Sommaire
La conception matérialiste de
l’histoire 
La
conception matérialiste de l’histoire part de la thèse que la
production, et après la production, l’échange de ses produits,
constituent le fondement de tout régime social ; que dans
toute société qui apparaît dans l’histoire, la répartition des
produits, et, avec elle, l’articulation sociale en classes ou en ordres
se règle sur ce qui est produit et sur la façon dont cela est produit
ainsi que sur la façon dont on échange les choses produites. En
conséquence, ce n’est pas dans la tête des hommes, dans leur
compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais
dans les modifications du mode de production et d’échange qu’il faut
chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et
de tous les bouleversements politiques ; il faut les chercher
non dans la philosophie, mais dans l’économie de l’époque
intéressée.
Si
l’on s’éveille à la compréhension que les institutions sociales
existantes sont déraisonnables et injustes, que la raison est devenue
sottise et le bienfait fléau, ce n’est là qu’un indice qu’il s’est
opéré en secret dans les méthodes de production et les formes d’échange
des transformations avec lesquelles ne cadre plus le régime social
adapté à des conditions économiques antérieures. Cela signifie, en même
temps, que les moyens d’éliminer les anomalies découvertes existent
forcément, eux aussi, à l’état plus ou moins développé, dans les
rapports de production modifiés. Il faut donc non pas, disons, inventer
ces moyens dans sa tête, mais les découvrir à l’aide de son cerveau
dans les faits matériels de production qui sont là.
Quelle est en conséquence la position du
socialisme moderne ? 
Le
régime social existant, ceci est maintenant assez généralement admis, a
été créé par la classe actuellement dominante, la bourgeoisie. Le mode
de production propre à la bourgeoisie, appelé depuis Marx mode de
production capitaliste, était incompatible avec les privilèges des
localités et des ordres, de même qu’avec les liens personnels
réciproques du régime féodal. La bourgeoisie a mis en pièces le régime
féodal et édifié sur ses ruines la constitution bourgeoise de la
société, empire de la libre concurrence, de la liberté d’aller et
venir, de l’égalité juridique des possesseurs de marchandises et autres
splendeurs bourgeoises. Le mode de production capitaliste pouvait
maintenant se déployer librement. Les rapports de production élaborés
sous la direction de la bourgeoisie se sont développés, depuis que la
vapeur et le nouveau machinisme ont transformé la vieille manufacture
en grande industrie, avec une rapidité et une ampleur inouïes jusque là.
Mais
de même que, en leur temps, la manufacture et l’artisanat, développé
sous son influence, étaient entrés en conflit avec les entraves
féodales des corporations, de même la grande industrie, une fois
développée plus complètement, entre en conflit avec les barrières dans
lesquelles le mode de production capitaliste la tient enserrée. Les
forces de production nouvelles ont déjà débordé la forme bourgeoise de
leur emploi ; et ce conflit entre les forces productives et le
mode de production n’est pas un
conflit né dans la tête des hommes comme, par exemple,
celui du péché originel et de la justice divine : il est là,
dans les faits, objectivement, en dehors de nous, indépendamment de la
volonté ou de la marche même de ceux des hommes qui l’ont provoqué. Le
socialisme moderne n’est rien d’autre que le reflet dans la pensée de
ce conflit effectif, sa réflexion, sous forme d’idées, tout d’abord
dans les cerveaux de la classe qui en souffre directement, la classe
ouvrière.
Le conflit entre les forces productives
et le mode de production 
Avant
la production capitaliste, donc au moyen âge, on était en présence
partout de la petite production, que fondait la propriété privée des
travailleurs sur leurs moyens de production : agriculture des
petits paysans libres ou serfs, artisanat des villes. Les moyens de
travail, terre, instruments aratoires, atelier, outils de l’artisan,
étaient des moyens de travail de l’individu, calculés seulement pour
l’usage individuel ; ils étaient donc nécessairement mesquins,
minuscules, limités. Mais, pour cette raison même, ils appartenaient
normalement au producteur même. Concentrer, élargir ces moyens de
production dispersés et étriqués, en faire les leviers puissants de la
production actuelle, tel fut précisément le rôle historique du mode de
production capitaliste et de la classe qui en est le support, la
bourgeoisie. Dans la quatrième section du Capital, Marx a décrit dans
le détail comment elle a mené cette œuvre à bonne fin depuis le XVe siècle, aux trois
stades de la coopération simple, de la manufacture et de la grande
industrie.
Mais,
comme il le prouve également au même endroit, la bourgeoisie ne pouvait
pas transformer ces moyens de production limités en puissantes forces
productives sans transformer les moyens de production de l’individu en
moyens de production sociaux, utilisables seulement par un ensemble
d’hommes. Au lieu du rouet, du métier de tisserand à la main, du
marteau de forgeron sont apparus la machine à filer, le métier
mécanique, le marteau à vapeur ; au lieu de l’atelier
individuel, la fabrique qui commande la coopération de centaines et de
milliers d’hommes. Et de même que les moyens de production, la
production elle même s’est transformée d’une série d’actes individuels
en une série d’actes sociaux et les produits, de produits d’individus,
en produits sociaux. Le fil, le tissu, la quincaillerie qui sortaient
maintenant de la fabrique étaient le produit collectif de nombreux
ouvriers, par les mains desquels ils passaient forcément tour à tour
avant d’être finis. Pas un individu qui puisse dire d’eux :
c’est moi qui ai fait cela, c’est mon produit.
