ROSA
LUXEMBURG
"Leurs
âmes tremblent dès que l’on prononce ce mot :
l’année 1793 ! "
Extrait
d’un article paru en juillet 1893 dans la revue polonaise
Sprawa Robotnicza (la Cause ouvrière), éditée à
Paris et diffusée clandestinement en Pologne. Rosa Luxemburg
en était la principale animatrice. Ce texte, rédigé
« à l’occasion du centième anniversaire de
1793 », est inédit depuis lors. Nous remercions
l’historien polonais Feliks Tych (Varsovie) qui nous a permis
d’authentifier ce document rédigé par Rosa
Luxemburg.
L’année
1793 ! Cent ans sont passés depuis ce temps auquel les ennemis
du peuple travailleur, les tsars, les rois, la noblesse, les princes,
les patrons d’usine et tous les autres riches (les
capitalistes) ne peuvent songer encore aujourd’hui sans
éprouver de la terreur. Leurs âmes tremblent dès
que l’on prononce ce mot : l’année 1793 !
Pourquoi
cela ? Parce que, dans ces années-là, le peuple
travailleur en France, et particulièrement dans sa capitale,
Paris, s’est débarrassé pour la première
fois du joug multiséculaire et a entrepris de tenter d’en
finir avec l’exploitation et de commencer une vie nouvelle et
libre. (…)
.../...
«
Pour quelle raison ai-je combattu ? Pourquoi ai-je versé mon
sang ? » s’interroge le peuple français trompé
dans ses espérances. Pour quoi ai-je offert ma poitrine aux
balles des soldats du roi ? Seulement pour remplacer un oppresseur
par un autre ? Pour arracher le pouvoir et les honneurs à la
noblesse et le transmettre à la bourgeoisie ?
Et
le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième
révolution - la révolution populaire -, le 10 août
1792. Ce jour-là, le peuple prit d’assaut le Palais
royal et l’Hôtel de ville. La bourgeoisie était du
côté du roi, qui, doté d’un pouvoir
affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du
peuple.
Cela
n’empêcha pas le peuple de renverser le
trône. La bourgeoisie tenait l’Hôtel de ville et
l’administration municipale d’une main ferme et voulut
dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale.
Cela
n’empêcha pas le peuple de prendre d’assaut l’Hôtel
de ville, d’en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses
mains calleuses l’administration municipale de Paris. En ce
temps-là, l’administration de la Commune de Paris était
totalement indépendante de l’administration de l’État.
La Commune ,
s’appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux,
obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui
se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la
République, à faire d’importantes concessions.
Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait
probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées
précédentes pour les masses populaires.
La
grande
majorité des membres de la Convention étaient hostiles
aux changements imposés par la révolution du 10 août.
Une partie de la Convention - le parti de la Gironde (ainsi nommé,
car ses principaux dirigeants provenaient de ce département)
mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune
révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants
de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient
d’ardents partisans de la République et des adversaires
acharnés de toute réforme économique d’ampleur
au profit du peuple travailleur.
Seule
la minorité de la
Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres
occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention),
défendait fidèlement la cause du peuple travailleur.
Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la
Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps
pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment
toujours la majorité de leur côté (…).
.../...
Examinons
ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève
période où il exerça un rôle dominant. Les
dirigeants du peuple, comme les membres de l’administration
municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète
libération économique du peuple. Ils aspiraient
sincèrement à la réalisation de l’égalité
formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle
égalité économique. Tous leurs discours et tous
leurs actes étaient basés sur une idée : dans la
république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni
pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l’État
libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait
rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se
trouvait dépendant des riches et dominé économiquement.
Mais
comment réaliser l’égalité économique
pour tous ? À notre époque, les partis ouvriers
sociaux-démocrates de tous les pays ont inscrit sur leur
bannière comme aboutissement de leur combat l’égalité
économique pour tous. Et pour réaliser cet objectif,
ils exigent l’abolition de la propriété privée
de tous les outils de travail ; la propriété de la
terre, des usines, des ateliers, etc. doit être transférée
à l’ensemble du peuple travailleur. Le parti de la
Montagne chercha à résoudre ce problème tout
autrement.
