LENINE
LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME
LE GAUCHISME
EXTRAITS
2
2 : Le
communisme
de « gauche » en Allemagne. Chefs, partis, classe,
masse.
Les communistes
allemands dont nous aurons maintenant à parler ne se donnent pas le nom
de communistes de « gauche », mais, si je ne me
trompe, celui « d’opposition de principe ». Mais
qu’ils présentent des symptômes caractérisés de cette
« maladie infantile, le gauchisme », c’est ce qu’on
verra dans l’exposé ci-après. La brochure la Scission du Parti
communiste d’Allemagne (Ligue Spartacus), publiée par le
« groupe local de Francfort-sur-le-Main », et qui
reflète le point de vue de cette opposition, expose avec un relief, une
exactitude, une clarté et une concision extrêmes, le fond des idées de
cette opposition. Quelques citations suffiront à le faire connaître au
lecteur :
« Le parti
communiste est le parti de la lutte de classe la plus
décidée.. ». « ...Au point de vue politique, cette
période de transition » (entre le capitalisme et le
socialisme) « est celle de la dictature du
prolétariat... » " ..La question se pose : qui doit
exercer la dictature : le Parti communiste ou la classe
prolétarienne ? . . Faut-il tendre en principe à la dictature
du Parti communiste ou à la dictature de la classe
prolétarienne ?
Plus loin, le Comité
central du Parti communiste d’Allemagne est accusé, par l’auteur de la
brochure, de chercher un moyen de se coaliser avec le Parti
social-démocrate indépendant d’Allemagne, et de n’avoir soulevé « la
question de l’admission en principe de tous les moyens
politiques » de lutte, y compris le parlementarisme,
que pour cacher ses véritables et principales tendances à la coalition
avec les indépendants. Et la brochure continue :
« L’opposition a choisi une autre voie. Elle est d’avis que la
domination du Parti communiste et la dictature du Parti, ce n’est
qu’une question de tactique. En tout cas, la domination du Parti
communiste est la forme dernière de toute domination de parti. Il faut
tendre en principe à la dictature de la classe prolétarienne. Et toutes
les mesures prises par le parti, son organisation, ses formes de lutte,
sa stratégie et sa tactique doivent être orientées vers ce but. Il faut
par suite repousser de la façon la plus décidée tout compromis avec les
autres partis, tout retour aux formes parlementaires de lutte qui,
historiquement et politiquement, ont fait leur temps, toute politique
de louvoiement et d’entente. »
"Les méthodes
spécifiquement prolétariennes de lutte révolutionnaire doivent être
particulièrement soulignées. Et pour entraîner les plus larges milieux
et couches de prolétaires qui doivent entrer dans la lutte
révolutionnaire, sous la direction du Parti communiste, il faut créer
de nouvelles formes d’organisation sur la plus large base et dans le
plus large cadre. Le point de rassemblement de tous les éléments
révolutionnaires est l’union ouvrière qui a à sa base les organisations
d’usines. C’est là que doivent se réunir tous les ouvriers qui suivent
le mot d’ordre : Sortez des syndicats ! C’est là que
le prolétariat militant se formera en rangs serrés pour le combat. Pour
y entrer il suffit de reconnaître la lutte de classes, le système des
Soviets et la dictature. Ultérieurement, toute l’éducation politique
des masses en lutte et l’orientation politique de la lutte incombent au
Parti communiste qui reste en dehors de l’union ouvrière. .
« ..
.Ainsi, deux partis communistes se trouvent maintenant en
présence : L’un est le parti des chefs, qui entend organiser
la lutte révolutionnaire et la diriger par en haut, acceptant tes
compromis et le parlementarisme, afin de créer des situations
permettant à ces chefs d’entrer dans un gouvernement de coalition qui
détiendrait la dictature. L’autre est le parti des masses, qui attend
l’essor de la lutte révolutionnaire d’en bas qui ne connaît et
n’applique dans cette lutte que la seule méthode menant clairement au
but ; qui repousse toutes les méthodes parlementaires et
opportunistes ; cette seule méthode est celle du renversement
résolu de la bourgeoisie, afin d’instituer ensuite la dictature
prolétarienne de classe et réaliser le socialisme. »
« ..Là, c’est la dictature des chefs ; ici, c’est la
dictature des masses ! Tel est notre mot d’ordre. »
Telles sont les thèses
essentielles qui caractérisent les vues de l’opposition dans le Parti
communiste allemand.