Mais
là où la division naturelle du travail à l’intérieur de la société,
celle qui est née spontanément peu à peu, est la forme fondamentale de
la production, elle imprime aux produits la forme de marchandises, dont
l’échange réciproque, l’achat et la vente mettent les producteurs
individuels en état de satisfaire leurs multiples besoins. Et c’était
le cas au moyen âge. Le paysan, par exemple, vendait à l’artisan des
produits des champs et lui achetait en compensation des produits de
l’artisanat. C’est dans cette société de producteurs individuels, de
producteurs de marchandises, que s’est donc infiltré le mode de
production nouveau.
On
l’a vu introduire au beau milieu de cette division du travail
naturelle, sans méthode, qui régnait dans toute la société, la division
méthodique du travail telle qu’elle était organisée dans la fabrique
individuelle ; à côté de la production individuelle apparut la
production sociale. Les produits de l’une et de l’autre se vendaient
sur le même marché, donc à des prix égaux au moins approximativement.
Mais l’organisation méthodique était plus puissante que la division du
travail naturelle ; les fabriques travaillant socialement
produisaient à meilleur marché que les petits producteurs isolés. La
production individuelle succomba dans un domaine après l’autre, la
production sociale révolutionna tout le vieux mode de production.
Mais
ce caractère révolutionnaire, qui lui est propre, fut si peu reconnu
qu’on l’introduisit, au contraire, comme moyen d’élever et de favoriser
la production marchande. Elle naquit en se rattachant directement à
certains leviers déjà existants de la production marchande et de
l’échange des marchandises : capital commercial, artisanat,
travail salarié. Du fait qu’elle se présentait elle- même comme une
forme nouvelle de production marchande, les formes d’appropriation de
la production marchande restèrent pleinement valables pour elle aussi.
Dans
la production marchande telle qu’elle s’était développée au moyen âge,
la question ne pouvait même pas se poser de savoir à qui devait
appartenir le produit du travail. En règle générale, le producteur
individuel l’avait fabriqué avec des matières premières qui lui
appartenaient et qu’il produisait souvent lui même, à l’aide de ses
propres moyens de travail et de son travail manuel personnel ou de
celui de sa famille. Le produit n’avait nullement besoin d’être
approprié d’abord par lui, il lui appartenait de lui même. La propriété
du produit reposait donc sur le travail personnel. Même là où l’on
utilisait l’aide d’autrui, celle ci restait en règle générale
accessoire et, en plus du salaire, elle recevait fréquemment une autre
rémunération : l’apprenti ou le compagnon de la corporation
travaillaient moins pour la nourriture et le salaire que pour leur
propre préparation à la maîtrise.
C’est
alors que vint la concentration des moyens de production dans de grands
ateliers et des manufactures, leur transformation en moyens de
production effectivement sociaux. Mais les moyens de production et les
produits sociaux furent traités comme si, après comme avant, ils
étaient les moyens de production et les produits d’individus. Si,
jusqu’alors, le possesseur des moyens de travail s’était approprié le
produit parce que, en règle générale, il était son propre produit et
que l’appoint du travail d’autrui était l’exception, le possesseur des
moyens de travail continua maintenant à s’approprier le produit bien
qu’il ne fût plus son produit, mais exclusivement le produit du travail
d’autrui.
Ainsi,
les produits désormais créés socialement ne furent pas appropriés par
ceux qui avaient mis réellement en œuvre les moyens de production et
avaient réellement fabriqué les produits, mais par le capitaliste.
Moyens
de production et production sont devenus essentiellement
sociaux ; mais on les assujettit à une forme d’appropriation
qui présuppose la production privée d’individus, dans laquelle donc
chacun possède et porte au marché son propre produit. On assujettit le
mode de production à cette forme d’appropriation bien qu’il en supprime
la condition préalable. Dans cette contradiction qui confère au nouveau
mode de production son caractère capitaliste gît déjà en germe toute la
grande collision du présent. A mesure que le nouveau mode de production
arrivait à dominer dans tous les secteurs décisifs de la production et
dans tous les pays économiquement décisifs, et par suite évinçait la
production individuelle jusqu’à la réduire à des restes insignifiants,
on voyait forcément apparaître d’autant plus crûment l’incompatibilité
de la production sociale et de l’appropriation capitaliste.
Les
premiers capitalistes trouvèrent déjà, comme nous l’avons dit, toute
prête la forme du travail salarié. Mais ils la trouvèrent comme
exception, occupation accessoire. ressource provisoire, situation
transitoire. Le travailleur rural qui, de temps à autre, allait
travailler à la journée. avait ses quelques arpents de terre qu’il
possédait en propre et dont à la rigueur il pouvait vivre. Les
règlements des corporations veillaient à ce que le compagnon
d’aujourd’hui devînt le maître de demain. Mais dès que les moyens de
production se furent transformés en moyens sociaux et furent concentrés
entre les mains de capitalistes, tout changea. Le moyen de production ainsi que le
produit du petit producteur individuel se déprécièrent de plus en
plus ; il ne lui resta plus qu’à aller travailler pour un
salaire chez le capitaliste. Le travail salarié, autrefois
exception et ressource provisoire, devint la règle et la forme
fondamentale de toute la production ; autrefois occupation
accessoire, il devint alors l’activité exclusive du travailleur.
Le
salarié à temps se transforma en salarié à vie. La foule des salariés à
vie fut, de plus, énormément accrue par l’effondrement simultané du
régime féodal, la dissolution des suites des seigneurs féodaux,
l’expulsion des paysans hors de leurs fermes, etc. La séparation était
accomplie entre les moyens de production concentrés dans les mains des
capitalistes d’un côté, et les producteurs réduits à ne posséder que
leur force de travail de l’autre. La contradiction entre production
sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l’antagonisme
du prolétariat et de la bourgeoisie.
