"Welcome... Trotsky"
Rebelion, 26 août 2005.
Il manque une dimension au film
allemand Good Bye Lenin.
Je le sais pour avoir vécu en RDA peu de temps avant la chute du Mur.
Ce Mur était renversé avant même d’être érigé. L’immense tragédie qu’a
constitué le passage au capitalisme de l’Europe de l’Est ne peut se
mesurer dans les quelques années qui s’écoulèrent de la vulgaire et
décadente perestroika au renversement festif des statues de Lénine. On
ne peut pas dire adieu à Lénine s’il n’a jamais été bienvenu. Ils n’ont
rien fait d’autre que d’importer son image, que de le marginaliser, que
de le transformer en clown soumis de la bureaucratie stalinienne.
Le
Lénine auquel ils dirent au revoir dans ce film n’avait rien à voir
avec l’initiateur du socialisme dans le monde. Leurs statues étaient
vides de contenu et je crois aussi de forme.
Voilà.
Nous ne le comprendrons pas tant que demeurera occulte en bien des
endroits la vie et la pensée de Léon Trotsky. Il n’y a pas de manière
plus ironique de faire revenir Lénine qu’en comprenant les raisons du
bannissement de son meilleur contemporain. Nous ne parviendrons pas à
comprendre ce qui s’est passé si nous ne rendons pas compréhensible
l’obscur mécanisme par lequel la caste bureaucratique soviétique s’est
accaparée le socialisme, trahissant l’internationale et démolissant
l’esprit révolutionnaire du monde.
Bien
entendu il nous reste une alternative : le dévoiler
entièrement
depuis le début, chose qui nous prendra un temps qui se fait de plus en
plus rare, outre qu’il nous faudrait repousser l’information de
première main. C’est comme si, pendant qu’un navire fait naufrage, le
machiniste envoyait un rapport express sur le comment et le pourquoi du
naufrage et qu’on cherchait quand même à lever l’ancre pour les mêmes
eaux avec les mêmes intentions, sans chercher à connaître les causes de
la catastrophe, en enterrant comme des autruches les messages
embouteillés dans le sable.
Le
XXe siècle n’a pas fini de parler. Les vicissitudes qu’a connu la
pratique révolutionnaire demeurent pour une large part occultées. Et si
quelqu’un peu témoigner du XXe siècle, c’est bien Léon Trotsky.
Ernest
Mandel l’a dit beaucoup mieux : "De tous les plus importants
socialistes du XXe siècle, Trotsky a été celui qui a le plus clairement
reconnu les tendances fondamentales du développement et les
contradictions principales de l’époque, et c’est aussi Trotsky qui a
formulé le plus clairement une stratégie émancipatrice adéquate pour le
mouvement ouvrier international" .
Oui,
nous avons besoin de Lénine, qui ne reviendra qu’à la condition que
nous écoutions ce que Trotsky a à nous dire. Ils défendirent la même
chose, si ce n’est que Trotsky lui a survécu et a su interpréter dans
sa vie et dans sa mort les pouvoirs d’extermination du socialisme. Je
défie en cet instant tout penseur qui de manière sincère cherche à
interpréter, de pouvoir se passer des expériences trotskistes, ne
serait-ce que pour les réfuter. Ceux qui les évitent, ceux qui les
laissent de côté, ne sont pas de vrais léninistes.
On
dit que sans Lénine Karl Marx n’est pas utile. J’ajouterais que sans
Trotsky il n’y pas de Lénine. Tous les penseurs marxistes, surtout les
marxistes authentiquement révolutionnaires, sont indispensables à la
compréhension de Karl Marx, lequel n’avait pas la boule de cristal. Il
a seulement donné la direction pour les idées révolutionnaires, la
philosophie et afin que, pour la première fois dans l’histoire, les
hommes fassent le tunnel vers leur bonheur... globalisé.
Utilisons
cette similitude. Le socialisme est supposé être un tunnel, un sentier
que nous pouvons emprunter, dans ce monde que nous n’avons qu’à gagner,
n’ayant à perdre que nos chaînes. Eh bien c’est la Révolution d’Octobre
qui a été la première tentative pour creuser ce tunnel dont nous avait
parlé Karl Marx. Mais le stalinisme nous l’a dynamité de l’intérieur.