Très
peu parmi eux, et aussi parmi les membres de
la Commune1b , partageaient le point de vue de la
social-démocratie
d’aujourd’hui… Seules quelques voix isolées,
qui disparurent dans la masse des autres. Elles ne trouvèrent
même pas une écoute favorable auprès de la partie
la plus progressiste du peuple de Paris : le prolétariat. Au
contraire, ni le prolétariat ni les montagnards ne pensaient à
l’abolition de la propriété privée des
moyens de travail. Ils voulaient réaliser l’égalité
économique de tous en donnant à tous les citoyens
français qui ne possédaient rien une parcelle de
propriété privée. En un mot, ni le prolétariat
parisien d’alors ni les montagnards n’étaient
socialistes.
(…)
Tout
autre était la situation il y a cent ans. En France, comme
dans d’autres États, le prolétariat représentait
à peine une petite partie de la masse du peuple travailleur.
La paysannerie, qui constitue la plus grande part du peuple français,
était satisfaite de ce qu’elle avait obtenu pendant la
Révolution. En effet, comme nous l’avons signalé,
seuls les cultivateurs les plus riches pouvaient acheter des terres.
La partie la plus pauvre de la paysannerie française ne
souhaitait pas la propriété collective socialiste, mais
une augmentation de leur part de propriété. Les
montagnards avaient justement l’intention de remettre aux
paysans toutes les terres de la noblesse et du clergé qui
n’avaient pas encore été vendues. La distance
entre les montagnards et le socialisme est démontrée
par le fait que, en accord avec les autres conventionnels, ces
derniers ont partagé à quelques paysans ce qu’il
restait des anciens biens communaux (prairies, champs, terrains en
friches). (…)
Après
tout cela, il est clair que les montagnards, malgré toute leur
bonne volonté, étaient incapables de réaliser
leur désir ardent : l’égalité économique
de tous. Cette aspiration n’était pas réalisable
en ce temps-là. En outre, les moyens dont on se servait
n’eurent comme effet que de retarder pour une brève
période le développement de la constitution du
capitalisme, c’est-à-dire la plus grande inégalité
économique.
(…)
Tant
que la Montagne était entre leurs mains ,
ils ont dû trouver leur salut dans des moyens économiques
coercitifs, notamment pour empêcher le peuple de Paris de
mourir de faim. Ces moyens étaient les suivants : la fixation
d’un prix maximal pour le pain et pour d’autres denrées
alimentaires, des emprunts obligatoires auprès des riches et,
tout particulièrement à Paris, l’achat de pain de
la part de la commune afin de le distribuer au peuple au prix le plus
bas possible. Tout cela n’était que des interventions
purement et simplement superficielles dans la vie économique
française.
Tout
cela ne pouvait que mener à la
paupérisation de gens riches et ne fournir qu’une aide
momentanée au peuple affamé - rien de plus. Et même
si les intentions du parti des montagnards de donner des terres à
tous ceux qui désiraient travailler avaient été
atteintes, l’égalité économique n’aurait
pas pourtant été acquise pour longtemps. À la
fin du siècle dernier, la France occupait dans le système
capitaliste la même position que les autres pays d’Europe
de l’Ouest. Elle devait rechercher inéluctablement la
transformation des petits propriétaires en prolétaires
et l’unification de l’ensemble des biens - y compris de
la propriété foncière - dans les mains de
quelques riches .
(…)
Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat
parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la
Convention ,
en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce
n’étaient toutefois plus que des faibles sursauts d’une
flamme révolutionnaire en voie d’extinction. Les forces
du prolétariat étaient épuisées ; quant à
la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf
contre le gouvernement d’alors, dans le but d’introduire
une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf
avait bien compris que l’égalité économique
n’était pas compatible avec la propriété
privée des moyens de production, qu’il voulait
socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu’il supposait
pouvoir l’appliquer dans la France d’alors avec l’aide
d’une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis
pouvaient encore moins compter sur un succès que les
montagnards. Ses projets socialistes ont été étouffés
dans l’oeuf.
