"Un livre sauvé de la mer : La
pensée économique du Che"
Prologue
à "Ernesto Che Guevara, homme et société. La pensée économique
du Che" de Carlos Tablad
Un livre sauvé de la mer
Editorial Ciencias
Sociales Rebelion du
16 juin 2005
(Catedra Che Guevara).
- "Et pouvoir
te dire ce que je n’ai pu te dire
Parler comme un arbre, mon ombre vers toi
Comme un livre sauvé de la mer
Comme un mort qui apprend à embrasser
Pour toi, pour toi"
Silvio
Rodriguez
Dans "Gloses à la pensée de José Marti", Julio
Antonio Mella
le plus intense de tous les Cubains, indiquait :
"Il
y a longtemps que je porte en moi un livre sur José Marti, livre que
j’aspire à mettre en lettres d’imprimerie. Bien loin de tout
patriotisme, quand je parle de José Marti, je ressens toujours la même
émotion, la même crainte que celles que l’on éprouve devant les choses
surnaturelles".
Ce livre, à mon avis, reste toujours à écrire.
Heureusement,
le Che n’a pas connu le même destin. Le livre de Carlos Tablada est en
tous cas un de ces livres qui devait être écrit, qui nous fait sentir
le Che au combat, obstiné et utile, loin de tout l’oecuménisme et de
toute la rhétorique en vigueur parfois, trop souvent, pour nous
présenter le Che. Nous sommes en face d’un de ces livres où ce n’est
pas l’auteur qui parle, mais le coeur du protagoniste.
Ma
relation à ces lettres a quelque chose de particulier. Je ne les ai
lues que récemment. C’est pour cela que pour moi ce livre vient à peine
de sortir du fournil de l’histoire. Il a été écrit hier. Je me sens
saisie d’étonnement et de bonheur, car c’est un livre qui utilise les
catégories économiques comme prétexte pour nous montrer une créature
possédant la dose la plus élevée de cohérence et d’engagement face à la
plus noble des aspirations humaines : la révolution.
Permettez-moi ici de vous conter une première
expérience personnelle.
En
1986, après trois années en Allemagne de l’Est à étudier la Physique,
j’arrivai à La Havane sans accepter le socialisme. La ex-RDA était
pourtant un exemple de "bien" vivre. Le système était satisfaisant pour
les plus exigeants. Les avantages matériel de cette société étaient
excellents : en matière de transport, de pouvoir d’achat, de
système de santé, d’éducation. Néanmoins, il y avait peu de jeunes qui
ne voyaient dans la RFA voisine quelque motif pour essayer d’émigrer,
des chocolats plus savoureux, des savons plus odorants... Il s’était
répandu une maxime qui disait que plus il y a de choses et meilleures
elles sont, plus il y a de socialisme. J’ai appris ensuite que cela
venait d’une maxime de Staline quand il disait que l’URSS était
supérieure au capitalisme parce qu’elle produisait plus d’acier.
Comme l’a justement fait remarquer le Che, ce
système était "en dehors de l’homme". Le 5 décembre 1964 il
affirma :
"Et
par exemple, cette chose si intéressante, je ne sais pas si vous suivez
bien la politique internationale, mais cette chose si intéressante que
le camarade Khrouchtchev avait dit en Yougoslavie, qui incluait
l’obligation pour les gens d’étudier et je ne sais quoi. Car ce qu’il a
vu pour la Yougoslavie et qui lui a semblé si intéressant aux
Etats-Unis était beaucoup plus développé parce que c’est capitaliste
(...). En Tchécoslovaquie et en Allemagne on commence aussi à étudier
le système yougoslave pour l’appliquer".
Pour
concevoir un système pareil, je l’ai su plus tard, l’argent et ses
catégories étaient le plus adéquat. Il n’était pas recherché une
nouvelle forme de relations humaines pour produire. Et ce système, qui
n’avait pas besoin de l’homme, se créa bien avant, depuis que Colomb
décida que la terre était un globe (la globalisation est certes venue
par la suite).
J’ai
considéré au cours de cet été révélateur de 1986 que je ne pouvais pas
adhérer à une société pareille, qui était ma seule vision du
socialisme... C’était supposé être, comme me le dirent beaucoup de
précieux camarades quand je partis pour l’Europe, "un voyage dans la
machine du temps", Cuba devant être 30 années plus tard une République
Démocratique Allemande tropicale.
