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CONTRIBUTIONS DIVERSES LA RÉVOLUTION HONGROISE DE 1919 LOUIS GIL: L'ACTUALITÉ DU MANIFESTE : LOUIS ALTHUSSER : AVERTISSEMENT AU LECTEUR DU LIVRE I DU CAPITAL MARXISME : UN OUTIL DE COMPRÉHENSION DU MONDE Commentaires, échanges et recherche |
LOUIS ALTHUSSER![]() AVERTISSEMENT AUX LECTEURS DU
LIVRE PREMIER DU CAPITAL Louis Althusser nous rappelle que les écrits de Marx sont des oeuvres d'investigations scientifiques et non des dogmes . Marx ne fait qu'ouvrir une voie ... ( les divisions en chapitres et les caratères gras sont de la rédaction pour faciliter la lecture sur écran)
C'est
la grande œuvre de Marx, à
laquelle il a consacré toute sa vie depuis 1850, et sacrifié, dans des
épreuves cruelles, le plus clair de son existence personnelle et
familiale. Cette œuvre gigantesque qu'est Le Capital contient tout simplement l'une des trois plus grandes découvertes scientifiques de toute l'histoire humaine : la découverte du système de concepts (donc de la théorie scientifique) qui ouvre à la connaissance scientifique ce que l'on peut appeler le « Continent-Histoire ». Avant Marx, deux « continents » d'importance comparables avaient été « ouverts » à la connaissance scientifique : le Continent-Mathématiques, par les Grecs du V° siècle, et le Continent-Physique par Galilée. Nous sommes encore très loin d'avoir pris la mesure de cette découverte décisive, et d'en avoir tiré toutes les conséquences théoriques. En particulier, les spécialistes qui travaillent dans le domaine des « Sciences humaines » et (domaine plus réduit) des Sciences sociales, donc les économistes, les historiens, les sociologues, les psycho-sociologues, les psychologues, les historiens de l'art et de la littérature, de la religion et des autres idéologies - et même les linguistes et les psychanalystes, tous ces spécialistes doivent savoir qu'ils ne peuvent produire de connaissances vraiment scientifiques dans leur spécialité sans reconnaître que la théorie fondée par Marx leur est indispensable. Car elle est, dans le principe, la théorie qui « ouvre » à la connaissance scientifique le « continent » dans lequel ils travaillent où il n'ont jusqu'ici produit que soit quelques premières connaissances (la linguis tique, la psychanalyse), soit quelques éléments ou rudiments de connaissance (l'histoire, la sociologie, l'économie en de rares cha pitres), soit de pures et simples illusions baptisées abusivement connaissances. Seuls les militants de la lutte de classe prolétarienne ont tiré les conclusions du Capital : en y reconnaissant les mécanismes de l'exploitation capitaliste, et en se groupant dans des organisations de lutte de classe économique (les syndicats) et politique (les partis socialistes, puis communistes), qui appliquent une « ligne » de masse de lutte pour la prise du Pouvoir d'Etat, « ligne » fondée sur « l'analyse concrète de la situation concrète » (Lénine), où ils ont à se battre (cette « analyse » étant effectuée par une juste application des concepts scientifiques de Marx à la « situation concrète »). C'est un paradoxe que des spécialistes intellectuels hautement « cultivés » n'aient pas compris un livre, qui contient la Théorie dont ils ont besoin dans leurs « disciplines », et qu'en revanche les militants du Mouvement Ouvrier aient compris ce même livre, malgré ses très grandes difficultés. L'explication de ce paradoxe est simple, et elle est donnée en toutes lettres par Marx dans Le Capital, et par Lénine dans ses œuvres. Si les ouvriers ont si aisément « compris » Le Capital, c'est qu'il parle, en termes scientifiques, de la réalité quotidienne à laquelle ils ont affaire : l'exploitation dont ils sont l'objet du fait du système capitaliste. C'est pourquoi Le Capital est aussi rapidement devenu, comme le disait Engels en 1886, « la Bible » du Mouvement ouvrier international. En revanche, si les spécialistes d'histoire, d'économie politique, de sociologie, psychologie, etc. ont eu et ont encore tant de mal à « comprendre » Le Capital, c'est parce qu'ils sont soumis à l'idéologie dominante (celle de la classe dominante), qui intervient directement dans leur pratique « scientifique », pour en fausser et l'objet, et la théorie, et les méthodes. Sauf quelques exceptions, ils ne se doutent pas, ils ne peuvent pas se douter de l'extraordinaire puissance et variété de l'emprise idéologique à laquelle ils sont soumis dans leur « pratique » même. Sauf quelques exceptions, ils ne sont pas en état de critiquer eux-mêmes les illusions dans lesquelles ils vivent, et qu'ils contribuent à entretenir, parce qu'ils sont littéralement aveuglés par elles. Sauf quelques exceptions, ils ne sont pas en état de réaliser la révolution idéologique et théorique indispensable pour reconnaître dans la théorie de Marx la théorie même dont leur pratique a besoin pour devenir enfin scientifique. Lorsqu'on parle de la difficulté du Capital, il faut donc opérer une distinction de la plus haute importance. La lecture du Capital présente en effet deux types de difficultés qui n'ont absolument rien à voir l'une avec l'autre. La
difficulté n°1, absolument et massivement déterminante, est une
difficulté idéologique, donc, en dernier ressort, politique. Les
premiers n'éprouvent pas de difficulté idéologico-politique à
comprendre Le Capital, puisqu'il parle tout bonnement de leur vie
concrète. Les seconds éprouvent une extrême difficulté à
comprendre Le Capital (même s'ils sont très « savants », je dirais :
surtout s'ils sont très « savants »), parce qu'il y a une