(…)
La conjuration de Babeuf n’a pu troubler qu’un instant le
calme de la bourgeoisie française repue qui s’enrichissait.
Elle avait déjà oublié les « frayeurs de
l’an 1793 ». C’est bien elle et non le prolétariat
qui a récolté tous les fruits de la Révolution
française. L’ampleur de la violence que la Montagne a
déployée contre la noblesse et ses biens n’a pas
servi au prolétariat mais à la bourgeoisie. La majeure
partie des biens réquisitionnés - « les biens
nationaux »
- ont été achetés et sont tombés dans les
mains de la bourgeoisie aisée. La paupérisation du
clergé et de la noblesse n’a fait que renforcer les
pouvoirs économiques, sociaux et politiques de la bourgeoisie
française.
(…)
Tels sont les effets sociaux immédiats de la Révolution
française. Actuellement, un siècle plus tard, nous
voyons clairement les conséquences ultérieures de la
Grande Révolution. Elle a certes installé la
bourgeoisie sur le trône, mais le règne de la
bourgeoisie est indissociable du développement du prolétariat.
Et
c’est maintenant particulièrement que nous voyons de nos
propres yeux à quel point son succès conquis sur la
noblesse court à sa ruine. (…)
La
tentative bien trop précoce du prolétariat français
d’enterrer dès 1793 la bourgeoisie fraîchement
éclose devait avoir une issue fatale. Mais après cent
ans de règne, la bourgeoisie s’affaiblit sous le poids
des ans. Enterrer cette vieille pécheresse est aujourd’hui
une bagatelle pour le prolétariat débordant d’énergie.
À la fin du siècle dernier, le prolétariat - peu
nombreux et sans aucune forme de conscience de classe - a disparu en
se fondant dans la masse des petits-bourgeois .
À la fin de notre siècle, le prolétariat se
trouve à la tête de l’ensemble du peuple
travailleur des pays les plus importants et gagne à sa cause
la masse de la petite-bourgeoisie des villes ainsi que, plus
récemment, la paysannerie .
À
l’époque de la grande Révolution française,
les meilleures personnalités étaient du côté
de la bourgeoisie. De nos jours, les personnalités les plus
nobles issues de la bourgeoisie (de la « couche intellectuelle
») sont passées du côté du prolétariat.
À
la fin du siècle dernier, la victoire de la bourgeoisie sur la
noblesse était une nécessité historique.
Aujourd’hui, la victoire du prolétariat sur la
bourgeoisie est au même titre une nécessité
historique.
Mais
la victoire du prolétariat signifie le triomphe du socialisme,
le triomphe de l’égalité et de la liberté
de tous. Cette égalité économique, qui était
il y a un siècle le grand rêve de quelques idéalistes,
prend aujourd’hui forme dans le mouvement ouvrier et dans le
mouvement social-démocrate. La devise « Liberté,
Égalité, Fraternité » n’était
à la l’époque de la grande Révolution
française qu’un slogan de parade dans la bouche de la
bourgeoisie, et un faible soupir dans la bouche du peuple - ce mot
d’ordre est aujourd’hui le cri de guerre menaçant
d’une armée de plusieurs millions de travailleurs. Le
jour approche où il prendra corps et deviendra réalité.
En
l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir
le pouvoir entre ses mains pour une courte durée ; mais il a
été incapable d’utiliser ce pouvoir pour se
libérer économiquement. De nos jours, le prolétariat
de tous les pays mène résolument et inlassablement un
combat à la fois politique et économique.
Le
jour où le prolétariat détiendra le pouvoir
politique sera aussi le jour de sa libération économique.
K.
(pseudonyme
de Rosa Luxemburg)
Traduction
de Fabien Perrier, Jean-Paul Piérot, avec Jean-Numa Ducange.
source
: humanité.fr 15 janvier 2009
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