LENINE
LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME
LE GAUCHISME
EXTRAITS
6
Quelques conclusions
La révolution bourgeoise
de 1905, en Russie, marque un
tournant extrêmement original de l’histoire universelle : dans
un des pays capitalistes les plus arriérés, le mouvement gréviste avait
atteint une ampleur et une puissance sans précédent dans le monde.
Pendant le seul mois de janvier 1905, le nombre des grévistes fut dix
fois plus élevé que la moyenne annuelle des grévistes durant les dix
années précédentes (1895-1904) ; de janvier à octobre 1905,
les grèves augmentaient sans cesse et dans de vastes proportions. Sous
l’influence d’une série de facteurs historiques très particuliers, la
Russie retardataire fut la première à donner au monde non seulement
l’exemple d’une progression par bonds, pendant la révolution, de
l’activité spontanée des masses opprimées (on avait vu cela dans toutes
les grandes révolutions), mais encore l’exemple d’un prolétariat dont
le rôle est infiniment supérieur à son importance numérique dans la
population ; l’exemple de la combinaison de la
grève économique et de la grève politique avec transformation de cette
dernière en insurrection armée, et enfin, de L’apparition d’une
nouvelle forme de lutte massive et d’organisation massive des classes
opprimées par le capitalisme : les Soviets.
Les révolutions de
février et d’octobre 1917 ont amené
les Soviets à un développement complet à l’échelle nationale, et puis à
leur triomphe dans la révolution socialiste prolétarienne. Moins
de deux ans plus tard apparaissait le caractère international des
Soviets ; on vit cette forme de lutte et
d’organisation s’étendre au mouvement ouvrier universel, et s’affirmer
la mission historique des Soviets, fossoyeurs, héritiers, successeurs
du parlementarisme bourgeois, de La démocratie bourgeoise en général.
Bien plus. L’histoire du
mouvement ouvrier montre
aujourd’hui que dans tous les pays, le communisme naissant,
grandissant, marchant à la victoire, est appelé à traverser une période
de lutte (qui a déjà commencé), d’abord et surtout, contre le
« menchevisme » propre (de chaque pays), c’est-à-dire
l’opportunisme et le social-chauvinisme ; puis, à titre de
complément, pour ainsi dire, contre le communisme « de
gauche ».
La première de ces
luttes s’est déroulée dans tous les
pays, sans une seule exception, que je sache, sous la forme d’un duel
entre la lI° Internationale (aujourd’hui pratiquement tuée [1]
..) et la III°. L’autre lutte s’observe en Allemagne et en Angleterre,
en Italie et en Amérique (où nous voyons une partie au moins des
« Ouvriers industriels du monde » et des tendances
anarcho-syndicalistes, défendre les erreurs du communisme de gauche,
tout en reconnaissant d’une façon à peu près générale, presque sans
réserve, le système soviétique) ; elle s’observe aussi en
France (attitude d’une portion des anciens syndicalistes - qui
reconnaissent également le système soviétique - envers les partis
politiques et le parlementarisme) ; c’est dire qu’elle
s’observe incontestablement à une échelle non seulement internationale,
mais même universelle.
Mais, bien que l’école
préparatoire qui conduit le
mouvement ouvrier à la victoire sur la bourgeoisie soit au fond partout
la même, ce développement s’accomplit dans chaque pays à sa manière.
Les grands États capitalistes avancés parcourent ce chemin beaucoup
plus vite que le bolchevisme, auquel l’histoire avait imparti un délai
de quinze ans pour se préparer à la victoire en tant que tendance
politique organisée.
La III° Internationale a
déjà remporté, dans le court
délai d’une année, une victoire décisive, en battant la II°
Internationale jaune, social-chauvine qui, il y a quelques mois encore,
était infiniment plus forte que la III° Internationale, semblait solide
et puissante, jouissait de l’appui total, direct et indirect, matériel
(sinécures ministérielles, passeports, presse) et idéologique de la
bourgeoisie mondiale.
