LENINE
LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME
LE GAUCHISME
EXTRAITS
5
5 : Faire des compromis
Jamais de
compromis
Nous avons vu, dans la
citation empruntée à la brochure
de Francfort, sur quel ton décidé les « gauches »
lancent ce mot d’ordre. Il est triste de voir des gens qui, se croyant
sans doute des marxistes et désirant l’être, oublient les vérités
fondamentales du marxisme. Voici ce qu’écrivait, en 1874, contre le
manifeste des 33 communards-blanquistes, Engels qui, comme Marx, compte
parmi ces rares et très rares écrivains dont chaque phrase de chacun de
leurs grands ouvrages est d’une remarquable profondeur de
substance :
« . . . Nous
sommes communistes »
(écrivaient dans leur manifeste les communards-blanquistes)
« parce que nous voulions arriver à notre but sans passer par
les étapes intermédiaires et par les compromis qui ne font qu’éloigner
le jour de la victoire et prolonger la période d’esclavage. »
Les communistes
allemands sont communistes parce qu’à
travers toutes les étapes intermédiaires et tous les compromis créés
non par eux, mais par le développement historique, ils voient
clairement et poursuivent constamment leur but final :
l’abolition des classes et la création d’un régime social qui ne
laissera plus de place à la propriété privée du sol et des moyens de
production. Les 33 blanquistes sont communistes parce qu’ils
s’imaginent que dès l’instant où ils veulent brûler les étapes
intermédiaires et les compromis, l’affaire est dans le sac, et que si
« cela commence » un de ces jours, ce dont ils sont
fermement convaincus, et que le pouvoir tombe entre leurs mains,
« le communisme sera instauré » dès après-demain. Si
on ne peut le faire aussitôt, c’est donc qu’ils ne sont pas communistes.
« Quelle naïveté enfantine que
d’ériger sa propre impatience en argument
théorique ! » F. Engels
Dans ce même article,
Engels dit l’estime profonde que
lui inspire Vaillant [1],
il parle des « mérites indiscutables » de Vaillant
(qui fut comme Guesde [2]un
des grands chefs du socialisme international, avant leur trahison du
socialisme en août 1914). Mais Engels ne laisse pas d’analyser en
détail une erreur manifeste.
Certes, à des
révolutionnaires très jeunes et
inexpérimentés, et aussi à des révolutionnaires petits-bourgeois, même
d’âge très respectable et très expérimentés, il paraît extrêmement
« dangereux », incompréhensible, erroné
d’« autoriser les compromis ». Et nombre de sophistes
(politiciens ultra ou trop « expérimentés »)
raisonnent précisément comme les chefs opportunistes anglais mentionnés
par le camarade Lansbury : « Si les
bolcheviks se permettent tel ou tel compromis, pourquoi ne pas nous
permettre n’importe quel compromis ? »
Mais les prolétaires
instruits par des grèves nombreuses
(pour ne prendre que cette manifestation de la lutte de classe),
s’assimilent d’ordinaire admirablement la très profonde vérité
(philosophique, historique, politique, psychologique) énoncée par
Engels. Tout prolétaire a connu des grèves, a connu des
« compromis » avec les oppresseurs et les exploiteurs
exécrés, lorsque les ouvriers étaient contraints de reprendre le
travail sans avoir rien obtenu, ou en acceptant la satisfaction
partielle de leurs revendications.
Tout prolétaire, vivant
dans une atmosphère de lutte de
masse et d’exaspération des antagonismes de classes, peut se rendre
compte de la différence qui existe entre un compromis
imposé par les conditions objectives (la caisse des
grévistes est pauvre, ils ne sont pas soutenus, ils sont affamés et
épuisés au-delà du possible), compromis qui ne diminue en rien chez les
ouvriers qui l’ont conclu le dévouement révolutionnaire et la volonté
de continuer la lutte, - et un compromis de traîtres qui
rejettent sur les causes objectives leur bas égoïsme
(les briseurs de grèves concluent eux aussi un
« compromis » !), leur lâcheté, leur désir
de se faire bien venir des capitalistes, leur manque de fermeté devant
les menaces, parfois devant les exhortations, parfois devant les
aumônes, parfois devant la flatterie des capitalistes (ces compromis de
trahison sont particulièrement nombreux dans l’histoire du mouvement
ouvrier anglais, du côté des chefs des trade-unions, mais presque tous
les ouvriers dans tous les pays ont pu observer, sous une forme ou sous
une autre, des phénomènes analogues).