Nous
avons vu que le mode de production capitaliste s’est infiltré dans une
société de producteurs de marchandises, producteurs individuels dont la
cohésion sociale avait pour intermédiaire l échange de leurs produits.
Mais toute société reposant sur la production marchande a ceci de
particulier que les producteurs y ont perdu la domination sur leurs
propres relations sociales. Chacun produit pour soi, avec ses moyens de
production dus au hasard et pour son besoin d’échange particulier. Nul
ne sait quelle quantité de son article parviendra sur le marché ni même
quelle quantité il en faudra ; nul ne sait si son produit
individuel trouvera à son arrivée un besoin réel, s’il fera ses frais
ou même s’il pourra vendre. C’est le règne de l’anarchie de la
production sociale.
Mais
la production marchande comme toute autre forme de production a ses
lois particulières, immanentes, inséparables d’elle ; et ces
lois s’imposent malgré l’anarchie, en elle, par elle. Elles se
manifestent dans la seule forme qui subsiste de lien social, dans
l’échange, et elles prévalent en face des producteurs individuels comme
lois coercitives de la concurrence. Elles sont donc, au début,
inconnues à ces producteurs eux-mêmes et il faut d’abord qu’ils les
découvrent peu à peu par une longue expérience. Elles s’imposent donc
sans les producteurs et contre les producteurs comme lois naturelles de
leur forme de production, lois à l’action aveugle. Le produit domine les producteurs.
Dans
la société du moyen âge, surtout dans les premiers siècles, ]a
production était essentiellement orientée vers la consommation
personnelle. Elle ne satisfaisait, en ordre principal, que les besoins
du producteur et de sa famille. Là où, comme à la campagne, existaient
des rapports personnels de dépendance, elle contribuait aussi à
satisfaire les besoins du seigneur féodal. Il ne se produisait donc là
aucun échange, et par suite, les produits ne prenaient pas non plus le
caractère de marchandise. La famille du paysan produisait presque tout
ce dont elle avait besoin, aussi bien outils et vêtements que vivres.
C’est seulement lorsqu’elle en vint à produire un excédent au delà de
ses propres besoins et des redevances en nature dues au seigneur féodal
qu’elle produisit aussi des marchandises ; cet excédent jeté
dans l’échange social, mis en vente, devint marchandise.
Les
artisans des villes ont été certes forcés de produire dès le début pour
l’échange. Mais, eux aussi, couvraient par leur travail la plus grande
partie de leurs propres besoins ; ils avaient des jardins et
de petits champs ; ils envoyaient leur bétail dans la forêt
communale, qui leur donnait en outre du bois de construction et du
combustible ; les femmes filaient le lin, la laine, etc. La
production en vue de l’échange, la production marchande n’était qu’à
ses débuts. D’où échange limité, marché limité, mode de production
stable, isolément du côté de l’extérieur, association locale du côté de
l’intérieur : la Marche (communauté agraire) dans la campagne,
la corporation dans la ville.
Économie de marché et
mondialisation 
Mais
avec l’extension de la production marchande et surtout l’avènement du
mode de production capitaliste, les lois de la production marchande,
qui sommeillaient jusque là, entrèrent aussi en action d’une manière
plus ouverte et plus puissante. Les vieilles associations se
relâchèrent, les vieilles barrières d’isolement furent percées, les
producteurs transformés de plus en plus en producteurs de marchandises
indépendants et isolés. L’anarchie de la production sociale vint au
jour et fut de plus en plus poussée à son comble. Mais l’instrument
principal avec lequel le mode de production capitaliste accrut cette
anarchie dans la production sociale était juste le contraire de
l’anarchie : l’organisation croissante de la production en
tant que production sociale dans chaque établissement de production
isolé.
C’est
avec ce levier qu’il mit fin à la paisible stabilité d’autrefois. Là où
elle fut introduite dans une branche d’industrie, elle ne souffrit à côté d’elle aucune
méthode d’exploitation plus ancienne. Là où elle s’empara
de l’artisanat, elle anéantit le vieil artisanat. Le champ du travail
devint un terrain de bataille. Les grandes découvertes géographiques et
les entreprises de colonisation qui les suivirent multiplièrent les
débouchés et accélérèrent la transformation de l’artisanat en
manufacture. La lutte n’éclata pas seulement entre les producteurs
locaux individuels ; les luttes locales grandirent de leur
côté jusqu’à devenir des luttes nationales : les guerres
commerciales du XVIIe
et du XIIIe siècle.
La
grande industrie, enfin, et l’établissement du marché mondial ont
universalisé la lutte et lui ont donné en même temps une violence
inouïe. Entre capitalistes isolés, de même qu’entre industries entières
et pays entiers, ce sont les conditions naturelles ou artificielles de
la production qui, selon qu’elles sont plus ou moins favorables,
décident de l’existence.
Le vaincu est éliminé sans ménagement. C’est la lutte
darwinienne pour l’existence de l’individu, transposée de la nature
dans la société avec une rage décuplée. La condition de l’animal dans
la nature apparaît comme l’apogée du développement humain. La
contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se
présente alors comme l’antagonisme entre l’organisation de la
production dans la fabrique individuelle et l’anarchie de la production
dans l’ensemble de la société.
C’est
dans ces deux formes d’apparition de la contradiction immanente au mode
de production capitaliste de par son origine que se meut ce mode de
production, en décrivant sans pouvoir en sortir ce « cercle
vicieux » que Fourier découvrait déjà en lui. Toutefois, ce
que Fourier ne pouvait encore voir de son temps, c’est que ce cercle se
rétrécit peu à peu, que le mouvement représente plutôt une spirale,
laquelle, comme celle des planètes, doit atteindre sa fin en entrant en
collision avec le centre.