L’essentiel aujourd’hui
est que les communistes de
chaque pays prennent bien conscience, d’une part, des objectifs
fondamentaux - objectifs de principe - de la lutte
contre l’opportunisme et le doctrinarisme « de
gauche », et de l’autre, des particularités concrètes que
cette lutte revêt et doit inévitablement revêtir dans chaque pays,
conformément aux caractères spécifiques de son économie, de sa
politique, de sa culture, de sa composition nationale (Irlande, etc.),
de ses colonies, de ses divisions religieuses, etc., etc. On sent
partout s’élargir et grandir le mécontentement contre la II°
Internationale, tant à cause de son opportunisme que de son inaptitude
ou de son incapacité à créer un organisme véritablement centralisé, un
véritable centre dirigeant propre à orienter la tactique internationale
du prolétariat révolutionnaire dans sa lutte pour la république
soviétique universelle.
Il faut bien se rendre
compte qu’un pareil centre de
direction ne peut, en aucun cas, bâtir son activité sur le
stéréotypage, le nivellement mécanique, l’identification des règles
tactiques de lutte. Aussi longtemps que des distinctions nationales et
politiques existent entre les peuples et les pays, -distinctions qui
subsisteront longtemps, très longtemps, même après l’établissement de
la dictature du prolétariat à l’échelle mondiale, - l’unité
de tactique internationale du mouvement ouvrier communiste de tous les
pays veut, non pas l’effacement de toute diversité, non pas la
suppression des distinctions nationales (à l’heure actuelle c’est un
rêve insensé), mais une application des principes fondamentaux du
communisme (pouvoir des Soviets et dictature du prolétariat), qui
modifie correctement ces principes dans les questions de détail, les
adapte et les ajuste comme il convient aux particularités nationales et
politiques.
Rechercher, étudier,
découvrir, deviner, saisir ce qu’il
y a de particulièrement national, de spécifiquement national dans la
manière concrète dont chaque pays aborde la solution du problème
international, le même pour tous : vaincre l’opportunisme et
le dogmatisme de gauche au sein du mouvement ouvrier, renverser la
bourgeoisie, instaurer la République des Soviets et la dictature du
prolétariat, telle est, au moment historique que nous traversons, la
principale tâche assignée à tous les pays avancés (et pas seulement
avancés).
L’essentiel - pas tout
évidemment, tant s’en faut, mais
cependant l’essentiel - est déjà fait pour attirer l’avant-garde de la
classe ouvrière et la faire passer du côté du pouvoir des Soviets
contre le parlementarisme, du côté de la dictature du prolétariat
contre la démocratie bourgeoise. Il faut concentrer maintenant toutes
les forces, toute l’attention sur l’étape suivante qui semble être, et
est réellement, à un certain point de vue, moins fondamentale, mais
cependant plus proche de la solution pratique du problème, à
savoir : la recherche des formes pour passer à la révolution
prolétarienne ou l’aborder.
L’avant-garde
prolétarienne est conquise
idéologiquement. C’est le principal. Autrement, faire même un premier
pas vers la victoire serait impossible. Mais de là à la victoire, il y
a encore assez loin. On ne peut vaincre avec
l’avant-garde seule. Jeter l’avant-garde seule dans la
bataille décisive, tant que la classe tout entière, tant que les
grandes masses n’ont pas pris soit une attitude d’appui direct à
l’avant-garde, soit tout au moins de neutralité bienveillante, qui les
rende complètement incapables de soutenir son adversaire, ce serait une
sottise, et même un crime.
Or, pour que vraiment la
classe tout entière, pour que
vraiment les grandes masses de travailleurs et d’opprimés du Capital en
arrivent à une telle position, la propagande seule, l’agitation seule
ne suffisent pas. Pour cela, il faut que ces masses
fassent leur propre expérience politique. Telle est la loi fondamentale
de toutes les grandes révolutions, loi confirmée maintenant avec une
force et un relief frappants, non seulement par la Russie, mais aussi
par l’Allemagne. Ce ne sont pas seulement les masses
ignorantes, souvent illettrées, de Russie, ce sont aussi les masses
d’Allemagne, hautement cultivées, sans un seul analphabète, qui ont dû
éprouver à leurs dépens toute la faiblesse, toute la veulerie, toute
l’impuissance, toute la servilité devant la bourgeoisie, toute la
lâcheté du gouvernement des paladins de la lI° Internationale, le
caractère inévitable de la dictature des ultra-réactionnaires, seule
alternative en face de la dictature du prolétariat, pour se tourner
résolument vers le communisme.