incompatibilité politique entre le contenu théorique du Capital et les
idées qu'ils ont dans la tête, idées qu'ils « retrouvent » (puisqu'ils
les y mettent) dans leurs pratiques. C'est pourquoi la difficulté n°1
du Capital est une difficulté en dernière instance politique. Mais
Le Capital présente une autre difficulté, qui n'a absolument rien à
voir avec la première : la difficulté n°2, ou difficulté
théorique. Devant
cette difficulté les mêmes lecteurs se divisent en deux nouveaux
groupes. Ceux qui ont l'habitude de la pensée théorique (donc les vrais
savants) n'éprouvent pas, ou ne devraient pas éprouver de difficulté à
lire ce livre théorique qu'est Le Capital. Ceux qui n'ont pas
l'habitude de pratiquer des ouvrages de théorie (les ouvriers, et
nombre d'intellectuels qui, s'ils ont de la « culture », n'ont pas de
culture théorique) doivent éprouver ou devraient éprouver de grandes
difficultés à lire un ouvrage de théorie pure comme Le Capital. J'emploie,
comme on vient de le voir, des conditionnels (ne devraient pas...,
devraient ... ). C'est pour mettre en évidence ce fait, encore plus
paradoxal que précédemment : que même des individus sans pratique des
textes théoriques (comme des ouvriers) ont éprouvé moins de difficulté
devant Le Capital que des individus rompus à la pratique de la théorie
pure (comme des savants, ou de pseudo-savants très « cultivés »). Cela
ne doit pas nous dispenser de dire un mot du type très particulier de
difficulté que présente Le Capital, en tant qu'ouvrage de théorie pure,
tout en gardant présent à l'esprit ce fait fondamental que ce ne sont
pas les difficultés théoriques, mais les difficultés politiques qui
sont bel et bien déterminantes en dernière instance pour toute lecture
du Capital, et de son livre premier. Tout
le monde sait que sans théorie scientifique correspondante, il ne peut
exister de pratique scientifique, c'est-à-dire de pratique produisant
des connaissances scientifiques nouvelles. Or
qu'est-ce que cette théorie indispensable à toute science ? C'est un
système de concepts scientifiques de base. Il suffit de prononcer cette
simple définition pour faire ressortir deux aspects essentiels de toute
théorie scientifique : 1° les concepts de base, et 2° leur système. Ces
concepts sont des concepts, c'est-à-dire des notions abstraites. Première
difficulté de la théorie : s'habituer à la pratique de l'abstraction.
Cet apprentissage, car c'est un véritable apprentissage (comparable à
l'apprentissage d'une pratique quelconque, par exemple à
l'apprentissage de la serrurerie), se faitavant tout, dans
notre système scolaire par les mathématiques et la philosophie. Dès la
Préface du Livre I, Marx nous avertit que l'abstraction est non
seulement l'existence de la théorie, mais aussi la méthode de son
analyse. Les sciences expérimentales disposent du « microscope », la
science marxiste n'a pas de « microscope » : elle doit se servir de
l'abstraction, qui « en tient lieu ». Attention
: l'abstraction scientifique n'est pas du tout « abstraite », tout au
contraire. Exemple : lorsque Marx parle du capital social
total, personne ne peut le « toucher avec les mains », lorsque Marx
parle de la « plus-value totale », personne ne peut la toucher avec les
mains, ni la compter : pourtant ces deux concepts abstraits désignent
des réalités effectivement existantes. Ce qui fait que
l'abstraction est scientifique, c'est justement qu'elle désigne une
réalité concrète qui existe bel et bien, mais qu'on ne peut pas «
toucher avec les mains », ni « voir avec les yeux ». Tout
concept abstrait donne donc la connaissance d'une réalité dont il
révèle l'existence : concept abstrait veut alors dire formule
apparemment abstraite, mais en réalité terriblement concrète par
l'objet qu'elle désigne. Cet objet est terriblement concret en ce qu'il
est infiniment plus concret, plus efficace, que les objets qu'on peut «
toucher avec les mains » ou « voir avec les yeux », - et pourtant on ne
peut le toucher avec les mains ni le voir avec les yeux. Ainsi le
concept de valeur d'échange, le concept de capital social total, le
concept de travail socialement nécessaire etc. Tout cela peut être
facilement éclairé. Autre point : les concepts de base existent sous la forme d'un système, et c'est ce qui en fait une théorie. Une théorie c'est en effet un système rigoureux de concepts scientifiques de base. Dans une théorie scientifique, les concepts de base n'existent pas dans n'importe quel ordre, mais dans un ordre rigoureux. Il faut donc le savoir, et apprendre pas à pas la pratique de la rigueur. La rigueur (systématique) n'est pas une fantaisie, ni un luxe formel, mais une nécessité vitale pour toute science, pour toute pratique scientifique. C'est ce que, dans sa Préface, Marx appelle la rigueur de l' « ordre d'exposition » d'une théorie scientifique.
Cela dit, il faut savoir quel est l'objet du Capital, autrement dit
quel est l'objet qui est analysé dans le livre I du Capital. Marx le
dit : c'est « le mode de production capitaliste, et les rapports de production et d'échange qui sont les siens ».
Or c'est un objet lui-même abstrait. En effet, et malgré les
apparences, Marx n'analyse aucune « société concrète », pas même
l'Angleterre dont il parle tout le temps dans le livre I, mais le MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE et rien d'autre. Cet objet est abstrait : cela veut dire qu'il est ici terriblement réel, et qu'il n'existe jamais à l'état pur, puisqu'il existe seulement dans des sociétés capitalistes.