Lors de sa construction, on y avait laissé la dynamite pour sa
destruction. Trotsky a alors été l’ingénieur qui a indiqué où se
trouvaient les explosifs. On n’a pas voulu l’écouter. On connaît la
fin... une Terre ravagée.
Aujourd’hui
on affirme très poétiquement que le tunnel que nous allons construire
sera le socialisme du XXIe siècle. Qu’il soit du XXI ou du XXXIe
siècle, le tunnel peut être dynamité exactement pour les mêmes
insuffisances et nous continuerons plein de larmes, dans l’attente du
socialisme du siècle futur... et transformés cette fois en cafards.
La
possibilité du passage au socialisme est une découverte scientifique.
Ce n’est pas un poème, ni une manière de parler. L’unique façon d’y
accéder est à travers la lutte de classes. C’est aussi simple que ça.
Le socialisme du XXIe siècle n’est là que parce que nous sommes au XXIe
siècle. C’est une évidence. La découverte de l’origine de
l’exploitation capitaliste est une vérité scientifique de même valeur
et de même objectivité que le mouvement de rotation de la terre autour
du soleil. Nous n’avons pas besoin d’Einstein, des Lois de la
Relativité Générale et de la Géodésie pour nous expliquer pourquoi nous
passons de l’été à l’automne. Newton est plus que suffisant. Les
résultats sont identiques et les mathématiques infiniment plus simples.
Nous n’avons pas besoin de comprendre les trous noirs ou les théories
de Hawking pour mettre un satellite en orbite. Il se peut que les
communications, l’informatique, etc., aient quelque peu compliqué la
réalité du capitalisme moderne, il n’en demeure pas moins que l’essence
("le poulet du riz au poulet") est toujours la même qu’il y a plusieurs
siècles. Il ne faut pas d’ "économistes quantiques" ou de "mathématique
tensorielle" pour nous expliquer l’origine de l’exploitation du système
capitaliste et de son affaiblissement actuel.
Ce
qu’on appelle "socialisme du XXIe siècle" équivaut à dire que nous
devons construire l’ "avion du XXIe siècle". Mais cet avion devra
vaincre la gravité, comme le fit celui du XXe siècle. Dans ce XXIe
siècle, comme depuis des milliers de millions d’années, la constante G
de la Gravitation Universelle, est toujours celle que calcula Newton
(G= 6,7 x 10 - 11m3/kgs2). Je conviens que nous devons fabriquer des
avions plus confortables, rapides et sûrs, car les exigences du XXIe
siècle diffèrent de celles du XXe, mais la raison ultime d’une pièce
qui doit vaincre la gravité est la même. Pour faire une comparaison
nous pourrions dire que notre avion qui tentait de vaincre la gravité
en 1917 a pris de l’altitude et s’est fracassé sur la surface
terrestre. Il vaut mieux en chercher les causes avant tout discours
futuriste car quel que soit le XXIe siècle G restera invariant. Du XIXe
au XXIe siècle les raisons premières de l’exploitation capitaliste sont
identiques : l’expropriation du travail. Il n’y a donc qu’une
manière de passer "du règne de la nécessité au règne de la liberté".
Assez caracolé alors que chaque instant qui passe est contre nous.
L’avion
est tombé et nous croyons maintenant qu’avec nos ordinateurs,
cellulaires ou INTERNET on va pouvoir défier la gravité sans prendre en
compte G. Bien sûr que non ! La gravité continuera de la même
manière jusqu’à ce que la planète s’effondre. Il vaudrait mieux se
dépêcher, abandonner la rhétorique et réaliser définitivement que
l’ennemi n’a pas changé. Peut-être est-il plus agressif et dangereux,
mais c’est toujours le même. Dépêchons-nous, enfin, à savoir qui nous
sommes vraiment.
Mais
alors pourquoi Léon Trotsky ? Ce n’est pas une fixation sur
une
figure historique, comme beaucoup m’en font le reproche. C’est
uniquement que cet homme sait beaucoup de choses sur la boîte noire de
cet avion qui a voulu faire décoller l’histoire.
Léon
Trotsky a
été assassiné il y a 65 ans de
la manière la plus grotesque. Après 65 années son sang continue de nous
éclabousser. Cet assassinat aurait dû mettre fin au droit du Kremlin à
prétendre monopoliser et émettre la pensée socialiste, mais ils ont
continué et elle s’est transformée en statue de sel. Avec la médaille
de l’Etoile Rouge décernée à Ramon Mercader, on fêtait, dans les vivats
secrets et lâches, la mort du socialisme. Cet assassinat a constitué un
des actes de terrorisme d’état les plus pervers de l’histoire. C’est le
glorieux Octobre 1917 qui s’est suicidé le 20 août.