L’objectif immédiat de
l’avant-garde consciente du
mouvement ouvrier international, c’est-à-dire des partis, groupes et
tendances communistes, c’est de savoir amener les larges masses (encore
somnolentes, apathiques, routinières, inertes, engourdies, dans la
plupart des cas) à cette position nouvelle ou plutôt de savoir conduire
non seulement son parti, mais aussi les masses en train d’arriver, de
passer à cette nouvelle position. Si le premier objectif
historique (attirer l’avant-garde consciente du prolétariat aux côtés
du pouvoir des Soviets et de la dictature de la classe ouvrière) ne
pouvait être atteint sans une victoire complète, idéologique et
politique, sur l’opportunisme et le social-chauvinisme,
le second objectif qui devient d’actualité et qui consiste à savoir
amener les masses à cette position nouvelle, propre à assurer la
victoire de l’avant-garde dans la révolution, cet objectif actuel ne
peut être atteint sans liquidation du doctrinarisme de
gauche, sans réfutation décisive et élimination complète de ses erreurs.
Tant qu’il
s’agissait (et dans la mesure
où il s’agit encore) de rallier au communisme l’avant-garde du
prolétariat, la propagande s’est située au premier plan ; même
les petits cercles de propagande sont utiles et féconds en dépit des
défauts qui leur sont inhérents. Mais quand il s’agit de
l’action pratique des masses, de la distribution - s’il m’est permis de
m’exprimer ainsi - d’armées fortes de millions d’hommes, de la
répartition de toutes les forces de classe d’une société donnée en vue
du combat final et décisif, on ne fera rien avec les seules méthodes de
propagande, avec la seule répétition des vérités du communisme
« pur ». Il ne faut pas compter ici par milliers,
comme le fait en somme le propagandiste, membre d’un groupe restreint
et qui n’a pas encore dirigé les masses ; il faut compter ici
par millions et par dizaines de millions. Il ne suffit
pas de se demander si l’on a convaincu l’avant-garde de la classe
révolutionnaire ; il faut encore savoir si les forces
historiquement agissantes de toutes les classes, absolument de toutes
les classes sans exception, d’une société donnée, sont disposées de
façon que la bataille décisive soit parfaitement à point, - de
façon :
1 que toutes les forces de
classe qui nous sont hostiles soient
suffisamment en difficulté, se soient suffisamment entre-déchirées,
soient suffisamment affaiblies par une lutte au-dessus de leurs
moyens ;
2 que tous les éléments
intermédiaires, hésitants, chancelants,
inconstants - la petite bourgeoisie, la démocratie petite-bourgeoise
par opposition à la bourgeoisie - se soient suffisamment démasqués aux
yeux du peuple, suffisamment déshonorés par leur faillite
pratique ; qu’au sein du prolétariat un puissant mouvement
d’opinion se fasse jour en faveur de l’action la plus décisive, la plus
résolument hardie et révolutionnaire contre la bourgeoisie. C’est alors
que la révolution est mûre ; c’est alors que, si nous avons
bien tenu compte de toutes les conditions indiquées, sommairement
esquissées plus haut, et si nous avons bien choisi le moment, notre
victoire est assurée.
Les divergences de vues
entre les Churchill et les Lloyd
George d’une part, - ces types d’hommes politiques existent dans tous
les pays, sauf des différences nationales insignifiantes, - et puis
entre les Henderson et les Lloyd George d’autre part, sont
dérisoires et absolument dénuées d’importance du point de vue du
communisme pur, c’est-à-dire abstrait, c’est-à-dire qui n’est pas assez
mûr pour une action de masse, politique et pratique. Mais du point de
vue de cette action pratique des masses, ces différences sont d’une
importance extrême. Pour un communiste qui veut être non
seulement un propagandiste conscient, convaincu, théoriquement averti,
mais un guide pratique pour les masses dans la révolution, c’est
un point capital que de tenir compte de ces différences, de savoir
déterminer le moment où seront arrivés à pleine maturité les conflits
inévitables entre ces « amis »,
conflits qui affaiblissent et débilitent tous ces
« amis » pris ensemble.