Simplement : pour pouvoir analyser ces sociétés capitalistes concrètes
(Angleterre, France, Russie, etc.), il faut savoir qu'elles sont
dominées par cette réalité terriblement concrète, et « invisible » (aux
yeux nus) qu'est le mode de production capitaliste. « Invisible » :
donc abstrait. Naturellement
tout cela ne va pas sans malentendu. Il faut être extrêmement attentif
pour éviter les fausses difficultés de ces malentendus. Par exemple, il
ne faut pas croire que Marx analyse la situation concrète de
l'Angleterre quand il en parle. Il n'en parle que pour « illustrer » sa
théorie (abstraite) du mode de production capitaliste. En
résumé : il y a bel et bien une difficulté à la lecture du Capital qui
est une difficulté théorique. Elle tient à la nature abstraite et
systématique des concepts de base de la théorie, ou de l'analyse
théorique. Il faut savoir que c'est une difficulté réelle, objective,
qu'on ne peut surmonter que par un apprentissage de l'abstraction et de
la rigueur scientifiques. Il faut savoir que cet apprentissage ne se
fait pas en un jour. D'où un premier conseil de lecture. Toujours
garder bien présente a l'esprit cette idée que Le Capital est un
ouvrage de théorie ayant pour objet les mécanismes du mode de
production capitaliste et de lui seul. D'où
un second conseil de lecture : ne pas chercher dans Le Capital ni un
livre d'histoire « concrète » ni un livre d'économie politique «
empirique » au sens où les historiens et économistes entendent leurs
termes. Mais y trouver un livre de théorie analysant le MODE DE
PRODUCTION CAPITALISTE. L'histoire (concrète) et l'économie (empirique) ont d'autres objets. D'ou
ce troisième conseil de lecture. Quand on bute sur une difficulté de
lecture d'ordre théorique, le savoir, et prendre les mesures
nécessaires. Ne pas se hâter, revenir en arrière, soigneusement,
lentement, et n'avancer que lorsque les choses sont devenues claires.
Tenir compte du fait qu'un apprentissage de la théorie est
indispensable pour lire un ouvrage théorique. Savoir qu'on peut
apprendre à marcher en marchant, à condition de respecter soigneusement
les conditions ci-dessus. Savoir qu'on n'apprendra pas d'un seul coup,
subitement ni définitivement, à marcher dans la théorie, mais peu à
peu, patiemment, et humblement. Le succès est à ce prix. Pratiquement
cela veut dire qu'on ne peut comprendre le livre I qu'à la condition de
le relire quatre ou cinq fois de suite, le temps d'avoir appris à
marcher dans la théorie. Mais avant d'en venir là, un mot est nécessaire sur le public qui va lire le livre I du Capital. Qui seront les lecteurs du capital ?
Parmi
les autres catégories qui liront le livre I du Capital figurent
naturellement des hommes et des femmes qui ont dans la tête, eux aussi,
une certaine « idée » de la théorie marxiste. Par exemple les
universitaires, et plus précisément les « historiens », les «
économistes », et nombre d'idéologues de diverses disciplines (car,
comme on le sait, tout le monde se déclare aujourd'hui « marxiste »
dans les Sciences humaines). Or, ce que ces intellectuels ont dans la tête à propos de la théorie marxiste, ce sont, à 90 % des idées fausses.
Elles ont été exposées du vivant même de Marx, puis inlassablement
répétées, sans aucun effort d'imagination notable. Ces idées fausses
ont été fabriquées et défendues depuis un siècle par tous les
économistes et idéologues bourgeois et petits-bourgeois pour «
réfuter » la théorie marxiste.
Les
plus grandes difficultés théoriques et autres, qui font obstacle à une
lecture facile du livre I du Capital, sont malheureusement (ou
heureusement) concentrées dans le début même du livre I, très
précisément dans sa section I, qui traite de « La marchandise et la
monnaie ». Je donne donc le conseil suivant mettre PROVISOIREMENT ENTRE PARENTHÈSES TOUTE LA SECTION I et COMMENCER LA LECTURE PAR LA SECTION Il : « La transformation de l'argent en capital ».[4] On
ne peut, à mon sens, commencer (et seulement commencer) de comprendre
la section I, qu'après avoir lu et relu tout le livre I à partir de la
section II. A
partir de la section Il (transformation de l'argent en capital), les
choses sont lumineuses. On pénètre alors directement au cœur même du
livre I. Ce
cœur, c'est la théorie de la plus-value, que les prolétaires
comprennent sans aucune difficulté, parce que c'est tout simplement la
théorie scientifique de ce dont ils ont l'expérience quotidienne :
l'exploitation de classe. Suivent
aussitôt deux sections très denses, mais très claires, et décisives
pour la lutte des classes, aujourd'hui même : la section IIl et la
section IV. Elles traitent des deux formes fondamentales de la
plus-value dont dispose la classe capitaliste pour pousser au maximum
l'exploitation de la classe ouvrière : ce que Marx appelle la
plus-value absolue (section III), et la plus-value relative (section
IV). La plus-value absolue
(section III) porte sur la durée de la journée de travail. Marx
explique que la classe capitaliste pousse inexorablement à
l'augmentation de la durée de la journée de travail, et que la lutte de
la classe ouvrière, plus que centenaire, a pour objectif d'arracher une
diminution de la durée de la journée de travail, en luttant CONTRE
cette augmentation. Historiquement
on connaît les étapes de cette lutte : journée de 12 heures, de 10
heures, puis de 8 heures, et finalement, sous le Front populaire, la
semaine de quarante heures. Tous les prolétaires savent d'expérience ce que Marx démontre dans la section III : la tendance irrésistible du système capitaliste à l'accroissement maximum de l'exploitation par la prolongation de la durée de la journée de travail (ou de la semaine de travail). Ce résultat est atteint soit en dépit de la législation existante (les 40 heures n'ont jamais été réellement appliquées), soit au moyen de la législation existante (par exemple, les « heures supplémentaires »). Apparemment les heures supplémentaires semblent « coûter très cher » aux capitalistes puisqu'ils les paient vingt-cinq, cinquante, voire cent pour cent au-dessus du tarif des heures normales. Mais
en réalité elles leur sont avantageuses puisqu'elles permettent aux «
machines », qui ont la vie de plus en plus brève, du fait des progrès
rapides de la technologie, de tourner vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. Autrement dit les heures supplémentaires permettent
aux capitalistes de tirer le maximum de profit de la « productivité ».