Tout bolchevik qui a
consciemment participé au développement du bolchevisme, ou l’a observé
de près depuis 1903, dira aussitôt, après avoir lu ces
raisonnements : « Quel vieux fatras connu de longue
date ! Quel enfantillage de »gauche" !
Mais examinons de près les raisonnements cités.
La seule façon de poser
la question : « dictature du parti ou bien dictature
de la classe ? Dictature (parti) des chefs ou bien dictature
(parti) des masses ? » témoigne déjà de la plus
incroyable et désespérante confusion de pensée. Ces gens s’appliquent à
inventer quelque chose de tout à fait original et, dans leur zèle à
raffiner, ils se rendent ridicules.
Tout le
monde sait que les masses se divisent en classes ; qu’on ne
peut opposer les masses et les classes que lorsqu’on
oppose l’immense majorité dans son ensemble sans la différencier selon
la position occupée dans le régime social de la production, et les
catégories occupant chacune une position particulière dans ce
régime ; que les classes sont dirigées, ordinairement, dans la
plupart des cas, du moins dans les pays civilisés d’aujourd’hui, par
des partis politiques ; que les partis politiques sont, en
règle générale, dirigés par des groupes plus ou moins stables de
personnes réunissant le maximum d’autorité, d’influence, d’expérience,
portées par voie d’élection aux fonctions les plus responsables, et
qu’on appelle les chefs.
Tout cela ce n’est que
l’a b c. Tout cela est simple et clair. Pourquoi a-t-on besoin d’y
substituer je ne sais quel charabia, je ne sais quel nouveau
volapük [1] ? D’une part, il est évident
que ces gens se sont empêtrés dans les difficultés d’une époque où la
succession rapide de la légalité et de l’illégalité du parti trouble le
rapport ordinaire, normal et simple entre chefs, partis et classes.
En Allemagne, comme dans les autres pays d’Europe, on s’est trop
habitué à la légalité, à l’élection libre et normale des
« chefs » par les congrès réguliers des partis, à la
vérification commode de la composition de classe des partis par les
élections au parlement, les meetings, la presse, les dispositions
d’esprit des syndicats et autres associations, etc. Quand
il a fallu, par suite de la marche impétueuse de la révolution et du
développement de la guerre civile, passer rapidement de cet état de
choses coutumier à la succession, à la combinaison de la légalité et de
l’illégalité, aux procédés « incommodes »,
« non démocratiques », de désignation, de formation
ou de conservation des « groupes de dirigeants », on
a perdu la tête et on s’est mis à imaginer des énormités.
Sans doute les « tribunistes » hollandais qui ont eu
le malheur de naître dans un petit pays jouissant des traditions et des
conditions d’une légalité particulièrement stable et privilégiée, qui
n’ont jamais vu se succéder la légalité et l’illégalité, se sont-ils
empêtrés eux-mêmes ; ils ont perdu la tête et ont favorisé ces
inventions absurdes.
D’autre
part, on observe l’emploi simplement irréfléchi et illogique des
vocables « à la mode », pour notre
temps, sur la « masse » et les
« chefs ». Les gens ont beaucoup entendu parler des
« chefs », ils ont la tête pleine d’attaques de toute
sorte contre eux, ils se sont habitués à les voir opposer à la
« masse » ; mais ils n’ont pas su réfléchir
au pourquoi de la chose, y voir clair.
C’est surtout à la fin
de la guerre impérialiste et dans l’après-guerre que le dissentiment
entre les « chefs » et la « masse »
s’est marqué dans tous les pays avec le plus de force et de relief. La
cause principale de ce phénomène a été maintes fois expliquée par Marx
et Engels, de 1852- 1892, par l’exemple de l’Angleterre.