C’est la force motrice de l’anarchie
sociale de la production qui transforme de plus en plus la grande
majorité des hommes en prolétaires et ce sont à leur tour les masses
prolétariennes qui finiront par mettre un terme à l’anarchie de la
production. C’est la force motrice de l’anarchie sociale
de la production qui transforme la perfectibilité infinie des machines
de la grande industrie en une loi impérative pour chaque capitaliste
industriel pris à part, en l’obligeant à perfectionner de plus en plus
son machinisme sous peine de ruine.
Chômeurs : une armée de
réserve 
Mais
perfectionner les machines, cela signifie rendre du travail humain
superflu. Si introduction et accroissement des machines signifient
éviction de millions de travailleurs à la main par un petit nombre de
travailleurs à la machine, amélioration du machinisme signifie éviction
de travailleurs à la machine de plus en plus nombreux et, en dernière
analyse, production d’un nombre de salariés disponibles qui dépasse le
besoin d’emploi moyen du capital, d’une armée de réserve industrielle
complète, selon la dénomination que j’ai employée dès 1845, armée
disponible pour les périodes où l’industrie travaille à haute pression,
jetée sur le pavé par le krach qui suit nécessairement, boulet que la
classe ouvrière traîne aux pieds en tout temps dans sa lutte pour
l’existence contre le capital, régulateur qui maintient le salaire au
bas niveau correspondant au besoin capitaliste.
C’est
ainsi que le machinisme
devient, pour parler comme Marx, l’arme la plus puissante du capital
contre la classe ouvrière, que le moyen de travail arrache
sans cesse le moyen de subsistance des mains de l’ouvrier, que le
propre produit de l’ouvrier se transforme en un instrument
d’asservissement de l’ouvrier. C’est ainsi que d’emblée, l’économie des
moyens de travail devient, en même temps, la dilapidation la plus
brutale de la force de travail, un vol sur les conditions normales de
la fonction du travail ; que le machinisme, le moyen le plus
puissant de réduire le temps de travail, se convertit en le plus
infaillible moyen de transformer l’entière durée de la vie de l’ouvrier
et de sa famille en temps de travail disponible pour faire valoir le
capital ; c’est ainsi que le surmenage des uns détermine le
chômage des autres et que la grande industrie, qui va à la chasse, par
tout le globe, du consommateur nouveau, limite à domicile la
consommation des masses à un minimum de famine et sape ainsi son propre
marché intérieur.
« la loi qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation
du capital et celui de la surpopulation relative ou de l’armée de
réserve industrielle, rive le travailleur au capital plus solidement
que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une
corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de
la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un
pôle égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance,
d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage au pôle opposé, du
côté de la classe qui produit le capital même. »
(Marx : le Capital).
Quant
à attendre du mode de production capitaliste une autre répartition des
produits, ce serait demander aux électrodes d’une batterie qu’elles ne
décomposent pas l’eau et qu’elles ne développent pas de l’oxygène au
pôle positif et de l’hydrogène ne au pôle négatif alors qu’elles sont
reliées à la batterie.
Nous
avons vu comment la perfectibilité poussée au maximum du machinisme
moderne se transforme, par l’effet de l’anarchie de la production dans
la société, en une loi impérative pour le capitaliste industriel isolé,
en l’obligeant à améliorer sans cesse son machinisme, à accroître sans
cesse sa force de production. La simple possibilité de
fait d’agrandir le domaine de sa production se transforme pour lui en
une autre loi tout aussi impérative. J. énorme force d’expansion de la
grande industrie, à côté de laquelle celle des gaz est un véritable jeu
d’enfant, se manifeste à nous maintenant comme un besoin d’expansion
qualitatif et quantitatif, qui se rit de toute contre pression la
contre pression est constituée par la consommation, le débouché, les
marchés pour les produits de la grande industrie.
Mais
la capacité d’expansion des marchés, extensive aussi bien qu’intensive,
est dominée en premier lieu par des lois toutes différentes, dont
l’action est beaucoup moins énergique. L’expansion des marchés ne peut
pas aller de pair avec l’expansion de la production. La collision est
inéluctable et comme elle ne peut engendrer de solution tant qu’elle ne
fait pas éclater le mode de production capitaliste lui même, elle
devient périodique. La production capitaliste engendre un nouveau
« cercle vicieux ».
Les crises 
En
effet, depuis 1825, date où éclata la première crise générale, la
totalité du monde industriel et commercial, la production et l’échange
de l’ensemble des peuples civilisés et de leurs appendices plus ou
moins barbares se détraquent environ une fois tous les dix ans. Le
commerce s’arrête, les marchés sont encombrés, les produits sont là en
quantités aussi massives qu’ils sont invendables, l’argent comptant
devient invisible, le crédit s’évanouit, les fabriques s’arrêtent, les
masses travailleuses manquent de moyens de subsistance pour avoir
produit trop de moyens de subsistance, les faillites succèdent aux
faillites, les ventes forcées aux ventes forcées.
L’engorgement
dure des années, forces productives et produits sont dilapidés et
détruits en masse jusqu’à ce que les masses de marchandises accumulées
s’écoulent enfin avec une dépréciation plus ou moins forte, jusqu’à ce
que production et échange reprennent peu à peu leur marche.
Progressivement l’allure s’accélère, passe au trot, le trot industriel
se fait galop et ce galop augmente à son tour jusqu’au ventre à terre
d’un steeple chase complet de l’industrie, du commerce, du crédit et de
la spéculation, pour finir, après les sauts les plus périlleux, par se
retrouver ... dans le fossé du krach. Et toujours la même répétition.