Marx a bien montré que la classe capitaliste ne paie et ne paiera
jamais d'heures supplémentaires aux ouvriers pour leur faire plaisir,
ou leur permettre d'arrondir, au détriment de leur santé, leur revenu,
mais pour les exploiter davantage. La plus-value relative
(section IV), dont on vient d'apercevoir en filigrane l'existence dans
cette question des heures supplémentaires, est sans doute la forme n°1
de l'exploitation contemporaine. Elle est beaucoup plus subtile, car
moins directement visible que l'augmentation de la durée du travail.
Pourtant les prolétaires réagissent d'instinct, sinon contre elle, du
moins, comme on va le voir, contre ses effets. Il
en résulte actuellement, comme d'ailleurs dans le passé antérieur,
l'introduction de machines de plus en plus perfectionnées dans les
procès de travail - permettant de produire la même quantité de produits
qu'auparavant en des temps deux, trois ou quatre fois inférieurs, -
donc un développement manifeste de la productivité. Mais
corrélativement, il en résulte des effets précis de l'aggravation de
l'exploitation de la force de travail (accélération des cadences,
suppression des postes et emplois), non seulement chez les prolétaires,
mais chez les travailleurs salariés non-prolétaires, y compris chez
certains cadres techniques, même de rang élevé, qui « ne sont plus à la
page » du progrès technique, et n'ont donc plus de valeur marchande,
d'où le chômage subséquent. Il
démonte les mécanismes de l'exploitation par le développement de la
productivité, en ses formes concrètes. Il démontre ainsi que jamais le
développement de la productivité ne peut bénéficier spontanément à la
classe ouvrière, tout au contraire, puisqu'il est précisément fait pour
augmenter son exploitation. Marx démontre ainsi de manière
irréfutable que la classe ouvrière ne peut espérer bénéficier du
développement de la productivité moderne avant d'avoir renversé le
capitalisme et s'être emparée du pouvoir d'Etat dans une révolution
socialiste. Il démontre que d'ici à la prise du pouvoir
révolutionnaire ouvrant la voie au socialisme, la classe ouvrière ne
peut avoir d'autre objectif, et donc d'autre ressource que de lutter
contre les effets d'exploitation produits par le développement de la
productivité, pour limiter ces effets (lutte contre les cadences,
contre l'arbitraire des primes à la productivité, contre les heures
supplémentaires, contre les suppressions de postes,contre « le chômage
de la productivité »). Lutte essentiellement défensive, et non
offensive. Là
encore les prolétaires sont littéralement chez eux, puisque Marx y
examine, outre la mystification bourgeoise qui déclare que le « travail
» de l'ouvrier est « payé à sa valeur », les différentes formes du
salaire : salaire au temps d'abord, puis salaire aux pièces,
c'est-à-dire les différents pièges, où la bourgeoisie essaie de prendre
la conscience ouvrière pour détruire en elle toute volonté de lutte des
classes organisée. Là, les prolétaires reconnaîtront que leur lutte des
classes ne peut ques'opposer de façon antagoniste à la tendance à
l'aggravation de l'exploitation capitaliste. Là,
ils reconnaîtront que, sur le plan du salaire ou, comme le disent les
ministres et leurs « économistes » respectifs, sur le plan du « niveau
de vie » ou des « revenus », la lutte de classe économique des
prolétaires et autres salariés ne peut avoir qu'un seul sens : une
lutte défensive contre la tendance objective du système capitaliste à
l'augmentation de l'exploitation sous toutes ses formes. Nous
disons bien lutte défensive, et donc lutte contre la diminution du
salaire. Il est bien entendu que toute lutte contre la diminution du
salaire est en même temps et aussi une lutte pour l'augmentation du
salaire existant. Mais parler seulement de lutte pour l'augmentation
c'est désigner l'effet de la lutte en risquant de masquer sa cause, et
son objectif. Le capitalisme tendant inexorablement à la diminution du
salaire, la lutte pour l'augmentation du salaire est donc, dans son
principe même, une lutte défensive contre la tendance du capitalisme à
diminuer le salaire. Il
est alors parfaitement clair, comme le souligne Marx dans la section
VI, que la question du salaire ne peut en aucune façon se régler «
toute seule » par la « distribution » aux ouvriers et autres
travailleurs des « bénéfices » du développement, même spectaculaire, de
la productivité. La question du salaire est une question de lutte de
classe. Elle se règle non pas « toute seule », mais par la lutte de
classe : avant tout par les différentes formes de grève débouchant un
jour ou l'autre sur la grève générale. Que
cette grève générale reste purement économique et donc défensive («
défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs », lutte
contre la double tendance capitaliste à l'augmentation de la durée du
travail et à la diminution du salaire), ou prenne une forme politique
et donc offensive (lutte pour la conquête du pouvoir d'Etat, la
révolution socialiste, et la construction du socialisme), tous ceux qui
connaissent les distinctions de Marx, Engels et Lénine savent quelle
différence sépare la lutte de classe politique de la lutte de classe
économique. La
lutte de classe économique (syndicale) reste défensive parce
qu'économique (contre les deux grandes tendances du capitalisme). La
lutte de classe politique est offensive parce que politique (pour la