Malgré
tout j’ai fait mes études de physique. La physique, en autres
avantages, t’astreint au moins à une logique élémentaire et à l’usage
inéluctable de la statistique. La situation m’a paru la même dans tous
les pays socialistes que j’ai eu l’occasion de visiter, avec plus ou
moins de savon et de chocolat.
Je
me suis dite que si c’était à ce pitoyable état végétatif qu’ils
voulaient réduire la terre sensible de Marti, Fidel n’avait pas à
remiser son uniforme de guérillero et moi je ne pouvais pas marcher.
Les résultats étaient le manque d’engagement, l’ "aliénation" de la
jeunesse, le fétichisme pour les biens de l’énigmatique Occident. Il
valait mieux alors que je me tourne vers la Révolution Française et les
idées de Rousseau plutôt que vers Octobre 1917, épisode en définitive
mineur et mal calculé.
Je
n’exagère pas. J’appartiens à une génération de Cubains qui a grandi
dans l’apologie du socialisme réel (pour l’appeler ainsi). L’apologie
aboutit à l’envoi de dizaines de milliers de jeunes finir leurs études
universitaires dans ces sociétés socialistes afin de leur présenter
l’avenir de leur propre pays.
Je
suis un produit de cette génération née dans les emblématiques années
60 dans le sein de la Révolution Cubaine et qui a dans les années 90, à
la trentaine, rejoint les rangs d’un parti communiste alors qu’à la
même époque partout dans le monde des dizaines de millions de camarades
faisaient le chemin inverse.
Nous
sommes de cette génération qui a pensé au départ que la perestroïka, la
glasnost et autres sinistres apparitions signifiaient la lutte contre
les sociétés bureaucratisées d’Europe de l’Est. Le rêve s’est effondré
et au milieu des plus grandes difficultés économiques d’une île livrée
à elle-même, beaucoup d’entre nous ont pensé que le monde n’avait
d’autre alternative que les lois du marché d’un côté, et cette prison
idéologique que j’ai par la suite identfié comme le stalinisme de
l’autre. Ce fut une des plus effroyables tempêtes éthiques de
l’histoire humaine.
Je
ne serai jamais assez reconnaissante à mon père de m’avoir alors remis
deux livres qui relataient les avatars du bolchevisme trahi. Comme
m’aurait aussi été précieux le livre de Tablada !
Juste avant la mort totale, dans une sorte
d’été de la Saint-Martin ,
est sorti le livre de Tablada, escorté par le "processus de
rectification des erreurs et tendances négatives", non pour Cuba, mais
pour la pratique socialiste mondiale. Je n’en ai su plus là-dessus
qu’il y a très peu de temps.
Dans
ces moments de désespoir juvénile, il m’a sans doute manqué de la
grandeur d’âme ou de l’expérience pour comprendre, cette année-là,
qu’un des discours les plus lumineux et nécessaires de Fidel posait le
sort du socialisme. Dans un dernier cri, le "processus de rectification
des erreurs et tendances négatives" produisit sa dernière lueur
d’espoir dans la pratique du haut fait de Lénine. Il n’est pourtant pas
vrai qu’à Cuba on a commencé à fabriquer un socialisme "à la cubaine",
car s’il y a quelque chose qui caractérise le socialisme, qui le
distingue de tous les systèmes antérieurs, c’est l’absence de
frontières. "Notre socialisme", comme on dit parfois, est un grand
paradoxe, puisque le socialisme est né pour être international. Ce
processus qui se tint dans la légère île de Cuba, a été le seul
processus sincère de rectification du socialisme du XXe siècle.
Le
livre de Carlos Tablada s’inscrit dans cette belle tentative de sauver
la pratique socialiste. Après bien des vicissitudes, il a fini par être
publié et a reçu en 1987 le prixCasa de las Americas.
