LENINE
LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME
LE GAUCHISME
EXTRAITS
4
4 : Faut-il
participer aux parlements bourgeois ?
Les communistes
« de gauche » allemands répondent à cette question
avec le plus grand dédain - et la plus grande légèreté - par la
négative. Leurs arguments ? Dans la citation reproduite plus
haut nous avons vu :
« ... .
repousser de la façon la plus décidée tout retour aux formes
parlementaires de lutte qui, historiquement et politiquement, ont fait
leur temps. . »
Cela est dit en termes
prétentieux jusqu’au ridicule, et cela est manifestement faux.
« Retour » aux formes parlementaires !
Peut-être qu’en Allemagne la république soviétique existe
déjà ? Non, ce me semble. Mais alors comment peut-on parler de
« retour » ? N’est-ce pas là une phrase en
l’air ?
Les formes
parlementaires « historiquement ont fait leur
temps ». C’est vrai au sens de la propagande. Mais
chacun sait que de là à leur disparition dans la pratique, il y a
encore très loin. Depuis des dizaines d’années on
pouvait dire à bon droit que le capitalisme « historiquement
avait fait son temps » ; mais’ cela ne nous dispense
nullement de la nécessité de soutenir une lutte très longue et très
opiniâtre sur le terrain du capitalisme.
Le parlementarisme a
« historiquement fait son temps » au point de vue de
l’histoire universelle, autrement dit l’époque du parlementarisme
bourgeois est terminée, l’époque de la dictature du prolétariat a
commencé. C’est indéniable. Mais à l’échelle de
l’histoire universelle, c’est par dizaines d’années que l’on compte.
Dix ou vingt ans plus tôt ou plus tard ne comptent pas du point de vue
de l’histoire universelle ; c’est au point de vue de
l’histoire universelle une quantité négligeable qu’il est impossible de
mettre en ligne de compte, même par approximation. Mais c’est justement
pourquoi, en invoquant, dans une question de politique pratique,
l’échelle de l’histoire mondiale, on commet la plus flagrante erreur
théorique.
Le parlementarisme
a-t-il « politiquement fait son temps » ?
Là, c’est une autre affaire. Si c’était vrai, les communistes
« de gauche » seraient en bonne position. Mais il
faudrait le prouver par une analyse très sérieuse ; or, les
communistes « de gauche » ne savent même pas aborder
cette tâche. L’analyse contenue dans les Thèses sur le parlementarisme,
publiées dans le n°1 du Bulletin du Bureau provisoire d’Amsterdam de
l’internationale Communiste (Bulletin of the Provisional Bureau in
Amsterdam of the Communist international, February 1920), et qui
traduisent manifestement la tendance de gauche des hollandais ou la
tendance hollandaise de gauche, - cette analyse, comme nous le verrons,
ne tient pas debout.
Premièrement. Les
« gauches » d’Allemagne, on le sait, estimaient dès
le mois de janvier 1919 que le parlementarisme avait
« politiquement fait son temps », contrairement à
l’opinion de ces chefs politiques éminents qu’étaient
Luxemburg [1].
et Liebknecht... [2]..
On sait que les « gauches » se sont trompés.
Ce fait seul détruit
d’emblée et radicalement la thèse selon laquelle le parlementarisme
aurait « politiquement fait son temps ». Les
« gauches » ont le devoir de démontrer que leur
erreur indiscutable autrefois a cessé d’en être une aujourd’hui. Mais
ils n’apportent pas l’ombre d’une preuve et ne peuvent l’apporter. L’attitude
d’un parti politique en face de ses erreurs est un des critériums les
plus importants et les plus sûrs pour juger si ce parti est sérieux et
s’il remplit réellement ses obligations envers sa classe et envers les
masses laborieuses.