Mercader,
sa peine accomplie au Mexique, s’en alla à Cuba (1960). Je ne comprends
toujours pas avec qui il s’est réuni et par quelle voie, ni s’il a pu
regarder en face les palmes de Marti et les cendres de Mella. L’homme
qui a eu dans ses mains, sans le réaliser, la mission d’anéantir la
gauche des idées du socialisme, est mort à Cuba, chose que j’ai du mal
à admettre. Il était là dans ces années lumineuses de Che Guevara. Cela
me semble tellement impossible...
Bien
entendu la voie de la survie idéologique de la révolution cubaine n’a
rien à voir avec Mercader, le G.P.U. et le stalinisme. Bien au
contraire, ce qui a permis à ma révolution de survivre a été l’esprit
de Léon Trotsky, bien que nous l’ignorions, parce que cela avait été
occulté dans les plis de la mémoire historique.
La
vérité est têtue et fait son chemin comme l’eau lente mais constante
que rien n’arrête. Il y a un circuit mystérieux dans la révolution
cubaine, qui naît avec le Parti Révolutionnaire Cubain, se poursuit
avec Mella, puis avec le plus radical du Mouvement du 26 Juillet, pour
culminer de manière sublime avec Che Guevara. Ce circuit est celui de
l’engagement résolu de classe et de l’internationalisme. Léon Trotsky
marche ici, silencieux, inconnu et diffamé, avec un sourire malicieux.
Pourquoi a t-on interdit tant d’années à Léon Trotsky de se mettre en
relation avec la révolution cubaine ? Je ne suis pas parvenue
à le
déterminer, mais ce que je sais c’est que si une révolution a été
radicale, c’est bien la nôtre, si quelqu’un a appelé aux révolutions
radicales et interminables, c’est bien Léon Trotsky. Marti ne s’est
peut-être pas trompé en affirmant qu’ "en politique le réel est ce qui
ne se voit pas".
Il
nous faudrait longuement parler de Julio Antonio Mella, analyser en
profondeur son action au Mexique. Nous avons heureusement les
excellents travaux d’Olivia Gall et d’Alejandro Galvez
Cancino ,
qui analysent de manière absolument claire et précise avec une base
documentaire considérable l’action communiste de Mella dans cette
période. Mella se référait à Trotsky à son retour d’URSS et connaissait
les objectifs de l’Opposition de Gauche à travers Andrés Nin
(assassiné, pour varier, par le G.P.U. durant la guerre civile
espagnole). Il écrivait à un camarade dans le livre "La plate-forme de
l’Opposition" : "Pour Alberto Martinez dans le but de réarmer
le
communisme. Julio Antonio Mella"
Son trotskisme déclaré n’est pas ce qui doit le plus nous importer.
Beaucoup plus transcendantes furent ses positions radicales à Mexico.
De fait et dans ses conséquences politiques, Mella est considéré comme
l’initiateur du courant qui plus tard constitua l’Opposition de Gauche
dans le Parti Communiste Mexicain, indique l’historienne Olivia
Gall
C’est
aussi Julio Antonio Mella qui nous a introduit sur le chemin du
socialisme à Cuba. C’est lui qui a jeté ce superbe pont entre Marti et
le bolchevisme, qui a constitué notre meilleur passé récent, et le
futur proche du monde. Quoique que l’on dise, et même si certains
voudraient l’enfermer dans un pathétique drapeau patriotique et lui
attribuer un discours étroit, ce vaillant, vigoureux et polémique Mella
- et nul autre - est le premier communiste cubain.
Le
stalinisme qui nous a contaminé par la suite et qui d’une certaine
manière a eu son importance des années durant sur le cours de la
révolution socialiste, n’est rien d’autre qu’un virus contagieux, en
dépit duquel et non sans batailles l’idéal du socialisme a pu survivre,
parce qu’il était l’essence même du processus révolutionnaire. Les
partis staliniens n’ont pas contribué idéologiquement à notre
processus, ni quand ils expulsèrent Mella du parti, ni quand ils
pactisèrent avec Machado ou en bien d’autres occasions, grâce à
Dieu !