Il se présente
évidemment des cas isolés,
exceptionnellement difficiles et complexes, où les plus
grands efforts sont nécessaires pour bien déterminer le caractère
véritable de tel ou tel « compromis »,
- de même qu’il est très difficile de décider, dans certains cas, si le
meurtre était absolument légitime et même indispensable (par exemple,
en cas de légitime défense), ou s’il est le résultat d’une négligence
impardonnable, voire d’un plan perfide, habilement mis à exécution. (Il
va de soi qu’en politique, où il s’agit parfois de
rapports extrêmement complexes - nationaux et internationaux - entre
les classes et les partis, de nombreux cas se présenteront, infiniment
plus difficiles que la question de savoir Si un
« compromis » conclu à l’occasion d’une grève est
légitime, ou s’il est le fait d’un chef traître, d’un
briseur de grève, etc. Vouloir trouver une recette, ou une règle
générale (« Jamais de compromis » !) bonne
pour tous les cas, est absurde.
Il faut être assez
compréhensif pour savoir se retrouver
dans chaque cas particulier. La raison d’être de
l’organisation du parti et des chefs dignes de ce nom c’est, entre
autres choses, qu’ils doivent par un travail de longue haleine,
opiniâtre, multiple et varié de tous les représentants conscients de la
classe en question , acquérir les connaissances nécessaires,
l’expérience nécessaire et, de plus, le flair politique nécessaire à la
solution juste et prompte de questions politiques complexes.
Les gens naïfs et
totalement dépourvus d’expérience
s’imaginent qu’il suffit d’admettre les compromis en général pour que
toute limite soit effacée entre l’opportunisme, contre lequel nous
soutenons et devons soutenir une lutte intransigeante, et le marxisme
révolutionnaire ou le communisme.
Ces gens-là, s’ils ne
savent pas encore que toutes les
limites dans la nature et dans la société sont mobiles et jusqu’à un
certain point conventionnelles, on ne peut leur venir en
aide que moyennant une longue étude, instruction, éducation, expérience
de la vie et des choses politiques. Il faut savoir discerner, dans les
questions de politique pratique qui se posent à chaque moment
particulier ou spécifique de l’histoire, celles où se manifestent les
compromis les plus inadmissibles, les compromis de trahison, incarnant
l’opportunisme funeste à la classe révolutionnaire, et consacrer tous
les efforts pour les révéler et les combattre.
Pendant la guerre
impérialiste de 1914-1918 où
s’affrontaient deux groupes de pays également pillards et rapaces, la
forme principale, essentielle de l’opportunisme fut le
social-chauvinisme, c’est-à-dire le soutien de la « défense
nationale » qui, dans cette guerre, signifiait en réalité la
défense des intérêts spoliateurs de « sa »
bourgeoisie nationale. Après la guerre : la défense de la
spoliatrice « Société des Nations » ; la
défense des coalitions directes ou indirectes avec la bourgeoisie de
son pays contre le prolétariat révolutionnaire et le mouvement
« soviétique » ; la défense de la démocratie
bourgeoise et du parlementarisme bourgeois contre le « pouvoir
des Soviets », - telles ont été les principales manifestations
de ces inadmissibles compromis de trahison qui ont toujours abouti, en
fin de compte, à un opportunisme funeste au prolétariat révolutionnaire
et à la cause.
« ..... Repousser de la façon la plus
décidée tout compromis avec les autres partis... toute politique de
louvoiement et d’entente »,
écrivent les
« gauches » d’Allemagne
dans la brochure de Francfort.
Il est bien étonnant
qu’avec de pareilles idées Ces
gauches ne prononcent pas une condamnation catégorique du
bolchevisme ! Car enfin, il n’est pas possible que les gauches
d’Allemagne ignorent que toute l’histoire du
bolchevisme, avant et après la Révolution d’Octobre, abonde en exemples
de louvoiement, d’ententes et de compromis avec les autres partis, sans
en excepter les partis bourgeois !
Faire la
guerre pour le renversement de la
bourgeoisie internationale, guerre cent fois plus difficile, plus
longue, plus compliquée que la plus acharnée des guerres ordinaires
entre États, et renoncer d’avance à louvoyer, à exploiter les
oppositions d’intérêts (fusent-elles momentanées) qui divisent nos
ennemis, à passer des accords et des compromis avec des alliés
éventuels (fusent-ils temporaires, peu sûrs, chancelants,
conditionnels) ; n’est-ce pas d’un ridicule achevé ?