Reconnaître ouvertement
son erreur, en découvrir les causes, analyser la situation qui l’a fait
naître, examiner attentivement les moyens de corriger cette erreur,
voilà la marque d’un parti sérieux, voilà ce qui s’appelle, pour lui,
remplir ses obligations, éduquer et instruire la classe, et puis les
masses. En ne remplissant pas ce devoir, en n’apportant pas dans
l’étude de leur erreur manifeste une extrême attention, le soin et la
prudence nécessaires, les « gauches » d’Allemagne (et
de Hollande) prouvent par là qu’ils ne sont pas le parti d’une classe,
mais un petit cercle ; qu’ils ne sont pas le parti des masses,
mais un groupe formé d’intellectuels et d’un petit nombre d’ouvriers
rééditant les pires déformations de la gent intellectuelle.
Deuxièmement. Dans la
même brochure du groupe des « gauches » de Francfort,
dont nous avons donné plus haut des citations détaillées, [3]nous
lisons :
« .... des
millions d’ouvriers qui suivent encore la politique du Centre (du parti
catholique du »Centre« ) sont
contre-révolutionnaires. Les prolétaires des campagnes forment les
légions des troupes contre-révolutionnaires » (p. 3 de la
brochure en question). "
On voit tout de suite le
ton : à la fois désinvolte et prétentieux. Mais le fait
essentiel est indiscutable, et l’aveu qu’en font les
« gauches » atteste leur erreur avec une évidence
particulière. En effet, comment peut-on dire que
« le parlementarisme a fait son temps
politiquement », si des « millions » et des
« légions » de prolétaires non seulement s’affirment
encore pour le parlementarisme en général, mais sont franchement
« contre-révolutionnaires » !?
Il est évident qu’en Allemagne le parlementarisme n’a pas encore fait
son temps politiquement. Il est évident que les
« gauches » d’Allemagne ont pris leur désir, leur
façon de voir en idéologie et en politique, pour une réalité objective.
C’est là pour des révolutionnaires la plus dangereuse erreur.
En Russie, où le joug
exceptionnellement sauvage et féroce du tsarisme engendra, pendant une
période particulièrement longue et sous des formes particulièrement
variées, des révolutionnaires de toute nuance, des révolutionnaires
admirables d’enthousiasme, de dévouement, d’héroïsme, de force de
volonté, - en Russie nous avons pu observer de très près, étudier avec
une attention toute spéciale, cette erreur dans laquelle tombent les
révolutionnaires. Nous la connaissons fort bien, et c’est pourquoi nous
la voyons si bien chez les autres.
Il est évident que pour
les communistes d’Allemagne le parlementarisme « a fait son
temps politiquement » ; mais le tout
est justement de ne pas croire que ce qui a fait son temps pour nous, a
fait son temps pour la classe, a fait son temps pour les masses.
Nous voyons ici une fois de plus que les « gauches »
ne savent pas raisonner, ne savent pas se conduire en parti de la
classe, en parti des masses. Vous êtes tenus de ne pas
vous abaisser au niveau des masses, au niveau des couches retardataires
d’une classe. C’est indiscutable. Vous êtes tenus de
leur dire l’amère vérité. Vous êtes tenus d’appeler préjugés leurs
préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires. Mais
en même temps vous êtes tenus de surveiller d’un œil lucide l’état réel
de conscience et de préparation de la classe tout entière
(et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse
travailleuse tout entière (et pas seulement de ses éléments avancés).
Si même ce n’était pas
des « millions » et des
« légions », mais simplement une minorité assez
importante d’ouvriers industriels qui suivait les prêtres catholiques,
et d’ouvriers agricoles qui suivait les grands propriétaires fonciers
et les koulaks (gros propriétaire nde), il en résulterait déjà sans le
moindre doute que le parlementarisme en Allemagne n’a pas encore fait
son temps politiquement, que la participation aux élections
parlementaires et aux luttes parlementaires est obligatoire pour le
parti du prolétariat révolutionnaire précisément afin d’éduquer les
couches retardataires de sa classe, précisément afin d’éveiller et
d’éclairer la masse villageoise inculte, opprimée et ignorante. Tant
que vous n’avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et
toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de
travailler dans ces institutions précisément parce qu’il
s’y trouve encore des ouvriers abrutis par la prêtraille et par
l’atmosphère étouffante des trous de province. Autrement vous risquez
de n’être plus que des bavards.