Le plus strict
dévouement aux idées du communisme doit
s’allier à l’art de consentir tous les indispensables compromis
pratiques, louvoiements, zigzags, manœuvres de conciliation et de
retraite, etc., afin de hâter l’avènement et puis l’usure du pouvoir
politique des Henderson (héros de la lie Internationale, pour ne pas
désigner nommément ces représentants de la démocratie petite-bourgeoise
qui se disent socialistes) ; afin de hâter
pratiquement leur inévitable faillite, qui éclairera les masses
justement dans l’esprit qui est le nôtre, justement dans le sens du
communisme ; afin de hâter les inévitables
frictions, querelles, conflits, le complet divorce entre les Henderson,
les Lloyd George, les Churchill (entre mencheviks et
socialistes-révolutionnaires, cadets et monarchistes ; entre
les Scheidemann, la bourgeoisie et les affidés de Kapp,
etc.) ; et afin de choisir de façon judicieuse le moment où la
dislocation sera la plus grande entre tous ces « soutiens de
la sacro-sainte propriété privée », pour les battre tous par
une attaque décisive du prolétariat et conquérir le pouvoir politique.
L’histoire en général,
et plus particulièrement
l’histoire des révolutions, est toujours plus riche de contenu, plus
variée, plus multiforme, plus vivante, « plus
ingénieuse » que ne le pensent les meilleurs partis, les
avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. Et
cela se conçoit, puisque les meilleures avant-gardes expriment la
conscience, la volonté, la passion, l’imagination de dizaines de mille
hommes, tandis que la révolution est, - en des moments d’exaltation et
de tension particulières de toutes les facultés humaines, - l’œuvre de
la conscience, de la volonté, de la passion, de l’imagination de
dizaines de millions d’hommes aiguillonnés par la plus âpre lutte des
classes.
De là deux
conclusions pratiques d’une
grande importance : la première, c’est que la classe
révolutionnaire, pour remplir sa tâche, doit savoir prendre possession
de toutes les formes et de tous les côtés, sans la moindre exception,
de l’activité sociale (quitte à compléter, après la conquête du pouvoir
politique et parfois au prix d’un grand risque et d’un danger énorme,
ce qu’elle n’aura pas terminé avant cette conquête) ; la
seconde, c’est que la classe révolutionnaire doit se tenir prête à
remplacer vite et brusquement une forme par une autre.
On
conviendra qu’elle serait déraisonnable
ou même criminelle, la conduite d’une armée qui n’apprendrait pas à
manier toutes les armes, tous les moyens et procédés de lutte dont
dispose ou dont peut disposer l’ennemi. Or cette vérité
s’applique mieux encore à la politique qu’à l’art militaire. On peut
moins encore prévoir en politique quel moyen de lutte se révélera, dans
telles ou telles situations futures, praticable ou avantageux pour
nous. Ne pas savoir user de tous les moyens de lutte, c’est risquer une
grande défaite, -parfois même décisive, -
pour peu que des changements indépendants de notre volonté, survenus
dans la situation des autres classes, mettent à l’ordre du jour une
forme d’action où nous serions particulièrement faibles.
Si nous
savons user de tous les moyens de
lutte, nous triomphons à coup sûr, puisque nous
traduisons les intérêts de la classe réellement avancée, réellement
révolutionnaire, même si les circonstances ne nous permettent pas de
faire usage de l’arme la plus dangereuse pour l’ennemi, de celle qui
porte le plus vite des coups mortels. Les révolutionnaires sans
expérience pensent souvent que les moyens de lutte légaux sont entachés
d’opportunisme, car c’est sur ce terrain que la bourgeoisie a le plus
souvent (surtout en des temps « pacifiques », non
révolutionnaires) trompé et mystifié les ouvriers ; et que les
moyens de lutte illégaux sont révolutionnaires.