N’est-ce pas quelque chose comme de renoncer d’avance, dans l’ascension
difficile d’une montagne inexplorée et inaccessible jusqu’à ce jour, à
marcher parfois en zigzags, à revenir parfois sur ses pas, à renoncer à
la direction une fois choisie pour essayer des directions
différentes ? Et des gens manquant à ce point de conscience et
d’expérience (encore si leur jeunesse en était la cause : les
jeunes ne sont-ils pas faits pour débiter un certain temps des bêtises
pareilles !) ont pu être soutenus - de près ou de loin, de
façon franche ou déguisée, entièrement ou en partie, il
n’importe ! - par certains membres du Parti communiste
hollandais !!
Après la première
révolution socialiste du prolétariat,
après le renversement de la bourgeoisie dans un pays, le prolétariat de
ce pays reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie, d’abord
simplement à cause des relations internationales étendues de cette
dernière, puis à cause du renouvellement spontané et continu, de la
régénération du capitalisme et de la bourgeoisie par les petits
producteurs de marchandises dans le pays qui a renversé sa bourgeoisie.
On ne peut
triompher d’un adversaire plus
puissant qu’au prix d’une extrême tension des forces et à la condition
expresse d’utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive,
la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre
« fissure » entre les ennemis, les moindres
oppositions d’intérêts entre tes bourgeoisies des différents pays,
entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à
l’intérieur de chaque pays, aussi bien que la moindre possibilité de
s’assurer un allié numériquement fort, fut-il un allié temporaire,
chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n’a pas compris
cette vérité n’a compris goutte au marxisme, ni en général au
socialisme scientifique contemporain. Qui n’a pas prouvé
pratiquement, pendant un laps de temps assez long et en des situations
politiques assez variées, qu’il sait appliquer cette vérité dans les
faits, n’a pas encore appris à aider la classe révolutionnaire dans sa
lutte pour affranchir des exploiteurs toute l’humanité laborieuse. Et
ce qui vient d’être dit est aussi vrai pour la période qui précède et
qui suit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.
Notre théorie n’est pas
un dogme, mais un guide pour
l’action, ont dit Marx et Engels et la plus grave erreur, le crime le
plus grave de marxistes aussi « patentés » que Karl
Kautsky [3]
, Bauer [4]
et autres, c’est qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’ils n’ont pas su
appliquer cette vérité aux heures les plus décisives de la révolution
prolétarienne. « L’action politique, ce n’est pas un trottoir
de la perspective Nevski » (un trottoir net, large et uni de
l’artère principale, absolument rectiligne, de Pétersbourg), disait
déjà N. Tchernychevski, le grand socialiste russe de la période d’avant
Marx. Depuis Tchernychevski, les révolutionnaires russes ont payé de
sacrifices sans nombre leur méconnaissance ou leur oubli de cette
vérité. Il faut à tout prix faire en sorte que les communistes de
gauche et les révolutionnaires d’Europe occidentale et d’Amérique,
dévoués à la classe ouvrière, ne payent pas aussi cher que les Russes
retardataires l’assimilation de cette vérité.
Jusqu’à la chute du
tsarisme, les social-démocrates
révolutionnaires de Russie recoururent maintes fois aux services des
libéraux bourgeois, c’est-à-dire qu’ils passèrent quantité de compromis
pratiques avec ces derniers. En 1901-1902, dès avant la naissance du
bolchevisme, l’ancienne rédaction de l’Iskra (faisaient partie de cette
rédaction : Plékhanov, Axelrod, Zassoulitch, Martov, Potressov
et moi) avait conclu (pas pour longtemps, il est vrai) une alliance
politique formelle avec le leader politique du libéralisme bourgeois,
Strouve, tout en soutenant sans discontinuer la lutte
idéologique et politique la plus implacable contre le libéralisme
bourgeois et contre les moindres manifestations de son influence au
sein du mouvement ouvrier. Les bolcheviks ont toujours suivi cette
politique.
Depuis
1905, ils ont systématiquement
préconisé l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie contre
la bourgeoisie libérale et le tsarisme, sans toutefois
refuser jamais de soutenir la bourgeoisie contre le tsarisme (par
exemple, au scrutin de 2e
degré ou au scrutin de ballottage) et sans cesser la lutte idéologique
et politique la plus intransigeante contre le parti paysan
révolutionnaire bourgeois, les
« socialistes-révolutionnaires », qu’ils dénonçaient
comme des démocrates petits-bourgeois se prétendant socialistes.