Troisièmement. Les
communistes « de gauche » disent beaucoup de bien de
nous, bolcheviks. Parfois on a envie de leur
répondre : Louez-nous donc un peu moins, étudiez davantage la
tactique des bolcheviks, familiarisez-vous davantage avec elle !
Nous avons participé aux
élections pour le parlement bourgeois de Russie, pour l’Assemblée
constituante, en septembre-novembre 1917. Notre tactique était-elle
juste ou non ? Si c’est non, il faut le dire clairement et le
prouver : cela est nécessaire pour que le communisme
international puisse élaborer une tactique juste. Si c’est oui,
certaines conclusions s’imposent. Bien entendu, il ne saurait être
question d’assimiler les conditions de la Russie à celles de l’Europe
occidentale. Mais sur la question spéciale de savoir ce que signifie la
notion : « le parlementarisme a fait son temps
politiquement », il faut de toute nécessité tenir exactement
compte de notre expérience, car ces notions se changent trop aisément
en phrases creuses, quand on néglige de tenir compte de l’expérience
concrète.
Nous, les bolcheviks
russes, n’avions-nous pas, en septembre-novembre 1917, plus que tous
les communistes d’Occident, le droit d’estimer que le parlementarisme
avait politiquement fait son temps en Russie ? Nous l’avions,
évidemment, car la question n’est pas de savoir si les parlements
bourgeois existent depuis longtemps ou depuis peu, mais si les grandes
masses laborieuses sont prêtes (idéologiquement, politiquement,
pratiquement) à adopter le régime soviétique et à dissoudre le
parlement démocratique bourgeois - ou à en permettre la dissolution.
Que la classe ouvrière des villes, les soldats et les paysans de Russie
aient été, en septembre-novembre 1917, par suite de conditions
particulières, admirablement préparés à l’adoption du régime soviétique
et à la dissolution du plus démocratique des parlements bourgeois,
c’est là un fait historique tout à fait indéniable et parfaitement
établi. Et cependant les bolcheviks n’avaient pas boycotté l’Assemblée
constituante ; ils avaient, au contraire, participé aux
élections avant et après la conquête du pouvoir politique par le
prolétariat. Que ces élections aient donné des résultats politiques
infiniment précieux (et utiles au plus haut point pour le prolétariat),
c’est ce que j’ai démontré - j’ose l’espérer - dans l’article mentionné
plus haut, où j’analyse en détail les résultats des élections à
l’Assemblée constituante de Russie.
De là une conclusion
absolument indiscutable : la preuve est faite que même
quelques semaines avant la victoire de la République soviétique, même
après cette victoire, la participation à un parlement
démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire,
lui permet de démontrer plus facilement aux masses retardataires
pourquoi ces parlements méritent d’être dissous, facilite le succès de
leur dissolution, facilite l’« élimination
politique » du parlementarisme bourgeois.
Dédaigner cette expérience et prétendre cependant appartenir à
l’Internationale Communiste, qui doit élaborer internationalement sa
tactique (une tactique non pas étroitement ou exclusivement nationale,
mais réellement internationale), c’est commettre une grosse erreur, et
c’est précisément renier en fait l’internationalisme, tout en le
reconnaissant en paroles.