prise du pouvoir par la classe ouvrière et ses alliés). Une chose est sûre, et l'analyse que Marx fait des luttes de classe économique en Angleterre dans le livre I le montre : une lutte de classe qu'on voudrait délibérément confiner au domaine de la seule lutte économique reste et restera toujours défensive, donc sans espoir de jamais renverser le régime capitaliste. C'est la tentation majeure des réformistes, fabiens, trade-unionistes dont parle Marx, et d'une manière générale de la tradition social-démocrate de la Il° Internationale. Seule une lutte politique peut « renverser la vapeur », et dépasser ces limites, donc cesser d'être défensive pour devenir offensive. On peut lire cette conclusion plus qu'entre les lignes du Capital. On peut la lire en toutes lettres dans les textes politiques de Marx lui-même, d'Engels et de Lénine. C'est la question n°1 du Mouvement ouvrier international, depuis qu'il a « fusionné » avec la théorie marxiste. Les
lecteurs pourront ensuite passer à la section VII (« L'accumulation du
capital »), qui est très claire. Marx y explique que la tendance du
capitalisme consiste à reproduire et élargir la base même du capital,
puisqu'elle consiste à transformer en capital la plus-value extorquée
aux prolétaires, donc que le capital ne cesse de « faire boule de neige
», pour extorquer sans cesse plus de sur travail (plus-value) aux
prolétaires. Et Marx le montre dans une magnifique « illustration »
concrète : celle de l'Angleterre de 1846 à 1866. Quant
à la section VIII (« L'accumulation primitive »), qui clôt le livre I,
elle contient la seconde très grande découverte de Marx. La première
est la découverte de la « plus-value, ». La seconde est la découverte
des moyens incroyables par lesquels a été réalisée « l'accumulation
primitive » grâce à quoi, moyennant aussi l'existence d'une masse de «
travailleurs libres » (c'est-à-dire dépourvus de moyens de travail), et
l'existence des découvertes technologiques, le capitalisme a pu «
naître » et se développer dans les sociétés occidentales. Ces moyens
sont ceux de la pire violence, du vol et des massacres qui ont ouvert
au capitalisme sa voie royale dans l'histoire humaine. Ce dernier
chapitre contient des richesses prodigieuses qui n'ont pas encore été
exploitées : en particulier la thèse (que nous devrons développer) que
le capitalisme n'a jamais cessé d'employer, et continue d'employer en
plein XX° siècle, dans les « marges » de son existence métropolitaine,
c'est-à-dire dans les pays coloniaux et ex-coloniaux, les moyens de la
pire violence. Je conseille donc avec insistance la méthode de lecture suivante :
Point 2 : La nature des difficultés théoriques [5] J'en
viens maintenant aux difficultés théoriques qui font obstacle à un
lecture rapide, et même, en certains points, à une lecture très
attentive du livre I duCapital. Je
rappelle que c'est en prenant appui sur ces difficultés que l'idéologie
bourgeoise essaie de se convaincre - mais y parvient-elle vraiment ? -
qu'elle a depuis longtemps « réfuté » la théorie de Marx. La
première difficulté est d'ordre très général. Elle tient au simple fait
que le livre I n'est que le premier livre d'un ouvrage qui en comporte
quatre. Je
dis bien : quatre. Car si on connaît généralement l'existence des
livres I, Il et III, et même si on les a lus, on passe généralement
sous silence le livre IV à supposer qu'on en soupçonne l'existence. Le
« mystérieux » livre IV n'est mystérieux que pour ceux qui pensent que
Marx est un « historien » parmi d'autres, auteur d'une Histoire des
doctrines économiques puisque c'est sous ce titre aberrant que Molitor
a, si l'on peut dire, traduit un certain ouvrage profondément
théorique, et qui s'appelle en réalitéThéories de la plus-value. Sans doute le livre I du Capital est le seul que Marx ait publié de son vivant, les livres Il et III ayant été publiés après sa mort en 1883, par Engels, et le livre IV par Kautsky . En 1886, dans la préface à l'édition anglaise, Engels pouvait dire que le livre I « constitue un tout en lui-même ». De fait, lorsqu'on ne disposait pas des livres suivants, il fallait bien le « considérer comme une œuvre indépendante ». Ce n'est plus aujourd'hui le cas. Nous disposons en effet quatre livres, en allemand et en français . Je signale à ceux qui le peuvent, qu'ils ont le plus grand intérêt à se reporter constamment au texte allemand, pour contrôler la traduction non seulement du livre IV (car elle fourmille d'erreurs graves), mais aussi les livres Il et III (certaines difficultés de terminologie n'y sont pas toujours levées), et enfin pour le livre I, traduit par Roy, dans une version que Marx a complètement revue de sa main, et en certains passages rectifiée et même sensiblement augmentée. Car Marx, qui doutait des capacités théoriques des lecteurs français a parfois dangereusement atténué la netteté des expressions conceptuelles originales. La connaissance des trois autres livres permet de lever un certain nombre des très grandes difficultés théoriques du livre I, avant tout celles qui sont concentrées dans la terrible section I (la marchandise et la monnaie), autour de la fameuse théorie de la « valeur-travail ». Pris
dans une conception hégélienne de la science (pour Hegel, il n'est de
science que philosophique, et à ce titre toute vraie science doit
fonder son propre commencement), Marx pensait alors que, « en toute
science, le commencement est ardu ». De fait, la section I du livre I
se présente dans un ordre d'exposition dont la difficulté tient pour
une bonne part à ce préjugé hégélien. Marx a rédigé une dizaine de fois
ce commencement, avant de d'ailleurs lui donner sa forme « définitive
», - comme s'il butait là sur une difficulté qui n'était pas seulement
de simple exposition, - et pour cause.
