
critique. L’URSS nous a trahi durant la crise des missiles. Le peuple
cubain était prêt à tout à ce moment-là et quand finalement l’URSS et
les EU s’entendirent, aucun Cubain ne participa à l’accord. Le
stalinisme et la bureaucratie sont un mal qui surgit dans toute
révolution victorieuse et qui ne peut être combattu que par la
révolution mondiale.
L’histoire de Cuba n’a pas toujours été bien expliquée. J’ai lu Trotsky
par hasard et j’ai retrouvé ce que je pensais. La bureaucratie, dans
mon pays également, a pénétré par noyaux le Parti Communiste en ses
tendances conservatrices, celles qui recherchent la tranquillité, le
"statut-quo". Dans l’actuel moment de la révolution cubaine, plus que
jamais il est nécessaire de continuer la lutte et pour moi, la défense
de Cuba et de ses conquêtes révolutionnaires passe par la révolution
mondiale et en premier lieu par le triomphe de la révolution socialiste
en Amérique Latine.
Traduction
de l’espagnol : Gérard Jugant pour Révolution
Bolivariennebolivarinfos@yahoo.fr.
Source : El Militante
www.elmilitante.org