Il
y a encore ici quelques camarades qui ont beaucoup à nous raconter,
fidèles à la révolution socialiste... et reconnaissants d’avoir été
aidés et écoutés par un autre marxiste qui figure à côté de Mella sur
l’emblème de l’Union des Jeunesses Communistes de Cuba : le
Che.
Et
c’est précisément le Che que je veux inviter, dans sa totalité et son
étoile sur le front, pour souhaiter la bienvenue à Trotsky en ce 65e
anniversaire de son assassinat. Che Guevara, symbole du communisme le
plus radical, est parvenu à instrumenter un trotskisme qu’il ne
connaissait pas. Et cela seulement parce que les vérités théoriques de
Trotsky ont la même constance que la valeur de G, la constante de
Gravitation Universelle. Le Che est arrivé par lui-même à bien des
thèses de Trotsky, sans jamais le savoir... Sans qu’on lui laisse
savoir.
Je vais vous donner deux exemples qui m’ont
permis de commencer à découvrir une communion secrète entre les deux.
Che
Guevara a été le révolutionnaire qui a le mieux compris les principes
de la révolution permanente, à tel point qu’il est mort pour avoir
tenté de défendre ces principes. Mais il n’est pas seulement mort pour
avoir voulu mettre en oeuvre ces thèses, il est mort aussi pour avoir
cherché à atteindre intellectuellement son essence.
Pour ce 65e anniversaire je vais reprendre ici
les trois aspects fondamentaux de la révolution permanente.
Premier aspect. La
théorie de la révolution permanente, renaissant en 1905, déclara la
guerre à cet ordre d’idées et à ces dispositions d’esprit. Elle
démontrait qu’à notre époque l’accomplissement des tâches
démocratiques, que se proposent les pays arriérés, les mène directement
à la dictature du prolétariat, et que celle-ci met les tâches
socialistes à l’ordre du jour
Le
Che était catégorique à ce sujet. Voici ce qu’en dit Nestor
Kohan : Il (le Che)n’accepte à aucun moment
qu’en
Amérique latine (j’ajoute : et dans le
monde) les
tâches consistent à construire une "révolution nationale",
"démocratique", "progressiste", ou un capitalisme à visage humain, qui
laisse pour plus tard le socialisme. Il expose d’une manière
tranchante, très polémique, que si on ne propose pas la révolution
socialiste, il s’agit d’une caricature de révolution qui se termine par
un échec ou une tragédie, comme il est advenu tant de fois.
Ces
deux exposés sont identiques. Les pays sous-développés n’ont pas à
attendre qu’un Anglais ou un Allemand décide d’y organiser la
révolution. Trotsky disait cela dans le Manifeste de la Conférence dite
d’ "Alerte" de la IVe Internationale en mai 1940 :
[...] La
perspective de la révolution permanente ne signifie en aucun cas que
les pays arriérés doivent attendre le signal des pays avancés, ou que
les peuples coloniaux doivent patiemment attendre que le prolétariat
des centres métropolitains les libère. L’aide vient à qui s’aide
soi-même.
Second aspect. Sous
son deuxième aspect, la théorie de la révolution permanente caractérise
la révolution socialiste elle-même. Pendant une période dont la durée
est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours
d’une lutte intérieure continuelle. La société ne fait que changer sans
cesse de peau [...]. Les bouleversements de l’économie, la technique,
la science, la famille, les moeurs et les coutumes forment, en
s’accomplissant, des combinaisons et des rapports réciproques tellement
complexes que la société ne peut arriver à un état d’équilibre .
Le Che écrivait pour sa part dans "Le
socialisme et l’homme à Cuba" : Dans
cette période de la construction du socialisme nous pouvons assister à
la naissance de l’homme nouveau. Son image n’est pas encore tout à fait
fixée. Elle ne pourra jamais l’être étant donné que ce processus est
parallèle au développement de nouvelles structures économiques .
Pour le Che, "l’unique repos des révolutionnaires est la tombe".