Au
nom de cette génération idéologiquement perdue, assommée par le
stalinisme, trompée par la perestroïka, je remercie sincèrement Carlos
Tablada d’avoir sauvé ce livre de la mer. En sauvant ces lettres de la
tempête à un moment précis qui était celui du préambule du désastre du
socialisme, Tablada nous fait sentir, possédé du fantôme du Che, que
les idées de Marx sont toujours viables, que la Révolution d’Octobre
peut encore triompher, qu’elle avait été trahie.
En
plus d’être un livre sur l’économie, c’est un livre idéologique, de
combat, un livre qui peut-être aurait dû être publié bien plus tôt, au
moment où nous étions submergés par le "calcul économique" et que nous
pensions, comme mes condisciples allemands, que la société socialiste
consistait à produire de meilleurs savons.
Aujourd’hui
encore, il y a des camarades qui continuent à diffamer le Che. Il y a
beaucoup de militants qui le considèrent comme un exemple
de foquiste courageux,
qui ne connaissait pas les "méthodes" léninistes de lutte et dont la
pensée économique dans la période de transition se limita à "exagérer"
les valeurs morales. Ils estiment qu’il a été un grand révolutionnaire,
mais incapable de comprendre la réalité sociale qu’il évitait, que son
apport à la théorie marxiste a été bien maigre, et qu’il subordonnait
la transition au socialisme au "travail volontaire".
Je
voudrais m’arrêter un peu là-dessus, car c’est un motif de douleur
profonde que des militants du monde ne parviennent pas à considérer le
Che comme un créateur de plus pour le marxisme. D’où vient le
mot foquisme ?.
Nestor Kohan, dans son livre "Ernesto Che Guevara : un Autre
Monde
est possible", indique qu’il doit venir d’un essai anthologique du
converti français Régis Debray.
Le
mot n’est pas mauvais bien qu’on n’ait pas cherché son origine. La
définition la plus sérieuse que j’ai trouvé de "foco" (foyer) est la
définition géométrique. Les focosse
définissent comme les points d’un plan constituant une ellipse.
L’ellipse est une forme d’une importance majeure pour notre existence.
Il suffit de rappeler ici la Première Loi de Johannes Kepler, le
prodigieux astronome allemand du XVIIe siècle. "Les planètes tournent
autour du soleil en orbites elliptiques dans lesquelles le Soleil
constitue un des foyers de l’ellipse". Alors, sur cette base, le "foco"
de Che Guevara est l’équivalent du Soleil grâce auquel nous tournons
remplis de chaleur et de lumière.
D’aucuns,
quand ils osent encore lever la voix après tant de mensonges, ou en
tous cas d’ignorance, lui délivrent une commode couronne d’épines et y
inscrivent pour le Congrès de l’Histoire, la phrase sortie de son
contexte "rêver l’impossible", en omettant les mots "faire" et
"lutter". Ceux-là sont les nouveaux réformistes qui, sous un certain
vernis révolutionnaire s’offusquent de tout ce qui les
dérangent :
partis, engagements, histoire.
Cela
est impardonnable. Le Che a été sur cette Terre l’homme qui s’est le
plus rapproché de la véritable pratique. Je ne sais pas si son songe
d’une nuit d’été a été l’impossible. Mais ce que je sais c’est qu’aucun
politique n’a conçu un système économique, éthique et politique plus
pertinent pour la réalité de son temps.
Malgré
mon manque de connaissances en économie, le livre de Tablada me fait
comprendre parfaitement la force des contributions du Che. Le système
socialiste devrait se définir non seulement par l’affectation sociale
des biens, mais aussi par la manière de les obtenir, par la nature des
relations sociales qu’établissent les hommes entre eux dans l’instant
de la production. Même s’il s’agit-là d’un fondement du marxisme, ce
fondement n’est pas compris dans toute sa portée.
La
Nouvelle Politique Economique (NEP), en ce sens, a été beaucoup plus, à
mon avis, qu’un pas en arrière, elle a été un recul de la moitié du
chemin accompli, duquel il a été fort difficile de revenir.
Je vais illustrer mon propos par un exemple
simple :
Imaginons
un Couvent de religieuses en grande difficulté économique. La Mère
Supérieure prostitue alors les novices les plus belles pour faire
rentrer de l’argent. L’argent de cette activité, que sans doute les
futures épouses du Christ considéreront comme le Diable, va être
utilisé de manière honnête, dans la restauration d’une chapelle, dans
l’achat de meilleurs reliquaires pour les saints, dans des dons aux
pauvres, etc. Les novices feront alors ce que leurs principes
réprouvent pour sauver ce qu’elles aiment. Vont-elles finir comme de
vulgaires catins ou comme les nonnes salvatrices du couvent ?