Considérons maintenant
les arguments des « hollandais de gauche » en faveur
de la non-participation aux parlements. Voici, traduite de l’anglais,
la plus importante des thèses « hollandaises »
ci-dessus mentionnées, la thèse :
« Lorsque le
système de production capitaliste est brisé et que la société se trouve
en état de révolution, l’action parlementaire perd peu à peu de sa
valeur, si on la compare à l’action des masses elles-mêmes. Lorsque,
dans ces conditions, le parlement devient le centre et L’organe de la
contre-révolution, et que, d’autre part, la classe ouvrière construit
les instruments de son pouvoir sous forme des Soviets, il peut s’avérer
même indispensable de répudier toute participation, quelle qu’elle
soit, à l’action parlementaire. »
La première phrase est
manifestement fausse, car l’action des masses - une grande grève, par
exemple - est plus importante que l’action parlementaire toujours
et non pas seulement pendant la révolution ou dans une situation
révolutionnaire. Cet argument, qui est d’une inconsistance manifeste,
qui est historiquement et politiquement faux, révèle simplement avec
une clarté particulière que les auteurs de cette thèse ne tiennent
aucun compte ni de l’expérience de l’Europe en général (de La France
avant les révolutions de 1848 et de 1870, de l’Allemagne entre 1878 et
1890, etc.), ni de l’expérience russe , sur l’importance
qu’il y a à combiner la lutte légale et illégale. Cette
question a une importance considérable, générale et spéciale, parce que
dans tous les pays civilisés et avancés, l’heure
approche rapidement où cette combinaison deviendra de plus en plus
obligatoire - partiellement elle l’est déjà devenue -
pour le parti du prolétariat révolutionnaire, étant donné la
maturation, l’approche de la guerre civile du prolétariat contre la
bourgeoisie, étant donné les persécutions féroces auxquelles sont en
butte les communistes de la part des gouvernements républicains et, en
général, des gouvernements bourgeois, qui violent constamment la
légalité (l’exemple de l’Amérique est assez édifiant), etc. Cette
question essentielle reste absolument incomprise des Hollandais et, en
général, des gauches.
La seconde phrase est,
d’abord, historiquement fausse. Nous, bolcheviks, avons
participé aux parlements les plus contre-révolutionnaires,
et l’expérience a montré que cette participation avait été non
seulement utile, mais même indispensable au parti du prolétariat
révolutionnaire, précisément après la première révolution bourgeoise en
Russie (1905), pour préparer la seconde révolution bourgeoise (février
1917) et puis la révolution socialiste (octobre 1917).
En second lieu, cette
phrase est d’un illogisme surprenant. De ce que le parlement devient
l’organe et le « centre » (en fait, il n’a jamais été
et ne peut jamais être le « centre », soit dit en
passant) de la contre-révolution, tandis que les ouvriers créent les
instruments de Leur pouvoir sous la forme des Soviets, il s’ensuit que
les ouvriers doivent se préparer - idéologiquement, politiquement,
techniquement - à la lutte des Soviets contre le parlement, à la
dissolution du parlement par les Soviets. Mais il ne
s’ensuit nullement que cette dissolution soit entravée ou ne soit pas
facilitée par la présence d’une opposition soviétique au sein du
parlement contre-révolutionnaire. Pas une fois nous
n’avons remarqué pendant notre lutte victorieuse contre Denikine et
Koltchak, que l’existence chez eux d’une opposition prolétarienne,
soviétique, ait été sans effet pour nos victoires.
Nous
savons fort bien que la dissolution par nous de la Constituante, le
janvier 1918, ne fut pas entravée, mais facilitée par la présence, au
sein de la Constituante contre-révolutionnaire que nous dissolvions,
d’une opposition soviétique conséquente, bolchevique, et d’une
opposition soviétique inconséquente, socialiste-révolutionnaire de
gauche. Les auteurs de la thèse se sont complètement
embrouillés et ils oublient l’expérience de plusieurs révolutions,
sinon de toutes, expérience qui atteste combien il est
utile, surtout en temps de révolution, de combiner l’action des masses
en dehors du parlement réactionnaire avec celle d’une opposition
sympathique à la révolution (ou mieux
encore : soutenant directement la révolution) à l’intérieur de
ce parlement.
Les Hollandais et les
« gauches » en général raisonnent ici en doctrinaires
de la révolution, qui n’ont jamais participé à une révolution
véritable, ou qui n’ont jamais médité l’histoire des révolutions,
ou qui prennent naïvement la « négation » subjective
d’une institution réactionnaire pour sa destruction effective
par les forces conjuguées de divers facteurs objectifs. Le moyen le
plus sûr de discréditer une nouvelle idée politique (et pas seulement
politique) et de lui nuire, c’est de la défendre en la poussant à
l’absurde. En effet, toute vérité, si on la rend
« exorbitante » (comme disait Dietzgen père), si on
l’exagère, Si on l’étend au-delà des limites de son application réelle,
peut être poussée à l’absurde, et, dans ces conditions, se change même
infailliblement en absurdité.