Troisième aspect :
l’international. Pour Trotsky la
théorie de la révolution permanente envisage le caractère international
de la révolution socialiste qui résulte de l’état présent de l’économie
et de la structure sociale de l’humanité. L’internationalisme n’est pas
un principe abstrait : il ne constitue que le reflet politique
et
théorique du caractère mondial de l’économie, du développement mondial
des forces productives et de l’élan mondial de la lutte de classe. La
révolution socialiste commence sur le terrain national, mais elle ne
peut en rester là. La révolution prolétarienne ne peut être maintenue
dans les cadres nationaux que sous forme de régime provisoire, même si
celui dure assez longtemps, comme le démontre l’exemple de l’Union
Soviétique. Dans le cas où existe une dictature prolétarienne isolée,
les contradictions intérieures et extérieures augmentent
inévitablement, en même temps que les succès. Si l’Etat prolétarien
continuait à rester isolé, il succomberait à la fin, victime de ces
contradictions [...] .
Le Che disait à propos des
révolutionnaires : Si
leur ardeur révolutionnaire s’émousse quand les tâches les plus
pressantes doivent être réalisées à l’échelle locale et que
l’internationalisme prolétarien est oublié, la révolution cesse alors
d’être une force d’impulsion et tombe dans une douce somnolence, que
notre ennemi irréconciliable, l’impérialisme, met à profit pour gagner
du terrain. L’internationalisme est un devoir, mais aussi une nécessité
révolutionnaire .
Je
ne vais pas m’attarder. Si quelqu’un lutta pour rendre toujours plus
socialiste la révolution cubaine, c’est le Che. Il se lança dans la
construction du socialisme sur une terre retardée, approfondissant jour
après jour son caractère socialiste... pour l’abandonner totalement au
nom de la révolution mondiale. Je ne connais personne d’autre qui en a
fait de même. Je ne crois pas qu’il y ait de plus grande fidélité aux
thèses de la révolution permanente. Que les conditions en Bolivie
n’aient pas été favorables... c’est un autre sujet que celui de la
révolution permanente. On peut certes le critiquer pour avoir été un
révolutionnaire trop permanent ou conséquent.
L’autre
élément de convergence, dans des circonstances différentes, entre la
pensée de Trotsky et celle du Che, réside dans leur ferme option en
faveur de l’économie planifiée. Il est certain que Trotsky opta
initialement pour la NEP, étant donné les circonstances économiques
terribles dans lesquelles se trouvait le jeune Etat soviétique avec ce
qu’on a appelé le Communisme de Guerre. Mais très vite Trotsky a
critiqué le nouvel état de choses. Il estimait, comme nous le rapporte
Isaac Deutscher, qu’avec
le passage à la NEP, la nécessité de planifier devenait plus urgente
[...]. Précisément parce que le pays revivait sous une économie de
marché, il devait faire en sorte de contrôler le marché et de se donner
les moyens d’exercer ce contrôle. Il en vint à soulever la question du
Plan unique, sans lequel il était impossible de rationaliser la
production, de concentrer les moyens de l’industrie et d’établir
l’équilibre entre les différents secteurs de l’économ ie .
Les
positions du Che en faveur du plan et sa proverbiale animadversion pour
la NEP sont bien connus. Le Che estimait que Lénine, s’il en avait eu
le temps, aurait remis en cause la NEP. Et il n’y pas que le plan. Le
Che se prononça aussi, à la fin de sa vie, en faveur de la démocratie
socialiste. Michael Löwy écrit dans Rebelion : Nous
savons que dans les ultimes années de sa vie Ernesto Che Guevara a
grandement progressé dans sa prise de distance à l’égard du paradigme
soviétique [.....] Mais une bonne partie de ses derniers écrits reste
encore inédits, pour des raisons inexplicables. Parmi ces documents se
trouve une critique radicale du "Manuel d’Economie Politique de
l’Académie des Sciences de l’URSS", rédigée à Prague en 1966 [...].
L’un des passages est très intéressant parce qu’il démontre que dans
ses dernières réflexions politiques Guevara se rapprochait de l’idée de
la démocratie socialiste .
Tel
était le Che. Bien qu’ayant insuffisamment étudié Léon Trotsky, il
allait dans le sens des thèses trotskistes les plus conséquentes.
Peut-être n’en eut-il pas conscience, mais peu importe. Cela indique en
tous cas que ces thèses sont véridiques et donne en retour encore plus
de force à la pensée de Trotsky. En 1965 le Che écrit à Armando Hart de
Tanzanie à propos de ses choix en matière de philosophie marxiste, et à
l’alinéa VII il lui dit : "Et on devrait y trouver ton ami
Trotsky, qui a existé et écrit, paraît-il" .