Si
on se sert des lois du marché pour bâtir une société qui les
contestent, quelle société allons-nous nous construire ? Le
socialisme doit être novateur, non seulement dans la manière de
distribuer les richesses, mais surtout en tant que système différent
pour les produire. Il doit mettre en place de nouveaux rapports dans le
processus productif. Le Che avait bien compris cette question. C’est ce
que nous restitue l’encre savoureuse de Carlos Tablada, qui montre un
révolutionnaire passionné et loquace.
Est-il
écrit quelque part que l’homme producteur doive se défaire de sa
subjectivité, de sa noblesse et de son altruisme avant d’entrer à
l’usine ? L’homme a un estomac et un sexe tout comme un coeur
et
un cerveau. En quoi faut-il que le coeur et le cerveau commandent,
contrôlent et utilisent les lois, et non l’inverse ?
Et
maintenant... alors qu’à la vérité le Che avait raison, que le Couvent
imaginaire est devenu le plus grand bordel du monde... quelle
importance peuvent avoir pratiquement les idées du Che pour
l’édification du socialisme ?
Plus
que jamais et de manière urgente, ce livre est un livre de combat, et
non de souvenirs pour pleurer et maudire le peu de cas que nous avons
fait du Che. Les peuples reprennent les voies de gauche, parfois par
pur instinct. Au Venezuela, une révolution est en marche, qui sans
aucun doute parviendra à se dépasser pour définitivement devenir
socialiste, évitant ainsi de se transformer en "caricature de
révolution" pour reprendre une autre expression du Che.
Pour ce faire,
les Vénézuéliens ont un leader incontestable, incorruptible, qui a les
pieds sur terre et les pauvres et Notre Amérique au coeur. Je suggère à
mes frères vénézuéliens d’utiliser le livre de Carlos Tablada, s’ils
veulent savoir comment envisageait de construire le socialisme un de
ses plus sérieux constructeurs. Ils n’ont pas pour leur part à devoir
batailler contre les modèles préconçus de la gauche (épuisée, détruite
et disqualifiée par ses propres erreurs), mais ils ont néanmoins la
tâche de sagement raser ceux imposés par la droite, laquelle
aujourd’hui a pris la longue route de l’extinction. Sur la terre de
Bolivar, a commencé le véritable commencement.
Désormais
nous n’avons plus de camp socialiste, lequel nous a fait perdre trop de
temps. Nous ne pouvons plus accuser l’URSS et le PCUS (Parti communiste
d’Union soviétique). Disparition totale. Ils font partie des souvenirs,
dans le meilleur des cas. Il ne nous est pas permis de nous tromper à
nouveau, car ce qui n’était peut-être autrefois que naïveté et
ignorance, serait aujourd’hui une pure stupidité que l’histoire ne
pardonnerait pas.
Si
par le cri de "Le Socialisme ou la Mort", on a rendu éternelle, pour
résister à l’impérialisme en 1987, la protestation de
Baragua ,
le discours de Fidel en
commémoration du XXe anniversaire de l’assassinat du Che a constitué
aussi, selon moi, la Protestation de Baragua face aux méthodes
dominantes du socialisme d’alors, en faisant ressortir clairement
quelle était l’unique manière de reprendre le chemin. Le livre de
Tablada constitue sa meilleure plate-forme, paraphrasant Antonio Maceo
avec ce "Non, on ne se comprends pas" : ni restauration du
capitalisme, ni stalinisme qui n’est pas la société que voulaient les
meilleurs bolcheviks. Je soupçonne secrètement la bureaucratie
stalinienne et les réformistes d’avoir été des alliés stratégiques. Je
me demande parfois si ce n’était pas la même chose. Le Che estimait que
si Lénine avait vécu il aurait jeté à la poubelle la Nouvelle Politique
Economique, qui n’avait de Nouvelle que le nom. Il aurai t été plus
juste de l’appeler la VEP (Vieille Politique Economique). Si Lénine
n’avait jeté la NEP, c’est la NEP qui l’aurait jeté !