La
situation exclusive de l’Angleterre donnait naissance à une
« aristocratie ouvrière », à demi petite-bourgeoise,
opportuniste, issue de la « masse ». Les chefs de
cette aristocratie ouvrière passaient continuellement aux côtés de la
bourgeoisie qui les entretenait, directement ou indirectement.
Marx s’attira la haine flatteuse de cette racaille pour les avoir
ouvertement taxés de trahison. L’impérialisme moderne (du XX° siècle) a
créé à quelques pays avancés une situation exceptionnellement
privilégiée, et c’est sur ce terrain qu’on a vu partout dans la II°
Internationale se dessiner le type des chefs traîtres, opportunistes,
social-chauvins, défendant les intérêts de leur corporation, de leur
mince couche sociale : l’aristocratie ouvrière. L
Les partis opportunistes
se sont détachés des « masses », c’est-à-dire des
plus larges couches de travailleurs, de leur majorité, des ouvriers les
plus mal payés. La victoire du prolétariat
révolutionnaire est impossible si on ne lutte pas contre ce mal, si on
ne dénonce pas, si on ne flétrit pas, si on ne chasse pas les chefs
opportunistes social-traîtres. Telle est bien la
politique pratiquée par la III° Internationale.
Mais en arriver sous ce
prétexte à opposer en général la dictature des masses à la dictature
des chefs, c’est une absurdité ridicule, une sottise. Le plaisant,
surtout, c’est qu’aux anciens chefs qui s’en tenaient à des idées
humaines sur les choses simples, on substitue en fait (sous le couvert
du mot d’ordre « à bas les chefs ! ») des
chefs nouveaux qui débitent des choses prodigieusement stupides et
embrouillées. Tels sont en Allemagne Laufenberg, Wolfheim, Horner, Karl
Schroeder, Friedrich Wendel, Karl Erler. Les tentatives de ce dernier
pour « approfondir » la question et proclamer en
général l’inutilité et le « bourgeoisisme » des
partis politiques représentent à elles seules de telles colonnes
d’Hercule en fait de sottises, que les bras vous en tombent. Voilà
bien où s’applique cette vérité que d’une petite erreur on peut
toujours faire une erreur monstrueuse : il suffit d’y
insister, de l’approfondir pour la justifier, de la « mener à
son terme ».
Nier la
nécessité du parti et de la discipline du parti, voilà où en est
arrivée l’opposition. Or, cela équivaut à désarmer entièrement le
prolétariat au profit de la bourgeoisie. Cela équivaut,
précisément, à faire siens ces défauts de la petite bourgeoisie que
sont la dispersion, l’instabilité, l’inaptitude à la fermeté, à
l’union, à l’action conjuguée, défauts qui causeront inévitablement la
perte de tout mouvement révolutionnaire du prolétariat, pour peu qu’on
les encourage.
Nier du point de vue du
communisme la nécessité du parti, c’est sauter de la veille de la
faillite du capitalisme (en Allemagne), non pas dans la phase
inférieure ou moyenne du communisme, mais bien dans sa phase
supérieure. En Russie nous en sommes encore (plus de
deux ans après le renversement de la bourgeoisie) à faire nos premiers
pas dans la voie de la transition du capitalisme au socialisme, ou
stade inférieur du communisme. Les classes subsistent, et elles
subsisteront partout, pendant des années après la conquête du pouvoir
par le prolétariat.
Peut-être ce délai
sera-t-il moindre en Angleterre où il n’y a pas de paysans (mais où il
y a cependant des petits patrons !). Supprimer les classes, ce
n’est pas seulement chasser les grands propriétaires fonciers et les
capitalistes, - ce qui nous a été relativement facile, - c’est aussi
supprimer les petits producteurs de marchandises ; or, ceux-ci
on ne peut pas les chasser, on ne peut pas les écraser, il faut faire
bon ménage avec eux.
On peut (et on doit) les
transformer, les rééduquer, - mais seulement par un travail
d’organisation très long, très lent et très prudent. Ils entourent de
tous côtés le prolétariat d’une ambiance petite-bourgeoise, ils l’en
pénètrent, ils l’en corrompent, ils suscitent constamment au sein du
prolétariat des récidives de défauts propres à la petite
bourgeoisie : manque de caractère, dispersion, individualisme,
passage de l’enthousiasme à l’abattement.