La
théorie de la « valeur-travail » de Marx, que tous les « économistes »
et idéologues bourgeois lui ont reprochée en des condamnations
dérisoires, est intelligible, mais n'est intelligible comme un cas
particulier d'une théorie que Marx et Engels que appelée la « loi de la
valeur », ou loi de répartition de la quantité de force de travail
disponible selon les diverses branches de la production, répartition
indispensable à la reproduction des conditions de la production. « Même
un enfant » la comprendrait, dit Marx dès 1868, en des termes qui
démentent donc l'inévitable « commencement ardu » de toute science. Sur
la nature de cette loi, je renvoie, entre autres textes, aux lettres de
Marx à Kugelmann, des 6 mars et 11 juillet 1868 La théorie de la « valeur-travail » n'est pas le seul point qui fasse difficulté dans le livre I. Il faut bien entendu mentionner la théorie de la plus-value, bête noire des économistes et idéologues bourgeois, qui lui reprochent d'être « métaphysique », « ariistotélicienne », « inopératoire » etc. Or cette théorie de la plus-value n'est elle aussi intelligible que comme cas particulier d'une théorie plus vaste : la théorie du surtravail. Le surtravail existe dans toute « société ». Dans les sociétés sans classe, il est, une fois retranchée la partie nécessaire à la reproduction des conditions de la production, réparti entre les membres de la « communauté » (primitive, communiste). Dans les sociétés de classes, il est, une fois retranchée la partie nécessaire à la reproduction des conditions de la production, extorqué par les classes dominantes aux classes exploitées. Dans la société de classes capitaliste, où, pour la première fois dans l'histoire, la force de travail devient une marchandise, le surtravail extorqué prend la forme de la plus-value. Là
encore, je ne développe pas : je me contente d'indiquer le principe de
la solution, dont la démonstration exigerait des arguments détaillés. Le livre I contient encore d'autres difficultés théoriques, liées aux précédentes, ou à d'autres problèmes. Par
exemple la théorie de la distinction à introduire entre la valeur et la
forme-valeur; par exemple la théorie de la quantité travail socialement
nécessaire; par exemple la théorie du travail simple et du travail
complexe; par exemple la théorie des besoins sociaux, etc. Par exemple
la théorie de la composition organique du capital. Par exemple la
fameuse théorie du « fétichisme » de la marchandise, et sa
généralisation ultérieure. Il
faut savoir que lorsque Marx a publié le livre I du Capital, il avait
mis sur le papier le livre II, et une partie du livre III (ce dernier
sous forme d'esquisses). De toute façon il avait, comme le prouve la
correspondance avec Engels , « tout en tête », au moins dans le
principe. Mais, matériellement, il n'était pas question que Marx pût
mettre « tout sur le papier » dans le livre I d'un ouvrage qui devait
comporter quatre livres. De surcroît, si Marx avait bien « tout en tête
», il ne disposait pas de toutes le réponses aux questions qu'il avait en tête,
- et sur certains point le livre I s'en ressent. Ce n'est pas un hasard
si c'est seulement en 1868, donc un an après la parution du livre I,
que Marx écrit que l'intelligence de la « loi de la valeur », dont
dépend l'intelligence de la section I, est à la portée d'un « enfant ». Le
lecteur du livre I doit donc bien se convaincre d'un fait, parfaitement
compréhensible s'il veut bien considérer que Marx s'avançait, pour la
première fois dans l'histoire de la connaissance humaine, dans un
Continent vierge : le livre I contient certaines solutions de
problèmes qui ne seront posés que dans les livres, II, III et IV, - et
certains problèmes dont les solutions ne seront démontrées que dans les
livres II, III et IV. C'est
pour l'essentiel à ce caractère de « suspens », ou, si l'on préfère, «
d'anticipation », que tiennent la plupart des difficultés objectives du
livre I. Il faut donc bien le savoir, et en tirer la conséquence,
c'est-à-dire lire le livre I, en tenant compte des livres Il, III et IV. Il
existe pourtant un second ordre de difficultés, qui constituent un
obstacle réel à la lecture du livre I. Ces difficultés tiennent non
plus au fait que Le Capital comporte quatre livres, mais à des
survivances dans le langage et même dans la pensée de Marx, de
l'influence de la pensée de Hegel. J'ai, on le sait peut-être, tenté de défendre naguère l'idée que la pensée de Marx était fondamentalement différente de la pensée de Hegel donc qu'il y avait entre Hegel et Marx une véritable coupure, ou rupture, comme on voudra. Plus je vais, et plus je pense que cette thèse est juste. Je dois pourtant reconnaître que j'ai donné une idée beaucoup trop tranchée de cette thèse, en avançant l'idée que l'on pouvait situer cette rupture en 1845 (thèses sur Feuerbach, Idéologie allemande). En réalité, quelque chose de décisif commence bien en 1845, mais il a fallu à Marx un très long travail de révolution pour parvenir à enregistrer dans des concepts vraiment nouveaux la rupture accomplie avec la pensée de Hegel. La fameuse préface de 1859 (à la Critique de l'Economie politique) est encore profondément hégélienne-évolutionniste. Les « Grundrisse », qui datent des années 1857-1859, sont eux aussi profondément marqués par la pensée de Hegel, dont Marx avait avecémerveillement relu la Grande Logique en 1858. Lorsque paraît le livre I du Capital (1867), il reste encore des traces de l'influence hégélienne. Elles ne disparaîtront totalement que plus tard : la Critique du programme de Gotha (1875) , ainsi que les Notes marginales sur Wagner (1882) sont totalement et définitivement exemptes de toute trace d'influence hégélienne. Pour
