LENINE
LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME
LE GAUCHISME
EXTRAITS
3
3 : Les
révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ?
Les
« gauches » allemands croient
pouvoir répondre sans hésiter à cette question par la négative. Selon
eux, les déclamations et les apostrophes courroucées à l’adresse des
syndicats « réactionnaires » et
« contre-révolutionnaires », suffisent (K. Horner
l’affirme avec une « gravité » très part et très
sotte) à « démontrer » l’inutilité et même
l’inadmissibilité pour les révolutionnaires, les communistes, de
militer dans les syndicats jaunes, contre-révolutionnaires, les
syndicats des social-chauvins, des conciliateurs, des Legiens.
Mais, si convaincus que
soient les
« gauches » allemands du caractère révolutionnaire de
cette tactique, elle est une réalité foncièrement erronée et ne
renferme rien d’autre que des phrases creuses.
Pour bien le montrer, je
partirai de notre expérience
conformément au plan général du présent article qui a pour but
d’appliquer à l’Europe occidentale ce qu’il y a de généralement
applicable, de généralement significatif, de généralement obligatoire
dans l’histoire et dans la tactique actuelle du bolchevisme.
Le rapport entre les
chefs, le parti, la classe, les
masses et, d’autre part, l’attitude de la dictature du prolétariat et
de son parti envers les syndicats, se présentent aujourd’hui chez nous,
concrètement, de la manière suivante.
La dictature est exercée
par le prolétariat organisé
dans les soviets et dirigé par le Parti communiste bolchevik qui, selon
les données de son dernier congrès (avril 1920), groupe 611000 membres.
Ses effectifs ont subi de sensibles variation avant et après la
Révolution d’Octobre ; ils étaient beaucoup moins importants
autrefois, même en 1918 et en 1919 .
Nous
craignons une extension démesurée du
parti, car les arrivistes et les gredins - qui ne
méritent que le poteau d’exécution cherchent forcément à se glisser
dans les rangs du parti gouvernemental. La dernière fois que nous
ouvrîmes grandes les portes du parti - rien qu’aux ouvriers et aux
paysans - c’était aux jours (hiver 1919) où Ioudénitch se trouvait à
quelques verstes de Pétrograd et Dénikine à Orel (350 kilomètres
environ de Moscou) ; c’est-à-dire dans un moment où un danger
terrible, un danger de mort menaçait la République des Soviets, et où
les aventuriers, les arrivistes, les gredins et, d’une façon générale,
les éléments instables ne pouvaient pas le moins du monde compter sur
une carrière avantageuse (mais plutôt s’attendre à la potence et aux
tortures) en se joignant aux communistes.
Un Comité central de 19
membres, élu au congrès, dirige
le parti qui réunit des congrès annuels (au dernier congrès, la
représentation était de 1 délégué par 1 000 membres) ; le
travail courant est confié, à Moscou, à des collèges encore plus
restreints appelés « Orgbureau » (Bureau
d’organisation) et « Politbureau » (Bureau
politique), qui sont élus en assemblée plénière du Comité central, à
raison de 5 membres pris dans son sein pour chaque bureau. Il en
résulte donc la plus authentique « oligarchie ». Et
dans notre République il n’est pas une question politique ou
d’organisation de quelque importance qui soit tranchée par une
institution de l’Etat sans que le Comité central du Parti ait donné ses
directives.
Dans son travail, le
parti s’appuie directement sur les
syndicats qui comptent aujourd’hui, d’après les données du dernier
congrès (avril 1920), plus de quatre millions de membres et,
formellement, sont sans-parti. En fait, toutes les institutions
dirigeantes de l’immense majorité des syndicats et, au premier chef,
naturellement, le Centre ou le Bureau des syndicats de Russie (Conseil
central des syndicats de Russie) sont composés de communistes et
appliquent toutes les directives du parti.