Voilà ce que nous n’avons pas vécu moins de cinq fois depuis 1825, et
ce que nous vivons en cet instant (1877) pour la sixième fois. Et le
caractère de ces crises est si nettement marqué que Fourier a mis le
doigt sur toutes en qualifiant la première de crise pléthorique.
On
voit, dans les crises, la contradiction entre production sociale et
appropriation capitaliste arriver à l’explosion violente. La
circulation des marchandises est momentanément anéantie ; le
moyen de circulation, l’argent, devient obstacle à la
circulation ; toutes les lois de la production et de la
circulation des marchandises sont mises sens dessus dessous. La
collision économique a atteint son point culminant : le mode
de production se rebelle contre le mode d’échange.
Le
fait que l’organisation sociale de la production à l’intérieur de la
fabrique s’est développée jusqu’au point où elle est devenue
incompatible avec l’anarchie de la production dans la société, qui
subsiste à côté d’elle et au-dessus d’elle ce fait est rendu palpable
aux capitalistes eux mêmes par la concentration violente des capitaux
qui s’accomplit pendant les crises moyennant la ruine d’un nombre élevé
de grands capitalistes et d’un nombre plus élevé encore de petits.
L’ensemble
du mécanisme du mode de production capitaliste refuse le service sous
la pression des forces productives qu’il a lui même engendrées. Il ne
peut plus transformer cette masse de moyens de production tout entière
en capital ; ils chôment, et c’est pourquoi l’armée de réserve
industrielle doit chômer aussi. Moyens de production, moyens de
subsistance, travailleurs disponibles, tous les éléments de la
production et de la richesse générale existent en excédent. Mais
« la pléthore devient la source de la pénurie et de la
misère » (Fourier), car c’est elle précisément qui empêche la
transformation des moyens de production et de subsistance en capital. Car,
dans la société capitaliste, les moyens de production ne peuvent entrer
en activité à moins qu’ils ne se soient auparavant transformés en
capital, en moyens pour l’exploitation de la force de travail humaine.
La
nécessité pour les moyens de production et de subsistance de prendre la
qualité de capital se dresse comme un spectre entre eux et les
ouvriers. C’est elle seule qui empêche la conjonction des leviers
matériels et personnels de la production ; c’est elle seule
qui interdit aux moyens de production de fonctionner, aux ouvriers de
travailler et de vivre. D’une part, donc, le mode de production
capitaliste a administré la preuve convaincante qu’il est incapable de
continuer à administrer ces forces productives. D’autre part, ces
forces productives elles mêmes poussent avec une puissance croissante à
la suppression de la contradiction, à leur affranchissement de leur
qualité de capital, à la reconnaissance effective de leur caractère de
forces productives sociales.
C’est
cette réaction des forces productives en puissante croissance contre
leur qualité de capital, c’est cette nécessité grandissante où l’on est
de reconnaître leur nature sociale, qui obligent la classe des
capitalistes elle même à les traiter de plus en plus. dans la mesure
tout au moins où c’est en général possible à l’intérieur du rapport
capitaliste, comme des forces de production sociales.
La
période industrielle de haute pression, avec son gonflement illimité du
crédit, aussi bien que le krach lui même, par l’effondrement de grands
établissements capitalistes, poussent à cette forme de socialisation de
masses considérables de moyens de production qui se présente à nous
dans les différents genres de sociétés par actions. Beaucoup de ces
moyens de production et de communication sont, d’emblée, si colossaux
qu’ils excluent, comme les chemins de fer, toute autre forme
d’exploitation capitaliste.
Les trusts et sociétés par
action 
Mais,
à un certain degré de développement, cette forme elle même ne suffit
plus ; les gros producteurs nationaux d’une seule et même
branche industrielle s’unissent en un « trust »,
union qui a pour but la réglementation de la production ; ils
déterminent la quantité totale à produire, la répartissent entre eux et
arrachent ainsi le prix de vente fixé à l’avance. Mais comme ces
trusts, en général, se disloquent à la première période de mauvaises
affaires, ils poussent précisément par là à une socialisation encore
plus concentrée ; toute
la branche industrielle se transforme en une seule grande société par
actions, la concurrence intérieure fait place au monopole
intérieur de cette société unique ; c’est ce qui est arrivé
encore en 1890 avec la production anglaise de l’alcali qui, après
fusion des 48 grandes usines sans exception, est maintenant dans les
mains d’une seule société à direction unique, avec un capital de 120
millions de marks.
Dans les trusts, la libre concurrence se
convertit en monopole, la production sans plan de la
société capitaliste capitule devant la production planifiée de la
société socialiste qui s’approche. Tout d’abord, certes, pour le plus
grand bien des capitalistes. Mais, ici, l’exploitation devient si
palpable qu’il faut qu’elle s’effondre. Pas un peuple ne supporterait
une production dirigée par des trusts, une exploitation à ce point
cynique de l’ensemble par une petite bande d’encaisseurs de coupons.
Quoi
qu’il en soit, avec trusts ou sans trusts, il faut finalement que le
représentant officiel de la société capitaliste, l’Ètat, en prenne la
direction. La nécessité de la transformation en propriété d’État
apparaît d’abord dans les grands organismes de communication :
postes, télégraphes, chemins de fer.
Si
les crises ont fait apparaître l’incapacité de la bourgeoisie à
continuer à gérer les forces productives modernes, la transformation
des grands organismes de production et de communication en sociétés par
actions, en trusts et en propriétés d’État montre combien on peut se
passer de la bourgeoisie pour cette fin. Toutes les fonctions sociales
du capitaliste sont maintenant assurées par des employés rémunérés. Le
capitaliste n’a plus aucune activité sociale hormis celle d’empocher
les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse, où les
divers capitalistes se dépouillent mutuellement de leur capital.