Cela
peut donner à imaginer qu’il connaissait peu de choses sur le fondateur
de l’Armée Rouge. Il semble néanmoins qu’au cours de sa dernière année
il se soit rapproché de son oeuvre. Juan Leon Ferrer, un camarade
trotskiste qui travaillait au Ministère de l’Industrie, me l’a assuré.
Le Che recevait en outre le périodique de son organisation et c’est le
Che qui fit libérer les trotskistes emprisonnés à son retour d’Afrique.
Le camarade Roberto Acosta, depuis décédé, a partagé une grande
camaraderie avec Guevara. Selon Juan Leon Ferrer, lors des récoltes
sucrières (zafras), ils parlaient de ces sujets. Ce camarade indique
que le Che avait lu La Révolution Permanente et on
sait qu’en
Bolivie il portait dans son sac à dosl’Histoire de la Révolution Russe.
Nous pourrions ajouter bien des exemples qui
montrent que ces deux révolutionnaires exemplaires éclairaient la même
voie.
L’un
comme l’autre dirigèrent une armée et un Etat socialiste naissant de
manière brillante et réussie, appliquant pleinement Karl
Marx ;
l’un et l’autre furent des idéologues révolutionnaires qui prirent le
pouvoir et cherchèrent à approfondir leur processus révolutionnaire en
restant respectivement fidèles à Lénine et Fidel, penchés à leur
gauche. Pour représenter l’idéal le plus accompli de
l’internationalisme et la conséquence révolutionnaire, tous deux furent
assassinés.
Ernesto
Guevara a fait de moi une trotskiste. Lorsque j’ai eu accès à l’oeuvre
de Trotsky, bien tardivement à mon goût, j’ai réalisé que beaucoup de
ces choses... m’avaient été dites déjà dès l’enfance par le Che. Dès
les premières pages, j’ai eu la confirmation de ce que j’avais tant de
fois ressenti en lisant le Che : que la révolution n’a rien à
voir
avec l’idiosyncrasie nationale ; qu’il n’y a pas d’espaces
dans le
socialisme pour les pronoms "notre" ou "votre" ; que la
théorie
révolutionnaire, comme les lois de la physique, est un langage
universel. Comme le déclarait Armando Hart à une autre
époque : Notre
lutte n’est pas seulement pour Cuba, mais pour tous les travailleurs et
exploités du monde. Nos frontières sont morales. Nos limites sont de
classe .
Ce
que j’apprécie le plus chez Trotsky c’est la façon de parler, la
passion qu’éveille toujours en moi ses discours. C’est la même chose
qui m’a conquise chez Che Guevara. C’est pour cela que je milite dans
son armée comme dans celle du Che sans trahir personne. Les deux
expriment avec la même vérité la parole, le fusil et le coeur.
Camarades :
atteignons enfin notre majorité d’âge. Il y a trop d’injustice de
l’exploitation, l’évidence de l’unique solution n’est que trop
grande ; trop des nôtres sont morts. Léon Trotsky nous
reconvoque
pour la lutte. Souhaitons-lui la bienvenue sans condition
aucune !
Che Guevara est son amphitryon et les peuples d’Amérique latine
réclament le socialisme. Trotsky a gagné de manière dramatique la
partie théorique. Armons sans délai nos mouvements révolutionnaires
avec confiance. Trotsky et le Che sont dans notre parti. Secouons une
bonne fois pour toutes l’arbre pour démasquer les nouveaux réformistes
qui empêchent la révolution bolivarienne d’avancer, laquelle est le fer
de lance, le premier échelon d’une révolution continentale sans
précédents.
Souvenons-nous une fois de plus que le Soleil,
les étoiles et la gravité terrestre sont nos alliés.
Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous !
Celia Hart
Source : www.rebelion.org/noticia.php?id=19360
Traduit du castillan par Gérard Jugant
"Désormais
nous n’avons plus de camp socialiste, lequel nous a fait perdre trop de
temps. Nous ne pouvons plus accuser l’URSS et le PCUS (Parti communiste
d’Union soviétique). Disparition totale. Ils font partie des souvenirs,
dans le meilleur des cas. Il ne nous est pas permis de nous tromper à
nouveau, car ce qui n’était peut-être autrefois que naïveté et
ignorance, serait aujourd’hui une pure stupidité
que l’histoire ne pardonnerait pas." Celia Hart