En 1907,
les bolcheviks constituèrent, pour peu de temps, un bloc
politique formel avec les
« socialistes-révolutionnaires » pour les élections à
la Douma. De 1903 à 1912, nous avons séjourné avec les
mencheviks, parfois pendant plusieurs années, nominalement dans le même
parti social-démocrate, sans jamais cesser de les
combattre sur le terrain idéologique et politique comme agents de
l’influence bourgeoise sur le prolétariat et comme opportunistes.
Nous avons conclu pendant la guerre une sorte de compromis avec les
« kautskistes », les mencheviks de gauche (Martov) et
une partie des « socialistes-révolutionnaires »
(Tchernov, Nathanson) ; nous avons siégé avec eux à Zimmerwald
et Kienthal, publié des manifestes communs ; mais nous n’avons
jamais cessé ni relâché notre lutte idéologique et politique contre les
« kautskistes », les Martov et les Tchernov.
(Nathanson est mort en 1919, étant
« communiste-révolutionnarie » populiste très proche
de nous, presque solidaire avec nous.)
Au moment même de la
Révolution d’Octobre, nous avons
constitué un bloc politique, non point formel, mais très important (et
très réussi) avec la paysannerie petite-bourgeoise, en acceptant en
entier, sans y rien changer, le programme agraire des
socialistes-révolutionnaires ; c’est-à-dire que nous avons
consenti un compromis indéniable, afin de prouver aux paysans que, loin
de vouloir nous imposer, nous désirions nous entendre avec eux. Nous
avons proposé en même temps (et nous réalisions peu après) un bloc
politique formel - avec participation au gouvernement - aux
« socialistes-révolutionnaires de gauche » qui
dénoncèrent ce bloc au lendemain de la paix de Brest-Litovsk pour en
venir ensuite, en juillet 1918, à une insurrection armée et, plus tard,
à la lutte armée contre nous.
On conçoit donc que les
attaques des gauches d’Allemagne
contre le Comité central du Parti communiste allemand, auquel on
reproche d’admettre l’idée d’un bloc avec les
« indépendants » (le « Parti
social-démocrate indépendant d’Allemagne », les kautskistes),
nous paraissent absolument dénuées de sérieux ; c’est une
démonstration évidente de l’erreur des « gauches ».
Il y a eu, en Russie également, des mencheviks de droite (ils firent
partie du gouvernement Kérensky) qui correspondaient aux Scheidemann
d’Allemagne, et des mencheviks de gauche (Martov) en opposition aux
mencheviks de droite et correspondant aux kautskistes allemands.
Nous avons pu observer
clairement en 1917 le passage
graduel des masses ouvrières, du camp menchevik aux côtés des
bolcheviks : au 1° Congrès des Soviets de Russie, en juin
1917, nous ne réunissions que 53% des voix. La majorité appartenait aux
socialistes-révolutionnaires et aux mencheviks. Au deuxième Congrès des
Soviets (25 octobre 1917, vieux style) nous avions 51 % des
suffrages. Pourquoi en Allemagne le même élan, absolument identique,
des ouvriers - de droite vers la gauche - n’a-t-il pas conduit d’emblée
à l’affermissement des communistes, mais d’abord à celui du parti
intermédiaire des « indépendants », quoique ce parti
n’ait jamais eu aucune idée politique propre, aucune politique à lui,
et n’ait jamais fait que balancer entre les Scheidemann et les
communistes ?
Une des causes en a été
évidemment la tactique erronée
des communistes allemands, qui doivent reconnaître avec loyauté et sans
crainte leur erreur et apprendre à la corriger. Cette
erreur consistait à repousser la participation au parlement
réactionnaire, bourgeois, et aux syndicats réactionnaires ;
elle consistait en de nombreuses manifestations de cette maladie
infantile dite le « gauchisme », qui enfin s’est
extériorisée et n’en sera que mieux et plus vite guérie, avec plus de
profit pour l’organisme.
Le « Parti
social-démocrate indépendant
d’Allemagne » manque nettement d’homogénéité : à côté
des vieux chefs opportunistes (Kautsky, Hilferding et,
vraisemblablement, dans une large mesure, Crispien, Ledebour et
autres), qui ont prouvé leur incapacité à comprendre la signification
du pouvoir des Soviets et de la dictature du prolétariat, leur
incapacité à diriger la lutte révolutionnaire de ce dernier, - il s’est
formé dans ce parti une aile gauche, prolétarienne, qui suit une
progression singulièrement rapide. Des centaines de milliers de membres
de ce parti (qui en compte, je crois, jusqu’à 3/4 de million) sont des
prolétaires qui, s’éloignant de Scheidemann, marchent à grands pas vers
le communisme.