Le
livre envoûtant de Carlos Tablada, sorti en juillet 1984 après 15
années de recherches et d’écriture, est une protestation internationale
au nom d’Ernesto Guevara. Trois années plus tard, le livre allait
devenir un véritable oracle. Un jour, quand on pourra raconter
l’histoire du socialisme sans pleurnicher, il faudra accorder une place
d’honneur au processus de rectification conçu et réalisé par Fidel
Castro, et pour cela le meilleur guide sera le livre de Carlos.
Plus
que jamais aujourd’hui, vingt années plus tard, il nous incombe de
"réorganiser la guerre". Beaucoup plus vite que nous ne le pensions,
les idées socialistes commencent à peser dans la balance de l’avenir
des peuples. Ce livre et la pensée du Che sont les classiques les plus
adéquats dont nous disposons.
Les portes du socialisme commencent à s’ouvrir
aujourd’hui en Amérique latine. Bienvenue !
Che
Guevara est désormais indispensable, il est un des rares qui a su
éduquer à la fois par la plume, par le fusil et par la conduite des
hommes. Il a été un révolutionnaire qui est allé à la conquête du
pouvoir pour le prolétariat et pour tous les dépossédés, qui a su
l’exercer avec brio, et qui a été capable de l’abandonner pour le
combat internationaliste. J’attends qu’on me montre un exemple
comparable.
Le
Che qui est allé en Bolivie était le même que celui qui travaillait au
ministère de l’Industrie, car sa pensée était une, car la construction
du socialisme implique la révolution mondiale. C’est pourquoi
le Comandante Guevara
est un des révolutionnaires les plus intégraux de toute l’histoire. Il
a compris, alors que toutes les portes s’ouvraient à Cuba pour la
construction du socialisme, qu’il ne pourrait pas pleinement aboutir
dans un seul pays. La seule révolution qui produit un changement assuré
de société est celle qui s’approfondit jour après jour en même temps
qu’elle se propage à d’autres pays.
Carlos Tablada le dit comme l’aurait dit le
Che :
"Le
Che pensait aussi que Cuba, sans la Révolution latino-américaine, avait
très peu de chances de mener à son terme ce que son peuple s’était
proposé d’atteindre, une société supérieure sur l’échelle humaine en
matière de liberté, d’accès à la culture, à l’éducation et de bien-être
pour tous, une société distincte du capitalisme et des régimes du
socialisme réel".
Fernando
Martinez Heredia a dit cela de manière magistrale dans son magnifique
prologue à l’édition d’origine par la Casa de las
Americas : "Cette
dimension indispensable, sans laquelle il ne saurait y avoir de
véritable marche vers le socialisme et le communisme". Bien entendu,
cette dimension est aussi présente dans "Le socialisme et l’homme à
Cuba" :
" Le
révolutionnaire, moteur idéologique de la révolution au sein du parti,
se consume dans une activité ininterrompue qui ne se termine qu’à la
mort, à moins que la construction du socialisme n’aboutisse à l’échelle
mondiale".
Je
crois aussi qu’il disait à ses enfants qu’une fois cette tâche
accomplie ils "iraient sur la Lune". Sans homme nouveau, il n’y a pas
de socialisme à construire, et encore moins d’internationalisme.
Il
se pourrait que les ultimes ordres du Che soient codés. Cette balle qui
a ébranlé le monde, Léon Trotsky l’a entendue, enveloppé dans ses
inoubliables pages de l’ "Histoire de la Révolution russe", cachées
dans le sac de combat que lui avait enlevé l’ennemi quelques mois plus
tôt en même temps que ses médicaments pour l’asthme .
Il
y a quelque quatorze mille millions d’années est né notre Univers dans
un immense cri. C’est ce qu’on appelle le Big Bang. Le cri de naissance
fut détecté en 1960 par de puissants radiotélescopes et s’appelle "écho
du Big Bang". Avec ces appareils nous pouvons "écouter" la naissance du
monde.
Avec
l’éclatement d’une balle dans une petite école bolivienne est née une
autre ère idéologique. Cette ère a transformé le Che en un drapeau pour
tous, pour absolument tout mouvement réellement révolutionnaire.