On obtient en somme un
appareil prolétarien qui,
formellement, n’est pas communiste, qui est souple et relativement
vaste, très puissant, un appareil au moyen duquel le parti est
étroitement lié à la classe et à la masse, et au moyen duquel la
dictature de la classe se réalise sous la direction du parti. Sans la
plus étroite liaison avec les syndicats, sans leur appui énergique,
sans leur travail tout d’abnégation non seulement dans la construction
économique, mais aussi dans l’organisation militaire, il est évident
que nous n’aurions pas pu gouverner le pays et réaliser la dictature,
je ne dis pas pendant deux ans et demi, mais même pendant deux mois et
demi.
On conçoit que,
pratiquement, cette liaison très étroite
implique un travail de propagande et d’agitation très complexe et très
varié, d’opportunes et fréquentes conférences non seulement avec les
dirigeants, mais, d’une façon générale, avec les militants influents
des syndicats ; une lutte résolue contre les mencheviks qui,
jusqu’à ce jour, comptent un certain nombre - bien petit, il est vrai -
de partisans qu’ils initient à toutes les roueries de la
contre-révolution, depuis la défense idéologique de la démocratie
(bourgeoise), depuis le prône de « l’indépendance »
des syndicats (indépendance vis-à-vis du pouvoir d’Etat
prolétarien !) jusqu’au sabotage de la discipline
prolétarienne, etc., etc.
Nous reconnaissons que
la liaison avec les
« masses » par les syndicats, est insuffisante. La
pratique a créé chez nous, au cours de la révolution, une institution
que nous nous efforçons par tous les moyens de maintenir, de
développer, d’élargir : ce sont les conférences d’ouvriers et
de paysans sans-parti, qui nous permettent d’observer l’état d’esprit
des masses, de nous rapprocher d’elles, de pourvoir à leurs besoins,
d’appeler les meilleurs de leurs éléments aux postes d’Etat, etc. Un
récent décret sur la réorganisation du Commissariat du peuple pour le
contrôle d’Etat en « Inspection ouvrière et.
paysanne », donne à ces conférences de sans-parti le droit
d’élire des membres des services du contrôle d’Etat, qui procéderont à
diverses révisions, etc.
Ensuite, il va de soi
que tout le travail du parti se
fait par les Soviets qui groupent les masses laborieuses sans
distinction de profession. Les congrès des Soviets de
district représentent une institution démocratique comme n’en ont
encore jamais vu les meilleures parmi les républiques démocratiques du
monde bourgeois ; c’est par l’intermédiaire de
ces congrès (dont le parti s’efforce de suivre les travaux avec une
attention soutenue), de même qu’en déléguant constamment des ouvriers
conscients à la campagne, aux fonctions les plus diverses, - que le
prolétariat remplit son rôle dirigeant à l’égard de la
paysannerie ; que se réalise la dictature du prolétariat des
villes, la lutte systématique contre les paysans riches, bourgeois,
exploiteurs, spéculateurs, etc.
Tel est le mécanisme
général du pouvoir d’État
prolétarien considéré « d’en haut », du point de vue
de l’application pratique de la dictature. Le lecteur comprendra, on
peut l’espérer, pourquoi au bolchevik russe qui connaît ce mécanisme,
qui l’a vu naître des petits cercles illégaux, clandestins, et se
développer pendant vingt-cinq ans, toutes ces discussions sur la
dictature « d’en haut » ou « d’en
bas », des chefs ou de la masse, etc, ne peuvent manquer de
paraître enfantines et ridicules, comme le serait une discussion sur la
question de savoir ce qui est le plus utile à l’homme, sa jambe gauche
ou son bras droit.
Non moins enfantines et
ridicules doivent nous paraître
les graves dissertations tout à fait savantes et terriblement
révolutionnaires des « gauches » allemands qui
prétendent que les communistes ne peuvent ni ne doivent militer dans
les syndicats réactionnaires, qu’il est permis de refuser ce travail,
qu’il faut sortir des syndicats et organiser, sans faute, une
« union ouvrière » toute neuve, toute proprette,
inventée par des communistes bien gentils (et, pour la plupart, sans
doute, bien jeunes), etc., etc.