Cette aile prolétarienne
avait déjà proposé au congrès
des indépendants à Leipzig (en 1919) l’adhésion immédiate et sans
condition à la III° Internationale. Redouter un
« compromis » avec cette aile du parti serait tout
bonnement ridicule. Au contraire, les communistes se doivent de
rechercher et de trouver une forme appropriée de compromis susceptible,
d’une part, de faciliter et de hâter la complète et nécessaire fusion
avec cette aile, et, d’autre part, de ne gêner en rien la campagne
idéologique et politique des communistes contre l’aile droite
opportuniste des « indépendants ». Sans doute ne
sera-t-il pas facile d’établir la forme convenable du compromis, mais
il faut être un charlatan pour promettre aux ouvriers et aux
communistes allemands de les conduire à la victoire par un chemin
« facile ».
Le
capitalisme ne serait pas le
capitalisme si le prolétariat « pur » n’était entouré
d’une foule extrêmement bigarrée de types sociaux
marquant la transition du prolétaire au semi-prolétaire (à celui qui ne
tire qu’à moitié ses moyens d’existence de la vente de sa force de
travail), du semi-prolétaire au petit paysan (et au petit artisan dans
la ville ou à la campagne, au petit exploitant en général) ;
du petit paysan au paysan moyen, etc. ; si le prolétariat
lui-même ne comportait pas de divisions en catégories plus ou moins
développées, groupes d’originaires, professionnels, parfois religieux,
etc.
D’où la
nécessité, la nécessité absolue
pour l’avant-garde du prolétariat, pour sa partie consciente, pour le
Parti communiste, de louvoyer, de réaliser des ententes,
des compromis avec les divers groupes de prolétaires, les divers partis
d’ouvriers et de petits exploitants. Le tout est de
savoir appliquer cette tactique de manière à élever, et non à abaisser
le niveau de conscience général du prolétariat, son esprit
révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vaincre.
Notons d’ailleurs que la victoire des bolcheviks sur les mencheviks a
exigé, non seulement avant mais aussi après la Révolution d’Octobre
1917, l’application d’une tactique de louvoiement, d’ententes, de
compromis, de celles et de ceux, bien entendu, qui pouvaient faciliter,
hâter, consolider, renforcer la victoire des bolcheviks aux dépens des
mencheviks.
Les démocrates
petits-bourgeois (les mencheviks y
compris) balancent forcément ’entre la bourgeoisie et le prolétariat,
entre la démocratie bourgeoise et le régime soviétique, entre le
réformisme et l’esprit révolutionnaire, entre l’ouvriérisme et la
crainte devant la dictature du prolétariat, etc.
La juste
tactique des communistes doit
consister à utiliser ces hésitations, et non point à les
ignorer ; or les utiliser, c’est faire des concessions aux
éléments qui se tournent vers le prolétariat, et n’en faire qu’au
moment et dans la mesure où ils s’orientent vers ce dernier, tout en
luttant contre ceux qui se tournent vers la bourgeoisie.
Grâce à l’application de cette juste tactique, le menchevisme s’est de
plus en plus disloqué et se disloque chez nous, isolant les chefs qui
s’obstinent dans l’opportunisme et amenant dans notre camp les
meilleurs ouvriers, les meilleurs éléments de la démocratie
petite-bourgeoise. C’est là un processus de longue haleine, et les
« solutions » à tir rapide :
« Jamais de compromis, jamais de louvoiement » ne
peuvent qu’être préjudiciables à l’accroissement de l’influence du
prolétariat révolutionnaire et à la montée de ses effectifs.
Enfin, une des erreurs
incontestables des
« gauchistes » d’Allemagne, c’est qu’ils persistent
dans leur refus de reconnaître le traité de Versailles. Plus ce point
de vue est formulé avec « poids » et
« sérieux », avec « résolution » et
sans appel, comme le fait par exemple K. Horner, et moins cela paraît
sensé. Il ne suffit pas de renier les absurdités criantes du
« bolchevisme national » (Laufenberg et autres), qui
en vient à préconiser un bloc avec la bourgeoisie allemande pour
reprendre la guerre contre l’Entente, dans le cadre actuel de la
révolution prolétarienne internationale. Il faut comprendre qu’elle est
radicalement fausse, la tactique qui n’admet pas l’obligation pour
l’Allemagne soviétique (si une République soviétique allemande
surgissait à bref délai) de reconnaître pour un temps la paix de
Versailles et de s’y plier.