Toute
une génération a entendu ce cri, et dans une grande mesure lui a été
fidèle. Silvio Rodriguez a été l’un des meilleurs porte-paroles de
l’événement. Il l’a défini comme étant l’ère qui vient accoucher d’un
coeur.
Aujourd’hui,
si nous sommes capables d’améliorer les télescopes de l’engagement et
si nous sommes capables, comme nous le propose Silvio, de "laisser la
maison et le fauteuil", nous pourrons nous aussi écouter la radiation
de fond de cette ère nouvelle.
Ce
qui est advenu le 9 octobre 1967 sera entendu dans le monde entier,
quand le monde percevra, comme la radiation de fond, qu’il n’y a pas de
solution plus sensée et viable que le socialisme. C’est en outre la
plus passionnante des solutions.
Notre
objectif, celui des révolutionnaires, est de rendre plus puissants ces
radiotélescopes et de faire entendre ce son au monde. Ce livre est une
des meilleures tentatives pour y parvenir.
Dire
que le Che était un idéaliste, dans le sens commun que l’on donne à ce
mot, est dans le meilleur des cas... une fanfaronnerie, et dans le
pire... la meilleure arme de l’ennemi qui consiste à considérer le Che
comme un Don Quichotte se battant contre les moulins à vent. Basta
ya ! Le Che a été aux idées socialistes ce que Miguel de
Cervantès
a été à la littérature. Cervantès a ridiculisé le roman de chevalerie
et fondé le roman moderne. Le Che nous propose un marxisme de chair et
d’os, réel et utile, libéré de la rhétorique "manuéliste" (marxisme des
manuels soviétiques) et des spéculations incertaines qui étaient le
monopole de pratiquement tous les partis communistes de cette époque.
Si on ajoute "la scolastique qui a freiné le
développement de la philosophie marxiste" (Le Socialisme et l’Homme à
Cuba)
et ne permet pas le traitement systématique de la période, dont
l’économie politique ne s’est pas développée, on doit convenir que nous
ne sommes encore qu’aux débuts et qu’il est nécessaire de se consacrer
à la recherche de toutes les caractéristiques de cette période, avant
de se mettre à élaborer une théorie économique et politique de plus
grande ampleur.
Si
bien entendu Gramsci a été le premier à conférer une importance
décisive à la culture dans la construction du socialisme, le Che est
peut-être le pionnier de la morale nouvelle, de l’esprit nouveau que
doit acquérir le producteur de biens matériels pour construire la
société nouvelle.
L’homme
nouveau est la grande oeuvre de Che Guevara. Ce livre l’exprime avec
force. Et comme toutes les vérités sont concrètes, comme le disait
Lénine, la vérité du Che est fondamentale. Sa conception de la morale
socialiste n’était pas ornementale, comme c’est le cas pour ce
travailleur qui rentre à la maison après le travail et écoute Verdi.
Cet homme nouveau, cette morale nouvelle, nécessaire pour produire,
fait partie de la force productive. C’est du moins ce que je comprends
à la lecture de ce livre prétendument d’économie. Ce livre qui
transpire le Che, se lit les larmes aux yeux, et contrairement à tant
de brochures et de lectures préconçues, il devrait être une référence
obligée pour les candidats au baccalauréat. Si en lisant Tablada on
comprends le Che, on comprend aussi tout naturellement Karl Marx et ses
catégories économiques, que l’on peut lire ensuite comme le second
chapitre du roman.
C’est
là une des vertus de ce livre que je découvre si tard. Il va devenir un
classique incontournable. Cette 30e édition, avec son demi-million
d’exemplaires vendus et un nombre incalculable de photocopies passées
de mains en mains, en atteste.
Paradoxalement,
les "manuélistes" prétendaient qu’on se précipitait sur les classiques
après lecture de leurs écrits pathétiques. Etait-ce bien
vrai ? La
réalité n’était-elle pas plutôt que les responsables du "socialisme
réel" ne souhaitaient pas qu’on lise les classiques ?
Après avoir senti le Che grâce à la voix de
Carlos Tablada, on a conscience du caractère indispensable du livre I
du Capital.
Je voudrais, pour finir, faire un autre retour
sur une expérience personnelle.