Le capitalisme laisse
nécessairement en héritage au
socialisme, d’une part, les vieilles distinctions professionnelles et
corporatives, qui se sont établies durant des siècles entre les
ouvriers, et, d’autre part, des syndicats qui ne peuvent se développer
et ne se développeront que très lentement, pendant des années et des
années, en des syndicats d’industrie plus larges, moins corporatifs
(s’étendant à des industries entières, et non pas simplement à des
corporations, des corps de métiers et des professions).
Par
l’intermédiaire de ces syndicats d’industrie, on supprimera plus tard
la division du travail entre les hommes ; on passera à
l’éducation, à l’instruction et à la formation d’hommes universellement
développés, universellement préparés, et sachant tout faire. C’est là
que va, doit aller et arrivera le communisme, mais seulement au bout de
longues années. Tenter aujourd’hui d’anticiper pratiquement sur ce
résultat futur du communisme pleinement développé, solidement
constitué, à l’apogée de sa maturité, c’est vouloir enseigner les
hautes mathématiques à un enfant de quatre ans.
Nous pouvons (et devons)
commencer à construire le
socialisme, non pas avec du matériel humain imaginaire ou que nous
aurions spécialement formé à cet effet, mais avec ce que nous a légué
le capitalisme. Cela est très « difficile », certes,
mais toute autre façon d’aborder le problème est si peu sérieuse
qu’elle ne vaut même pas qu’on en parle.
Les
syndicats ont marqué un progrès
gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du
capitalisme ; ils ont marqué le passage de
l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers,
aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se
développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le
parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi
longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en
un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent
inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse
corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de
routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat
ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats,
par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe
ouvrière.
La conquête du pouvoir
politique par le prolétariat est, pour
le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi
le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle
et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans
oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable
« école du communisme » et l’école préparatoire des
prolétaires pour l’application de leur dictature, le
groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute
l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe
ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble
des travailleurs.
Un certain
« esprit
réactionnaire » des syndicats, en ce sens, est inévitable sous
la dictature du prolétariat. Ne pas le comprendre, c’est faire preuve
d’une totale incompréhension des conditions essentielles de la
transition du capitalisme au socialisme. Redouter cet
« esprit réactionnaire », essayer de l’éluder, de
passer outre, c’est commettre une grave erreur, car c’est craindre
d’assumer ce rôle de l’avant-garde du prolétariat qui consiste à
instruire, éclairer, éduquer, appeler à une vie nouvelle les couches et
les masses les plus retardataires de la classe ouvrière et de la
paysannerie. D’autre part, remettre la mise en œuvre de
la dictature du prolétariat jusqu’au moment ou il ne resterait plus un
seul ouvrier atteint d’étroitesse professionnelle, plus un ouvrier imbu
des préjugés corporatifs et trade-unionistes, serait une erreur encore
plus grave.
L’art du politique (et
la juste compréhension de ses
devoirs par un communiste) est d’apprécier correctement les conditions
et le moment où l’avant-garde du prolétariat sera à même de s’emparer
du pouvoir ; de bénéficier, pendant et après, d’un appui
suffisant de couches suffisamment larges de la classe ouvrière et des
masses laborieuses non prolétariennes ; où elle saura dès lors
soutenir, renforcer, élargir sa domination, en éduquant, en
instruisant, en attirant à elle des masses toujours plus grandes de
travailleurs.
Poursuivons. Dans les
pays plus avancés que la Russie,
un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait
se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez
nous. En Russie les mencheviks avaient (et ont encore en partie, dans
un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats,
précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme
professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviks d’Occident se sont
bien plus solidement « incrustés » dans les
syndicats, et une « aristocratie
ouvrière » corporative, étroite, égoïste, sans entrailles,
cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par
l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela
est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre
MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale,
est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviks qui
représentent un type politique et social parfaitement analogue.