Tel est le pavé de
l’ours que les « gauches » de Hollande et d’Allemagne
jettent à la vérité nouvelle : la supériorité du pouvoir des
Soviets sur les parlements démocratiques bourgeois. Certes, il aurait
tort celui qui dirait comme autrefois, et d’une façon générale, que
quelles que soient les circonstances, le refus de participer aux
parlements bourgeois est inadmissible. Mais essayer de formuler ici les
conditions dans lesquelles le boycottage est utile, je ne le puis,
l’objet du présent article étant beaucoup plus modeste : tirer
des enseignements de l’expérience russe pour éclairer certaines
questions brûlantes de tactique communiste internationale. L’expérience
russe nous offre une application réussie et juste (en 1905), une autre
application erronée (en 1906) du boycottage par les bolcheviks.
En analysant le premier
cas, nous voyons que les bolcheviks avaient réussi à empêcher la
convocation d’un parlement réactionnaire par un pouvoir réactionnaire,
dans un moment où l’action révolutionnaire extraparlementaire des
masses (notamment le mouvement gréviste) croissait avec une rapidité
exceptionnelle ; où pas une couche du prolétariat et de la
paysannerie ne pouvait soutenir, de quelque façon que ce fût, le
pouvoir réactionnaire ; où le prolétariat révolutionnaire
assurait son influence sur les grandes masses arriérées par la lutte
gréviste et le mouvement agraire. Il est parfaitement évident que cette
expérience n’est pas applicable aux conditions actuelles de l’Europe.
De même, il est parfaitement évident, - pour les raisons exposées plus
haut, - que la justification, même conditionnelle, du refus des
Hollandais et des « gauches » de prendre part aux
parlements, est foncièrement erronée et nuisible à la cause du
prolétariat révolutionnaire.
En Europe occidentale et
en Amérique, le parlement s’est rendu particulièrement odieux à
l’avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière. C’est indéniable.
Et cela se conçoit, car il est difficile de se représenter chose plus
infâme, plus lâche, plus perfide, que la conduite de l’immense majorité
des députés socialistes et social-démocrates au parlement, pendant et
après la guerre.
Mais il ne serait pas
simplement déraisonnable, il serait franchement criminel de se laisser
aller à ce sentiment au moment de trancher la question de savoir
comment il faut combattre un mal universellement reconnu. Dans beaucoup
de pays d’Europe occidentale, le sentiment révolutionnaire est
aujourd’hui, on peut le dire, une « nouveauté » ou
une « rareté » attendue trop longtemps, en vain, avec
trop d’impatience. Et peut-être est-ce pour cela que l’on cède avec
tant de facilité au sentiment. Certes, en l’absence d’un sentiment
révolutionnaire chez les masses, sans des conditions favorisant le
progrès de ce sentiment, la tactique révolutionnaire ne se changera pas
en acte ; mais en Russie, une trop longue, dure et sanglante
expérience nous a convaincus de cette vérité qu’on ne
saurait fonder une tactique révolutionnaire sur le seul sentiment
révolutionnaire.
La
tactique doit être tracée de sang-froid, avec une objectivité
rigoureuse, en tenant compte de toutes les forces de classe dans un
Etat donné (de même que dans les Etats qui l’entourent
et dans tous les Etats, à l’échelle mondiale), ainsi que de
l’expérience des mouvements révolutionnaires. Manifester son
« esprit révolutionnaire » en se contentant
d’invectiver l’opportunisme parlementaire, de répudier la participation
au parlement, est très facile. Mais justement parce
qu’elle est trop facile, cette solution ne résout pas un problème ardu
et même très ardu.
Créer dans
les parlements d’Europe une fraction parlementaire authentiquement
révolutionnaire est infiniment plus malaisé qu’en Russie.