On
m’a raconté que Carlos Tablada, il y a bien des années, était allé
rendre visite à ma mère. Ma maison (la seule que j’ai jamais reconnue
comme mienne) se trouvait à proximité de la mer. Sur la terrasse il y a
avait toujours de la fraîcheur, même quand il faisait très chaud.
Assis, j’étais encore une gamine, Carlos Tablada promit à ma mère qu’il
achèverait son livre. Je ne me souviens pas de l’épisode, si ce n’est
qu’il me semble voir flotter la chevelure épaisse de Carlos et bouger
les mains blanches de Yeyé (pseudonyme de Haydée Santamaria depuis le
temps de la guérilla contre la dictature de Batista), comme chaque fois
qu’elle avait des choses importantes à dire. Haydée ne connaissait pas
grand chose de l’économie, et encore moins du débat d’anthologie qui
avait cours entre calcul économique et système budgétaire. Par contre
Haydée avait une étonnante aptitude à pressentir une
entreprise.
Elle
n’aurait sans doute pas pu expliquer avec précision les raisons de sa
défense de "La pensée économique d’Ernesto Che Guevara". Mais, pour
avoir vécu à ses côtés jusqu’à ce qu’elle décide que son existence
n’était plus opportune, je peux vous livrer une piste : elle
croyait aux chances de réussite des projets amoureux et
quasi-impossibles. Je ne l’ai jamais vue enthousiaste pour ce qui était
établi, pour un ministère, ou un département, ou un livre à la
publication évidente. Elle fit jurer à Carlos qu’il irait jusqu’au
bout, qu’il n’abandonnerait jamais, en dépit de tous les détracteurs
invisibles et puissants qui ne manqueraient pas de surgir.
Le
Che était pour ma mère l’image même du Ciel sur la Terre. Pourtant,
elle ne lui a jamais pardonné d’avoir été machiste en ne l’amenant pas
en Bolivie y partager son asthme. Le Che lui avait promis dans la
Sierra Maestra qu’ils iraient boire le maté.
Comme
ma mère me racontait cela avec une gêne très visible ! J’ai
compris, toute petite, que mon frère et moi étions loin d’être le plus
important pour elle, qu’il y avait quelque chose de diffus et magique
qui dépassait ses enfants, son travail, sa vie avec mon père, qui était
l’oeuvre que construisait Fidel et son peuple. Ce dessein était la
Révolution dans le monde. Elle n’a pas eu besoin de lire Marx ou
Trotsky pour comprendre que La Moncada était le début d’une lutte
planétaire. Telle était cette femme irrévérencieuse et convulsive qui
fit jurer au jeune Carlos de ne pas renoncer à nous faire sentir le Che
combattant les tristes démons du socialisme réel.
Carlos
m’a assuré que j’étais bien présente près de ma mère quand il lui a
fait sa promesse. Je suis presque certaine que dans ce bonheur
irrépressible qui m’a envahi en lisant le Che à travers la plume
patiente de Carlos, volait secrètement le fantôme de Yeyé. C’est pour
ce bonheur, le véritable et non le maigre bonheur de la sécurité
matérielle, pour ne pas me tromper, pour que je poursuive le chemin de
la révolution sans hésitation, sûre de l’interminable victoire, que ma
mère fit promettre à Carlos qu’il n’abandonnerait pas l’écriture d’un
livre pour lequel nous savons combien de murs il lui a fallu abattre.
Je
le remercie alors au nom de ma mère d’avoir tenu sa promesse. Je le
remercie aussi d’être resté ce jeune en lutte contre ces pouvoirs
occultes. Je sais qu’Haydée est heureuse, car je l’ai senti
d’innombrables fois dans ces lettres étonnantes.
Haydée
a beaucoup pensé à ce bonheur qui s’emparerait de cette fillette à voir
le Che sortir des affichettes et des chemisettes pour nous accompagner
dans les années difficiles qui attendaient cette génération maltraitée
à laquelle j’appartiens.
Dans
ce livre mystérieux Carlos Tablada a sorti du silence la voix de
l’homme dont le monde a le plus besoin. Pour avoir
sauvé son livre de
la mer, il est mon héros.
Celia Hart Santamaria