Cette lutte doit être
impitoyable et il faut absolument
la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et
faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de
l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir
le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir)
aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain
degré ; dans les différents pays et dans des conditions
diverses, ce « certain degré » n’est pas le même, et
seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés
et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. (En
Russie, la mesure du succès dans cette lutte nous fut donnée notamment
par les élections à l’Assemblée constituante, en novembre 1917,
quelques jours après la révolution prolétarienne du 25 octobre 1917.
Lors de ces élections, les mencheviks furent battus à plate couture,
n’ayant recueilli que 700 000 suffrages -1 400 000 voix en ajoutant
celles de la Transcaucasie - contre 9 000 000 de voix aux bolcheviks.
Voir à ce sujet mon article « Les élections à l’Assemblée
constituante et la dictature du prolétariat » dans le
n° 7-8 de l’Internationale Communiste.)
Mais nous
luttons contre
« l’aristocratie ouvrière » au nom de la masse
ouvrière et pour la gagner à nous ; nous
combattons les leaders opportunistes et social-chauvins pour gagner à
nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité
élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute
que commettent les communistes allemands « de
gauche » qui, de l’esprit réactionnaire et
contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à .
. . la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y
travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes
d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise
impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les
communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviks, de même que tous les
leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes
des syndicats, ne sont pas autre chose que des « agents de la
bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier » (ce que nous avons
toujours dit des mencheviks) ou « les commis ouvriers de la
classe capitaliste » (labour lieutenants of the capitalist
class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples
américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les
syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières
insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders
réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers
ou des « ouvriers embourgeoisés » (cf.
à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais,
1858 [1]..).
La
« théorie » saugrenue de la non-participation des
communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute
évidence, avec quelle légèreté ces communistes « de
gauche » envisagent la question de l’influence sur les
« masses », et quel abus ils font dans leurs clameurs
du mot « masse ». Pour savoir aider la
« masse » et gagner sa sympathie, son adhésion et son
appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les
pièges, les outrages, les persécutions de la part des
« chefs » (qui, opportunistes et
social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés - directement ou
indirectement - à la bourgeoisie et à la police) et travailler
absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les
sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un
travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre
et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations - même tout ce qu’il y a
de plus réactionnaires - partout où il y a des masses
prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les
coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins)
sont justement des organisations où se trouve la masse.
En Angleterre, d’après
les informations d’un journal
suédois, le Folkets Dagblad Politiken (du 10 mars 1920), les effectifs
des trade-unions ont passé, de fin 1917 - fin 1918, de 5500 000 à 6 600
000 membres, accusant ainsi une augmentation de 29%. A la fin de 2929,
on en comptait jusqu’à 7 500 000. Je n’ai pas sous la main les chiffres
correspondants pour la France et l’Allemagne, mais il est des faits
absolument indiscutables et connus de tous, qui attestent un
accroissement sensible du nombre des syndiqués dans ces pays également.
Ces faits attestent de
toute évidence ce que des
milliers d’autres symptômes confirment : la conscience accrue
et la tendance toujours plus grande à l’organisation qui se manifestent
justement dans les masses prolétariennes, dans les « couches
inférieures », retardataires. Des millions
d’ouvriers en Angleterre, en France, en Allemagne passent pour la
première fois de l’inorganisation totale à la forme d’organisation
élémentaire, inférieure, la plus simple et la plus
accessible (pour ceux qui sont encore profondément imbus des préjugés
démocratiques bourgeois), à savoir : aux syndicats. Et les
communistes de gauche, révolutionnaires, mais peu raisonnables, sont là
à crier : « la masse », « la
masse » ! et refusent de militer au sein des
syndicats !! en prétextant leur « esprit
réactionnaire » ! ! Et ils
inventent une « Union ouvrière » toute neuve,
proprette, innocente des préjugés démocratiques bourgeois,
des péchés corporatifs et étroitement professionnels, - cette Union
qui, à ce qu’ils prétendent, sera (qui sera !) large, et pour
l’adhésion à laquelle il faut simplement (simplement !)