Evidemment. Mais ce n’est là qu’un aspect particulier de cette vérité
générale, qu’étant donné la situation historique concrète, extrêmement
originale, de 1917, il a été facile à la Russie de commencer la
révolution socialiste, tandis qu’il lui sera plus difficile qu’aux pays
d’Europe de la continuer et de la mener à son terme. J’ai déjà eu
l’occasion, au début de 1918, d’indiquer ce fait, et une expérience de
deux ans a entièrement confirmé ma façon de voir. Des conditions
spécifiques telles que :
- la
possibilité d’associer la révolution soviétique à la cessation - grâce
à cette révolution - de la guerre impérialiste qui infligeait aux
ouvriers et aux paysans d’incroyables tortures ;
- la possibilité de
mettre à profit, pendant un certain temps, la lutte à mort des deux
groupes de rapaces impérialistes les plus puissants du monde qui
n’avaient pu se coaliser contre l’ennemi soviétique ;
- la possibilité de
soutenir une guerre civile relativement longue, en partie grâce aux
vastes étendues du pays et à ses mauvais moyens de
communications ;
- l’existence dans la
paysannerie d’un mouvement révolutionnaire démocratique bourgeois si
profond que le parti du prolétariat a pu prendre les revendications
révolutionnaires du parti des paysans (parti
socialiste-révolutionnaire, nettement hostile, dans sa majorité, au
bolchevisme) et les réaliser aussitôt grâce à la conquête du pouvoir
politique par le prolétariat, - pareilles conditions spécifiques
n’existent pas actuellement en Europe occidentale, et le renouvellement
de conditions identiques ou analogues n’est guère facile.
Voilà pourquoi, en plus
d’une série d’autres raisons, il est notamment plus difficile à
l’Europe occidentale qu’à nous de commencer la révolution socialiste.
Essayer de « tourner » cette difficulté en
« sautant » par-dessus le problème ardu de
l’utilisation des parlements réactionnaires à des fins
révolutionnaires, est pur enfantillage. Vous voulez
créer une société nouvelle et vous reculez devant la difficulté de
créer une bonne fraction parlementaire de communistes convaincus,
dévoués, héroïques, dans un parlement réactionnaire ! N’est-ce
pas de l’enfantillage ?
Si Karl Liebknecht en
Allemagne et Hôglund en Suède ont su, même sans un appui massif d’en
bas, donner des modèles d’utilisation véritablement révolutionnaire des
parlements réactionnaires, comment un parti révolutionnaire de masse,
qui se développe rapidement, dans le cadre de la déception et de la
colère des masses au lendemain de la guerre, n’aurait-il pas la force
de forger une fraction communiste dans les pires des
parlements ?! C’est justement parce qu’en Europe occidentale la
masse arriérée des ouvriers et, plus encore, des petits paysans est
beaucoup plus qu’en Russie pénétrée de préjugés démocratiques bourgeois
et parlementaires, - c’est pour cette raison que les communistes
peuvent (et doivent) uniquement du sein d’institutions comme les
parlements bourgeois, poursuivre une lutte opiniâtre de longue haleine,
et qui ne reculerait devant aucune difficulté, pour dénoncer, dissiper,
vaincre ces préjugés.
Les
« gauches » d’Allemagne se plaignent des mauvais
« chefs » de leur parti et se laissent aller au
désespoir ; ils en arrivent à une ridicule
« négation » des « chefs ». Mais
dans des conditions où l’on est souvent obligé de cacher les
« chefs » dans l’illégalité, la formation de bons
chefs, sûrs, éprouvés, ayant l’autorité morale nécessaire, est une
tâche particulièrement difficile, dont il est impossible de venir à
bout sans allier le travail légal au travail illégal et sans faire
passer les « chefs », entre autres épreuves, par
celle de l’arène parlementaire.
La critique la plus
violente, la plus implacable, la plus intransigeante, doit être dirigée
non point contre le parlementarisme ou l’action parlementaire, mais
contre les chefs qui ne savent pas - et, plus encore, contre ceux qui
ne veulent pas - tirer parti des élections au parlement et de
la tribune parlementaire en révolutionnaires, en communistes.
Seule une telle critique jointe, bien entendu, à l’expulsion des chefs
incapables et à leur remplacement par d’autres, plus capables, sera un
travail révolutionnaire utile et fécond ; il éduquera à la
fois les « chefs », - afin qu’ils soient dignes de la
classe ouvrière et des masses laborieuses, - et les masses, afin
qu’elles apprennent à bien s’orienter dans la situation politique et à
comprendre les problèmes souvent très complexes et embrouillés qui en
découlent .
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