Le mode de production capitaliste, qui a commencé par évincer des
ouvriers, évince maintenant les capitalistes et, tout
comme les ouvriers, il les relègue dans la population
superflue, sinon dès l’abord dans l’armée industrielle de réserve.
L’État moderne 
Mais ni la transformation en sociétés
par actions et en trusts, ni la transformation en propriété d’État ne
supprime la qualité de capital des forces productives.
Pour les sociétés par actions et les trusts, cela est évident. Et
l’État moderne n’est à son tour que l’organisation que
la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions
extérieures générales du mode de production capitaliste contre des
empiétements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L’État
moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement
capitaliste : l’État des capitalistes, le capitaliste
collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa
propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il
exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des
prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au
contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se
renverse. La propriété d’État sur les forces productives
n’est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen
formel de le résoudre, elle met la solution à portée de la main.
Cette
solution peut consister seulement dans le fait que la nature sociale
des forces productives modernes est effectivement reconnue, que donc le
mode de production, d’appropriation et d’échange est mis en harmonie
avec le caractère social des moyens de production. Et cela ne peut se
produire que si la société prend possession ouvertement et sans détours
des forces productives qui sont devenues trop grandes pour toute autre
direction que la sienne. Ainsi, les producteurs font prévaloir en
pleine conscience le caractère social des moyens de production et des
produits, qui se tourne aujourd’hui contre les producteurs eux-mêmes,
qui fait éclater périodiquement le mode de production et d’échange et
ne s’impose que dans la violence et la destruction comme une loi de la
nature à l’action aveugle ; dès lors, de cause de trouble et
d’effondrement périodique qu’il était, il se transforme en un levier
puissant entre tous de la production elle même.
Les
forces socialement agissantes agissent tout à fait comme les forces de
la nature : aveugles, violentes, destructrices tant que nous
ne les connaissons pas et ne comptons pas avec elles.
Mais
une fois que nous les avons reconnues, que nous en avons saisi
l’activité, la direction, les effets, il ne dépend plus que de nous de
les soumettre de plus en plus à notre volonté et d’atteindre nos buts
grâce à elles. Et cela est particulièrement vrai des énormes forces
productives actuelles.
Tant
que nous- nous refusons obstinément à en comprendre la nature et le
caractère, et c’est contre cette compréhension que regimbent le mode de
production capitaliste et ses défenseurs, ces forces
produisent tout leur effet malgré nous, contre nous, elles nous dominent, comme
nous l’avons exposé dans le détail. Mais une fois saisies dans leur
nature, elles peuvent, dans les mains des producteurs associés, se
transformer de maîtresses démoniaques en servantes dociles. C’est là la
différence qu’il y a entre la force destructrice de l’électricité dans
l’éclair de l’orage et l’électricité domptée du télégraphe et de l’arc
électrique, la différence entre l’incendie et le feu agissant au
service de l’homme.
En
traitant de la même façon les forces productives actuelles après avoir
enfin reconnu leur nature, on voit l’anarchie sociale de la production
remplacée par une mise en ordre systématique et sociale de la
production, selon les besoins de la communauté comme de chaque
individu. Ainsi le mode capitaliste d’appropriation, dans lequel le
produit asservit d’abord le producteur, puis l’appropriateur lui même,
est remplacé par le mode d’appropriation des produits fondé sur la
nature des moyens modernes de production eux-mêmes : d’une
part, appropriation sociale directe comme moyen d’entretenir et de
développer la production, d’autre part, appropriation individuelle
directe comme moyen d’existence et de jouissance.
En
transformant de plus en plus la grande majorité de la population en
prolétaires, le mode de production capitaliste crée la puissance qui,
sous peine de périr, est obligée d’accomplir ce bouleversement. En
poussant de plus en plus à la transformation des grands moyens de
production socialisés en propriétés d’État, il montre lui même la voie
à suivre pour accomplir ce bouleversement. Le prolétariat s’empare du
pouvoir d’État et transforme les moyens de production d’abord en
propriété d’État.
Mais
par là, il se supprime lui même en tant que prolétariat, il supprime
toutes les différences de classes et oppositions de classes et
également l’État en tant qu’État. La société antérieure, évoluant dans
des oppositions de classes, avait besoin de l’État, c’est à dire, dans
chaque cas, d’une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir
ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir
par la force la classe exploitée dans les conditions d’oppression
données par le mode de production existant (esclavage, servage,
salariat).
L’État
était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un
corps visible, mais cela, il ne l’était que dans la mesure où il était
l’État de la classe qui, pour son temps, représentait elle même toute
la société : dans l’antiquité, l’État des citoyens
propriétaires d’esclaves ; au moyen âge, de la noblesse
féodale ; à notre époque, de la bourgeoisie. Quand il finit
par devenir effectivement le représentant de toute la société, il se
rend lui même superflu.
Dès
qu’il n’y a plus de classe sociale à tenir dans l’oppression ;
dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l’existence
individuelle motivée par l’anarchie antérieure de la production, sont
éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n’y
a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression,
un État. Le premier acte dans lequel l’État apparaît réellement comme
représentant de toute la société, la prise de possession des moyens de
production au nom de la société, est en même temps son dernier acte
propre en tant qu’État.