« reconnaître le système des Soviets et la
dictature » (voir plus haut la citation) !!
On ne saurait concevoir
plus grande déraison, plus grand
tort fait à la révolution par des révolutionnaires « de
gauche » ! Mais, si en Russie, après deux années et
demie de victoires sans précédent sur la bourgeoisie de la Russie et de
l’Entente, nous posions, aujourd’hui, comme condition d’admission aux
syndicats, la « reconnaissance de la dictature »,
nous commettrions une sottise, nous porterions préjudice à notre
influence sur les masses, nous ferions le jeu des mencheviks. Car
toute la tâche des communistes est de savoir convaincre les
retardataires, de savoir travailler parmi eux et non de se séparer
d’eux par des mots d’ordre « de gauche » d’une
puérile invention.
Il est hors de doute que
MM. Gompers,
Henderson, Jouhaux et Legien sont très reconnaissants à ces
révolutionnaires « de gauche » qui, comme ceux de
l’opposition « de principe » allemande (Dieu nous
préserve de semblables « principes » !) ou
comme certains révolutionnaires américains des « Ouvriers
industriels du monde [2] » prêchent l’abandon des syndicats
réactionnaires et se refusent à y travailler.
N’en doutons pas,
messieurs les
« leaders » de l’opportunisme useront de toutes les
roueries de la diplomatie bourgeoise, ils en appelleront au concours
des gouvernements bourgeois, du clergé, de la police, des tribunaux
pour fermer aux communistes l’entrée des syndicats, pour les en
éliminer par tous les moyens, leur rendre le travail dans les syndicats
désagréable au possible, pour les outrager, les traquer, les persécuter.
Il faut savoir résister
à tout cela, consentir tous les
sacrifices, user même - en cas de nécessité - de tous les stratagèmes,
de toutes les astuces, recourir aux expédients, taire, celer la vérité,
à seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y mener
coûte que coûte l’action communiste. Sous le tsarisme, jusqu’en 1905,
nous n’eûmes aucune « possibilité légale » ;
mais quand le policier Zoubatov organisait ses réunions
ultra-réactionnaires d’ouvriers et ses associations ouvrières pour
repérer et combattre les révolutionnaires, nous envoyions à ces
réunions et dans ces associations des membres de notre parti (dans leur
nombre, je me souviens personnellement de l’ouvrier pétersbourgeois
Babouchkine, militant remarquable, fusillé en 1906 par les généraux du
tsar), qui établissaient la liaison avec la masse, s’ingéniaient à
faire leur travail de propagande et arrachaient les ouvriers à
l’influence des hommes de Zoubatov . Certes, il est plus
difficile d’en faire autant dans les pays d’Europe occidentale,
particulièrement imbus de préjugés légalistes, constitutionnels,
démocratiques bourgeois, particulièrement enracinés. Cependant on peut
et on doit le faire, et le faire systématiquement.
Le Comité exécutif de la
III° Internationale doit, à mon
avis personnel, condamner ouvertement et engager le prochain congrès de
l’Internationale Communiste à condamner d’une façon générale la
politique de non-participation aux syndicats réactionnaires (en
expliquant minutieusement ce qu’une telle non-participation a de
déraisonnable et d’infiniment préjudiciable à la cause de la révolution
prolétarienne), et, notamment, la ligne de conduite de certains membres
du Parti communiste hollandais, qui - directement ou indirectement,
ouvertement ou non, totalement ou en partie, peu importe - ont soutenu
cette politique fausse. La III° Internationale doit briser avec la
tactique de la II°, ne pas éluder les questions angoissantes, ne pas
les estomper, mais au contraire les poser de front. Nous avons dit,
bien en face, toute la vérité aux « indépendants »
(au Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne) ; il faut
la dire de même aux communistes « de gauche ».
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