Il ne suit point de là
que les
« indépendants » aient eu raison de préconiser, quand
les Scheidemann [5]
siégeaient au gouvernement, quand le pouvoir des Soviets n’était pas
encore renversé en Hongrie
[6],
quand la possibilité n’était pas encore exclue d’une révolution
soviétique à Vienne qui eût appuyé les Soviets de Hongrie, - de
préconiser dans les conditions d’alors, la signature du traité de
Versailles. Les « indépendants » louvoyaient et
manœuvraient alors déplorablement, car ils assumaient une
responsabilité plus ou moins grande pour la trahison des Scheidemann,
ils glissaient plus ou moins des positions d’une guerre de classe sans
merci (et d’un sang-froid absolu) contre les Scheidemann, à une
position « hors-classe » ou « au-dessus des
classes ».
Mais il est manifeste
aujourd’hui que les communistes
d’Allemagne ne doivent pas se lier les mains en promettant de répudier
à toute force la paix de Versailles au cas où le communisme
triompherait. Ce serait absurde. Il faut dire : les
Scheidemann et les kautskistes ont commis une suite de trahisons qui
ont rendu difficile (en partie : ruiné net) l’alliance avec la
Russie soviétique, avec la Hongrie soviétique. Nous nous efforcerons
par tous les moyens, nous communistes, de faciliter et de préparer
cette alliance, sans être tenus le moins du monde de dénoncer à tout
prix - et immédiatement - la paix de Versailles.
La
possibilité de la dénoncer utilement ne dépend pas seulement des
succès du mouvement soviétique en Allemagne, mais aussi de ses succès
dans le monde entier. Ce mouvement a été entravé par les
Scheidemann et les kautskistes ; nous, nous le favorisons. Là
est le fond de la question, là est la différence radicale. Et si nos
ennemis de classe, les exploiteurs, leurs valets, les Scheidemann et
les kautskistes, ont laissé échapper mainte occasion de renforcer le
mouvement soviétique et en Allemagne et dans le monde, de renforcer la
révolution soviétique en Allemagne comme dans l’univers, la faute en
revient à eux.
La révolution soviétique
en Allemagne renforcera le
mouvement soviétique international, ce plus fort rempart (le seul sûr,
invincible et universellement puissant) contre la paix de Versailles,
contre l’impérialisme international en général. Faire passer
absolument, à toute force, immédiatement, la libération à l’égard du
traité de Versailles avant le problème de l’affranchissement des autres
pays opprimés du joug de l’impérialisme, c’est du nationalisme
petit-bourgeois (digne des Kautsky, des Hilferding, des Otto Bauer et Cie et non de
l’internationalisme révolutionnaire. Renverser la bourgeoisie dans tout
grand Etat européen, y compris l’Allemagne, serait un tel avantage pour
la révolution internationale que l’on pourrait et devrait consentir -
si besoin était - à proroger l’existence de la paix de Versailles.
Si la Russie a pu à elle
seule supporter, avec profit
pour la révolution, pendant plusieurs mois, le traité de Brest-Litovsk,
il n’y a rien d’impossible à ce que l’Allemagne soviétique, alliée à la
Russie soviétique, supporte avec profit pour la révolution une plus
longue existence du traité de Versailles.
Les
impérialistes de France, d’Angleterre,
etc., provoquent les communistes allemands, leur tendent ce
piège : « Dites que vous ne signerez pas le traité de
Versailles. » Et les communistes de gauche, au
lieu de manœuvrer habilement contre un ennemi perfide et à l’heure
actuelle plus puissant, au lieu de lui dire :
« Maintenant nous signerons le traité de
Versailles », tombent dans le piège comme des enfants. Se lier
les mains d’avance, dire tout haut à un ennemi qui, pour l’instant, est
mieux armé que nous, Si nous allons lui faire la guerre et à quel
moment, c’est pure sottise et non ardeur révolutionnaire. Accepter
le combat lorsqu’il est manifestement avantageux à l’ennemi, et non à
nous, c’est un crime ; et ceux-là ne valent rien, parmi les
politiques de la classe révolutionnaire, qui ne savent pas procéder par
« louvoiement, ententes et compromis », afin de se
soustraire à un combat pertinemment désavantageux.
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