L’intervention
d’un pouvoir d’État dans des rapports sociaux devient superflue dans un
domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le
gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et
à la direction des processus de production. L’État n’est
pas « aboli », il s’éteint. Voilà qui
permet de juger la phrase creuse sur l’« État populaire
libre », tant du point de vue de sa justification temporaire
comme moyen d’agitation que du point de vue de son insuffisance
définitive comme idée scientifique ; de juger également la
revendication de ceux qu’on appelle les anarchistes, d’après laquelle
l’État doit être aboli du jour au lendemain.
Depuis
l’apparition historique du mode de production capitaliste, la prise de
possession de l’ensemble des moyens de production par la société a bien
souvent flotté plus ou moins vaguement devant les yeux tant d’individus
que de sectes entières, comme idéal d’avenir. Mais elle ne pouvait
devenir possible, devenir une nécessité historique qu’une fois données
les conditions effectives de sa réalisation. Comme tout autre progrès
social, elle devient praticable non par la compréhension acquise du
fait que l’existence des classes contredit à la justice, à l’égalité,
etc., non par la simple volonté d’abolir ces classes, mais par
certaines conditions économiques nouvelles.
Les classes sociales 
La
scission de la société en une classe exploiteuse et une classe
exploitée, en une classe dominante et une classe opprimée était une
conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le
passé. Tant que le travail total de la société ne fournit qu’un
rendement excédant à peine ce qui est nécessaire pour assurer
strictement l’existence de tous, tant que le travail réclame donc tout
ou presque tout le temps de la grande majorité des membres de la
société, celle ci se divise nécessairement en classes. A côté de cette
grande majorité, exclusivement vouée à la corvée du travail, il se
forme une classe libérée du travail directement productif, qui se
charge des affaires communes de la société : direction du
travail, affaires politiques, justice, sciences, beaux arts, etc. C’est donc la loi de la division du
travail qui est à la base de la division en classes. Cela
n’empêche pas d’ailleurs que cette division en classes n’ait été
accomplie par la violence et le vol, la ruse et la fraude, et que la
classe dominante, une fois mise en selle, n’ait jamais manqué de
consolider sa domination aux dépens de la classe travailleuse et de
transformer la direction sociale en exploitation renforcée des masses.
Mais
si, d’après cela, la division en classes a une certaine légitimité
historique, elle ne l’a pourtant que pour un temps donné, pour des
conditions sociales données. Elle se fondait sur l’insuffisance de la
production ; elle sera balayée par le plein déploiement des
forces productives modernes.
Et
en effet, l’abolition des classes sociales suppose un degré de
développement historique où l’existence non seulement de telle ou telle
classe dominante déterminée, mais d’une classe dominante en général,
donc de la distinction des classes elle même, est devenue un
anachronisme, une vieillerie. Elle suppose donc un degré d’élévation du
développement de la production où l’appropriation des moyens de
production et des produits, et par suite, de la domination politique,
du monopole de la culture et de la direction intellectuelle par une
classe sociale particulière est devenue non seulement une
superfétation, mais aussi, au point de vue économique, politique et
intellectuel, un obstacle au développement.
L’appropriation sociale des moyens de
production 
Ce
point est maintenant atteint. Si la faillite politique et
intellectuelle de la bourgeoisie n’est plus guère un secret pour elle
même, sa faillite économique se répète régulièrement tous les dix ans. Dans
chaque crise, la société étouffe sous le faix de ses propres forces
productives et de ses propres produits inutilisables pour elle, et elle
se heurte impuissante à cette contradiction absurde : les
producteurs n’ont rien à consommer, parce qu’on manque de consommateurs.
La force d’expansion des moyens de production fait sauter les chaînes
dont le mode de production capitaliste l’avait chargée. Sa libération
de ces chaînes est la seule condition requise pour un développement des
forces productives ininterrompu, progressant à un rythme toujours plus
rapide, et par suite, pour un accroissement pratiquement sans bornes de
la production elle même.
Ce
n’est pas tout. L’appropriation sociale des moyens de production
élimine non seulement l’inhibition artificielle de la production qui
existe maintenant, mais aussi le gaspillage et la destruction effectifs
de forces productives et de produits, qui sont actuellement les
corollaires inéluctables de la production et atteignent leur paroxysme
dans les crises. En outre, elle libère, une masse de moyens de
production et de produits pour la collectivité en éliminant la
dilapidation stupide que représente le luxe des classes actuellement
dominantes et de leurs représentants politiques. La possibilité
d’assurer, au moyen de la production sociale, à tous les membres de la
société une existence non seulement parfaitement suffisante au point de
vue matériel et s’enrichissant de jour en jour, mais leur garantissant
aussi l’épanouissement et l’exercice libres et complets de leurs
dispositions physiques et intellectuelles, cette possibilité existe
aujourd’hui pour la première fois, mais elle existe[1].
Avec
la prise de possession des moyens de production par la société, la
production marchande est éliminée, et par suite, la domination du
produit sur le producteur.
L’anarchie
à l’intérieur de la production sociale est remplacée par l’organisation
méthodique consciente. La lutte pour l’existence individuelle cesse.
Par
là, pour la première fois, l’homme se sépare, dans un certain sens,
définitivement du règne animal, passe de conditions animales
d’existence à des conditions réellement humaines. Le
cercle des conditions de vie entourant l’homme, qui jusqu’ici le
dominait, passe maintenant sous la domination et le contrôle des
hommes, qui, pour la première fois, deviennent des maîtres réels et
conscients de la nature, parce que et en tant que maîtres de leur
propre socialisation. Les lois de leur propre pratique sociale qui,
jusqu’ici, se dressaient devant eux comme des lois naturelles,
étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées par les hommes en
pleine connaissance de cause et par là dominées.