nous, il est donc de la plus haute importance de savoir d'où venait
Marx : il venait du néo-hégélianisme qui était un retour de Hegel à
Kant et Fichte, puis du feuerbachisme pur, puis du feuerbachisme avec
injection de Hegel (les Manuscrits de 44 , avant de retrouver
Hegel en 1858. Il
importe aussi de savoir où il allait. La tendance de sa pensée le
poussait irrésistiblement à abandonner radicalement, comme on le voit
dans la Critique du programme de Gotha de 1875 et dans les Notes sur
Wagner de 1882, toute ombre d'influence hégélienne. En abandonnant sans
retour toute influence de Hegel, Marx ne cessait de reconnaître une
dette importante à son égard : celle d'avoir le premier conçu
l'histoire comme un « procès sans sujet ». C'est
en tenant compte de cette tendance que nous pouvons apprécier comme des
survivances en voie de dépassement les d'influence hégélienne qui
subsistent dans le livre I. C'est
là qu'on voit pourquoi Marx a pu, en 1873, dans la Post-face à la
seconde édition allemande du Capital, faire retour sur lui-même, et
reconnaître qu'il s'est même risqué, « dans le chapitre sur la théorie
de la valeur » (justement la section I), à « flirter » (kokettieren) «
avec la terminologie particulière de Hegel ». Nous devons en tirer la
conséquence, ce qui suppose à la limite qu'on ré-écrive la section I du
Capital, de façon qu'elle devienne un « commencement » qui ne soit plus
du tout « ardu », mais simple et facile. Dernière
trace de l'influence hégélienne, et cette fois flagrant et extrêmement
dommageable (puisque tous les théoriciens de la « réification » et de
l'« aliénation » y ont trouvé de quoi « fonder » leurs interprétations
idéalistes de la pensée de Marx), la théorie du fétichisme (« Le
caractère fétiche de la marchandise et son mystère », IV° partie du
chapitre I de la section I). On
comprendra que je ne puisse m'étendre ici sur ces différents points,
qui exigeraient toute une démonstration. Je le signale pourtant car,
avec la très équivoque et (hélas !) célèbre préface à la Contribution à
la critique de l'Economie politique (1859), l'hégélianisme et
l'évolutionnisme (l'évolutionnisme étant l'hégélianisme du pauvre) dont
ils sont chargés, ont fait de ravages dans l'histoire du Mouvement
ouvrier marxiste. Je signale que pas un seul instant Lénine n'a cédé à
l'influence de ces pages hégéliennes-évolutionnistes, sans quoi il
n'eût pu combattre la trahison de la Il° Internationale, édifier le
Parti bolchevik, conquérir, à la tête des masses populaires russes, le
pouvoir de l'Etat pour instaurer la dictature du Prolétariat, et
s'engager dans la construction du socialisme. Je
signale aussi que, pour le malheur du même Mouvement communiste
international, Staline a fait de la préface de 1859 son texte de
référence, comme on peut le constater dans le chapitre de l'Histoire du
Parti communiste (bolchevik) intitulé : Matérialisme dialectique et
matérialisme historique (1938), ce qui explique sans doute pas mal de
choses de ce qu'on appelle d'un terme qui n'a rien de marxiste « la
période du culte de la personnalité ». Nous reviendrons ailleurs sur
cette question. J'ajoute
encore un mot, pour éviter au lecteur du livre I un très grave
malentendu, qui cette fois n'a plus rien à voir avec les difficultés
que je viens d'évoquer, mais tient à la nécessité de lire de très près
le texte de Marx. Ce malentendu concerne l'objet dont il est question à partir de la section Il du livre I (La transformation de l'argent en capital). Marx y parle en effet de la composition organique du capital, en disant que, dans la production capitaliste, il existe, pour tout capital donné, une fraction (disons quarante pour cent) qui constitue le capital constant (matière première, bâtiments, machines outils), et une autre fraction (disons donc soixante pour cent) qui constitue le capital variable (dépense d'achat de la force de travail). Le capital constant est ainsi appelé parce qu'il reste constant dans le procès de production capitaliste : il ne produit pas de valeur nouvelle, il reste donc constant. Le capital variable est dit variable car il produit une valeur nouvelle, supérieure à sa valeur antérieure, par le jeu de l'extorsion de la plus-value (qui a lieu dans l'usage de la force de travail). Or l'immense majorité des lecteurs, y compris naturellement les « économistes » qui sont, si j'ose dire, voués, par leur déformation professionnelle de techniciens de la politique économique bourgeoise à cette « bévue », croit que Marx fait, à l'occasion de la composition organique du capital, une théorie de l'entreprise, ou, pour employer des termes marxistes, une théorie de l'unité de production. Pourtant Marx dit bel et bien le contraire : il parle toujours de la composition du capital social total, mais sous les espèces d'un exemple d'apparence concrète lorsqu'il donne des chiffres (par exemple sur cent millions, capital constant = quarante millions (quarante pour cent) et capital variable = soixante millions (soixante pour cent). Marx ne parle donc pas, dans cet exemple chiffré, d'une entreprise ou d'une autre, mais d'une « fraction du capital total ». Il raisonne, pour la commodité du lecteur, et pour lui « fixer les idées », sur un exemple « concret » (donc chiffré), mais cet exemple concret lui sert simplement d'exemple pour parler du capital social total. De