Pour y résister, pour
permettre au prolétariat d’exercer comme il se doit, avec succès et
victorieusement, son rôle d’organisateur (qui est son rôle principal),
le parti politique du prolétariat doit faire régner dans son sein une
centralisation et une discipline rigoureuses. La
dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non
sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique
et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille
société.
La force
de l’habitude chez les millions et les dizaines de millions d’hommes
est la force la plus terrible. Sans un parti de fer,
trempé dans la lutte, sans un parti jouissant de la confiance de tout
ce qu’il y a d’honnête dans la classe en question, sans un parti
sachant observer l’état d’esprit de la masse et influer sur lui, il est
impossible de soutenir cette lutte avec succès. Il est mille fois plus
facile de vaincre la grande bourgeoisie centralisée que de
« vaincre » les millions et les millions de petits
patrons ; or ceux-ci, par leur activité quotidienne,
coutumière, invisible, insaisissable, dissolvante, réalisent les mêmes
résultats qui sont nécessaires à la bourgeoisie, qui restaurent la
bourgeoisie. Celui qui affaiblit tant soit peu la discipline de fer
dans le parti du prolétariat (surtout pendant sa dictature), aide en
réalité la bourgeoisie contre le prolétariat.
A côté de la question
relative aux chefs, au parti, à la classe, à la masse, il faut poser la
question des syndicats « réactionnaires ». Mais
auparavant je me permettrai encore, en guise de conclusion, quelques
remarques fondées sur l’expérience de notre parti. Des
attaques contre la « dictature des chefs », il y en a
toujours eu dans notre parti : les premières
dont je me souvienne remontent à 1895, à l’époque où notre parti
n’existait pas encore formellement, mais où le groupe central de
Pétersbourg commençait à se constituer et devait prendre sur lui la
direction des groupements de quartier. Au IX° Congrès de notre parti
(avril 1920), il y avait une petite opposition qui s’élevait aussi
contre la « dictature des chefs »,
l’« oligarchie », etc.
Il n’y a
donc rien d’étonnant, rien de nouveau, rien de terrible dans cette
« maladie infantile » qu’est le « communisme de
gauche », chez les Allemands. Cette maladie passe sans danger
et, après elle, l’organisme devient même plus robuste. D’autre part, la
rapide succession du travail légal et illégal, qui impose la nécessité
de « cacher » tout particulièrement, d’entourer d’un
secret particulier, justement l’état-major, justement les chefs,
entraîne parfois chez nous les plus funestes conséquences.
Le pire fut, en 1912,
l’entrée du provocateur Malinovski au Comité central bolcheviks. Il fit
repérer des dizaines et des dizaines de camarades, parmi les meilleurs
et les plus dévoués, il les fit envoyer au bagne et hâta la mort de
beaucoup d’entre eux. S’il ne causa pas un mal encore plus grand, c’est
parce que nous avions bien établi le rapport entre le travail légal et
illégal. Pour gagner notre confiance, Malinovski, en sa qualité de
membre du Comité central du Parti et de député à la Douma, devait nous
aider à lancer des journaux quotidiens légaux qui savaient, même sous
le tsarisme, livrer combat à l’opportunisme des mencheviks, et
répandre, sous une forme utilement voilée, les principes fondamentaux
du bolchevisme.
D’une main Malinovski
envoyait au bagne et à la mort des dizaines et des dizaines de
meilleurs militants du bolchevisme ; de l’autre, il devait
aider, par la voie de la presse légale, à l’éducation de dizaines et de
dizaines de milliers de nouveaux bolcheviks. Voilà un fait que feront
bien de méditer les camarades allemands (et aussi anglais et
américains, français et italiens) qui ont pour tâche d’apprendre à
mener le travail révolutionnaire dans les syndicats réactionnaires.
Dans nombre de pays, y
compris les plus avancés, la bourgeoisie envoie certainement et enverra
des provocateurs dans les partis communistes. L’un des moyens de
combattre ce danger, c’est de combiner avec intelligence le travail
légal et illégal.
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