La
propre socialisation des hommes qui, jusqu’ici, se dressait devant eux
comme octroyée par la nature et l’histoire, devient maintenant leur
acte libre. Les puissances étrangères, objectives qui, jusqu’ici,
dominaient l’histoire, passent sous le contrôle des hommes eux mêmes.
Ce n’est qu’à partir de ce moment que les hommes feront eux mêmes leur
histoire en pleine conscience ; ce n’est qu’à partir de ce
moment que les causes sociales mises par eux en mouvement auront aussi
d’une façon prépondérante, et dans une mesure toujours croissante, les
effets voulus par eux. C’est le bond de l’humanité, du règne de la
nécessité dans le règne de la liberté.
Pour
conclure, résumons brièvement la marche de notre
développement : 
I
— Société médiévale : Petite production
individuelle. Moyens de production adaptés à l’usage individuel, donc
d’une lourdeur primitive, mesquins, d’effet minuscule. Production pour
la consommation immédiate, soit du producteur lui même, soit de son
seigneur féodal. Là seulement où on rencontre un excédent de production
sur cette consommation, cet excédent est offert en vente et tombe dans
l’échange : production marchande seulement à l’état naissant,
mais elle contient déjà en germe l’anarchie dans la production sociale.
II
— Révolution capitaliste : Transformation de
l’industrie, d’abord au moyen de la coopération simple et de la
manufacture. Concentration des moyens de production jusque là dispersés
en de grands ateliers, par suite transformation des moyens de
production de l’individu en moyens sociaux, transformation qui ne
touche pas à la forme de l’échange dans son ensemble. Les anciennes
formes d’appropriation restent en vigueur. Le capitaliste
apparaît ; en sa qualité de propriétaire des moyens de
production, il s’approprie aussi les produits et en fait des
marchandises. La production est devenue un acte social ;
l’échange et avec lui l’appropriation restent des actes individuels,
actes de l’homme singulier : le produit social est approprié
par le capitaliste individuel. Contradiction fondamentale, d’où
jaillissent toutes les contradictions dans lesquelles se meut la
société actuelle et que la grande industrie fait apparaître en pleine
lumière.
- Séparation du
producteur d’avec les moyens de production. Condamnation de l’ouvrier
au salariat à vie Opposition du prolétariat et de la bourgeoisie.
- Manifestation de
plus en plus nette et efficacité croissante des lois qui dominent la
production des marchandises. Lutte de concurrence effrénée.
Contradiction de l’organisation sociale dans chaque fabrique et de
l’anarchie sociale dans l’ensemble de la production.
- D’un côté,
perfectionnement du machinisme, dont la concurrence fait une loi
impérative pour tout fabricant et qui équivaut à une élimination
toujours croissante d’ouvriers : armée industrielle de
réserve. De l’autre côté, extension sans limite de la production,
également loi coercitive de la concurrence pour chaque fabricant. Des
deux côtés, développement inouï des forces productives, excédent de
l’offre sur la demande, surproduction, encombrement des marchés, crises
décennales, cercle vicieux : excédent, ici, de moyens de
production et de produits excédent, là, d’ouvriers sans emploi et sans
moyens d’existence ; mais ces deux rouages de la production et
du bien-être social ne peuvent s’engrener, du fait que la forme
capitaliste de la production interdit aux forces productives d’agir,
aux produits de circuler, à moins qu’ils ne soient précédemment
transformés en capital : ce que leur propre surabondance même
empêche. La contradiction s’est haussée jusqu’au non sens : le
mode de production se rebelle contre la forme d’échange, la bourgeoisie
est convaincue d’incapacite à diriger davantage ses propres forces
productives sociales.
- Reconnaissance
partielle du caractère social des forces productives s’imposant aux
capitalistes eux même. Appropriation des grands organismes de
production et de communication, d’abord par des sociétés par actions,
puis par des trusts, ensuite par l’Ètat. La bourgeoisie s’avère une
classe superflue ; toutes ses fonctions sociales sont
maintenant remplies par des employés rémunérés.
III
— Révolution prolétarienne. Résolution des
contradictions : le prolétariat s’empare du pouvoir public et,
en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui
échappent des mains de la bourgeoisie en propriété publique. Par cet
acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de
capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s’imposer.
Une production sociale suivant un plan arrêté à l’avance est désormais
possible. Le développement de la production fait de l’existence
ultérieure de classes sociales différentes un anachronisme. Dans la
mesure où l’anarchie de la production sociale disparaît, l’autorité
politique de l’Ètat entre en sommeil. Les hommes, enfin maîtres de leur
propre socialisation, deviennent aussi par là même, maîtres de la
nature, maîtres d’eux mêmes, libres.
Accomplir
cet acte libérateur du monde, voilà la mission historique du
prolétariat moderne. En approfondir les conditions historiques et par
là, la nature même, et ainsi donner à la classe qui a mission d’agir,
classe aujourd’hui opprimée, la conscience des conditions et de la
nature de sa propre action, voilà la tâche du socialisme scientifique,
expression théorique du mouvement prolétarien.
haut de page
Quelques chiffres pourront
donner une idée approximative de l’énorme force d’expansion des moyens
de production modernes, même sous la pression capitaliste. D’après les
calculs de Giffen, la richesse totale de l’Angleterre et de l’Irlande
atteignit en chiffres ronds :
en 1814 2200 millions de livres = 44 milliards de marks
en 1865 6100 millions de livres = 122 milliards de marks
en 1875 8500 millions de livres = 170 milliards de marks
Quant à la dévastation de moyens de production et de produits dans les
crises, le IIe
congrès des industriels allemands à Berlin, le 21 février 1878, a
estimé la perte totale rien que pour l’industrie Sidérurgique allemande
au cours du dernier krach, à 455 millions de marks. (F. E.)