ce point de vue, je signale qu'on ne trouve nulle part dans Le Capital
de théorie de l'unité de production, ni de théorie de l'unité de
consommation capitalistes. Sur ces deux points, la théorie de Marx est
donc à compléter. En
effet, si l'exploitation capitaliste (extorsion de la plus-value)
existe dans les entreprises capitalistes où sont embauchés les ouvriers
salariés (et les ouvriers en sont les victimes et donc les témoins
directs), cette exploitation locale n'existe que comme une simple
partie d'un système d'exploitation généralisé, qui s'étend de proche en
proche des grandes entreprises industrielles urbaines aux entreprises
capitalistes agraires, puis aux formes complexes des autres secteurs (artisanat urbain et rural : exploitations « agricoles familiales », employés et fonctionnaires, etc. non
seulement dans un pays capitaliste, mais dans l'ensemble des pays
capitalistes, et enfin dans le reste du monde entier (par le moyen de
l'exploitation coloniale directe appuyée sur l'occupation militaire :
colonialisme, puis indirecte, sans occupation miltaire :
néo-colonialisme). Il
existe donc une véritable Internationale capitaliste de fait, devenue
depuis la fin du XIX° siècle l'internationale impérialiste à laquelle
le Mouvement ouvrier et ses grands dirigeants (Marx puis Lénine) ont
répondu par une Internationale ouvrière (Ia première, la seconde, puis
la troisième Internationale). Les militants ouvriers reconnaissant ce
fait dans leur pratique de l'Internationalisme prolétarien.
Concrètement cela signifie qu'ils savent très bien :
Tout
cela est bien entendu, sinon incompréhensible, du moins fort difficile
à comprendre quand on est un « économiste » ou un « historien », à plus
forte raison quand on est un simple « idéologue » de la bourgeoisie.
Tout cela est en revanche fort facile à comprendre quand on est un
prolétaire, c'est-à-dire un ouvrier salarié « employé » dans la
production capitaliste (urbaine ou agraire). Pourquoi
cette difficulté ? Pourquoi cette relative facilité ? J'ai cru pouvoir
le rappeler, à la suite des textes mêmes de Marx des précisions que
donne Lénine, lorsque dans les premiers tomes de ses œuvres, il
commente Le Capital de Marx. C'est que les intellectuels bourgeois ou
petits-bourgeois ont un « instinct » bourgeois (ou petit-bourgeois)
alors que les prolétaires ont un instinct de classe prolétarien. Les
premiers, aveuglés par l'idéologie bourgeoise, qui fait tout pour
escamoter l'exploitation de classe ne peuvent pas voir l'exploitation
capitaliste. Les seconds, au contraire, en dépit de l'idéologie
bourgeoise et petite- bourgeoise qui pèse terriblement sur eux, ne
peuvent pas ne pas voir cette exploitation, puisqu'elle constitue leur
vie quotidienne. Pour
comprendre Le Capital, et donc son livre I, il faut « venir sur des
positions de classe prolétariennes », c'est-à-dire se situer au seul
point de vue qui rende visible la réalité de l'exploitation de la force
de de travail salariée, qui fait tout le capitalisme. Mais
c'est extrêmement difficile pour les spécialistes et autres «
intellectuels » bourgeois et petits-bourgeois (y compris étudiants).
Car une simple éducationde leur conscience n'y suffit pas, non plus que
la simple lecture du Capital. Il leur faut accomplir une véritable
rupture, une véritable révolution dans leur conscience pour passer de
leur instinct de classe nécessairement bourgeois ou petit-bourgeois sur
des positions de classe prolétariennes. C'est extrêmement difficile,
mais ce n'est pas absolument impossible. La preuve : Marx lui-même, qui
était fils de bonne bourgeoisie libérale (père avocat), et Engels, de
haute bourgeoisie capitaliste, et, pendant vingt ans, capitaliste
lui-même à Manchester. Toute l'histoire intellectuelle de Marx peut
et doit se comprendre ainsi : comme une longue, difficile et
douloureuse rupture, pour passer de son instinct de classe
petit-bourgeois sur des positions de classe prolétarienne, qu'il a
contribué de façon décisive définir dans Le Capital. C'est
un exemple qui peut et doit être médité, en songeant à d'autres
exemples illustres : au premier chef celui de Lénine, fils d'un
petit-bourgeois éclairé (instituteur progressiste), et devenu le
dirigeant de la Révolution d'octobre et du prolétariat mondial au stade
de l'Impérialisme, stade suprême, c'est-à-dire ultime capitalisme .
Notes
[2] [3] [4] J'ai jadis suivi ce conseil et ne l'ai pas regretté (ml) [5] Dans cette partie qui peut paraitre ardue et qui l'est, Louis Althusser s'adresse surtout aux théoriciens, philosophes, économistes etc., qui ne se priveront pas de critiquer chaque arguments, au lieu de considérer la démarche scientifique d'investigation (ml) [6] L'impérialisme stade suprême du capitalisme (ml) |