Mais c’est faux. Ce qui
est vrai, c’est que sont
opportunistes et traîtres à la classe ouvrière les partis et les chefs
qui ne savent pas ou ne veulent pas (ne dis pas : je ne peux
pas, dis : je ne veux pas) user des moyens de lutte illégaux
dans une situation comme, par exemple, celle de la guerre impérialiste
de 1914-1918, où la bourgeoisie des pays démocratiques les plus libres
trompait les ouvriers avec un cynisme et une frénésie sans nom, en
interdisant de dire la vérité sur le caractère spoliateur de la guerre.
Mais les révolutionnaires qui ne savent pas allier
aux formes illégales de lutte toutes les formes légales sont de bien
mauvais révolutionnaires. Il n’est pas difficile d’être un
révolutionnaire quand la révolution a éclaté déjà et bat son
plein ; quand tout un chacun s’y rallie par
simple engouement, pour suivre la mode, parfois même pour faire
carrière.
Sa
« libération » de ces piètres
révolutionnaires, le prolétariat doit la payer plus tard, après sa
victoire, par des efforts inouïs, par un martyre douloureux,
pourrait-on dire. Il est beaucoup plus difficile - et
beaucoup plus précieux - de se montrer révolutionnaire quand la
situation ne permet pas encore la lutte directe, déclarée,
véritablement massive, véritablement révolutionnaire, de savoir
défendre les intérêts de la révolution (par la
propagande, par l’agitation, par l’organisation) dans des institutions
non révolutionnaires, voire nettement réactionnaires, dans une ambiance
non révolutionnaire, parmi des masses incapables de comprendre tout de
suite la nécessité d’une méthode d’action révolutionnaire.
Savoir trouver,
pressentir, déterminer exactement la
voie concrète ou le tour spécial des événements, qui conduira les
masses vers la grande lutte révolutionnaire véritable, décisive et
finale : tel est le principal objet du communisme actuel en
Europe occidentale et en Amérique.
Exemple :
l’Angleterre. Nous ne pouvons pas
savoir, -et personne ne peut déterminer par avance, - quand éclatera
là-bas la vraie révolution prolétarienne et quel motif contribuera le
plus à éveiller, à enflammer, à pousser à la lutte les .masses les plus
grandes, aujourd’hui encore assoupies. Nous sommes donc obligés de
conduire tout notre travail préparatoire de façon à être ferrés des
quatre pieds, selon le mot de feu Plekhanov à l’époque où il était
marxiste et révolutionnaire. Il se peut qu’une crise parlementaire
« fasse la trouée », « rompe la
glace » ; il se peut qu’une crise naisse de la
confusion inextricable, de l’aggravation et de l’exaspération chaque
jour croissantes des antagonismes coloniaux et impérialistes ;
peut-être autre chose encore, etc.
Nous ne parlons pas du
genre de lutte qui décidera du
sort de la révolution prolétarienne en Angleterre (cette question ne
suscite de doute dans l’esprit d’aucun communiste ; elle est
résolue pour nous tous, et résolue une fois pour toutes). Nous
parlons du motif qui incitera les masses prolétariennes, aujourd’hui
encore assoupies, à se mettre en mouvement et les amènera au seuil de
la révolution.
N’oublions pas qu’il a
suffi dans la république
française bourgeoise, par exemple, en face d’une situation qui, tant au
point de vue international qu’au point de vue intérieur, était cent
fois moins révolutionnaire qu’aujourd’hui, d’une circonstance aussi
« imprévue » et aussi
« insignifiante » qu’une de ces mille et mille
fourberies malhonnêtes du militarisme réactionnaire (l’affaire
Dreyfus), pour mettre le peuple à deux doigts de la guerre
civile !
En Angleterre, les
communistes doivent sans cesse, sans
relâche, sans défaillance tirer parti à la fois des élections
parlementaires et de toutes les péripéties de la politique irlandaise,
coloniale, impérialiste du gouvernement britannique dans le monde
entier, ainsi que de tous les autres domaines, sphères et aspects de la
vie sociale ; ils doivent travailler partout dans un esprit
nouveau, dans l’esprit du communisme, de la III° Internationale, et non
de la II°.
Ce n’est ici ni le temps
ni le lieu de décrire les
modalités de la participation « russe »,
« bolchevique », aux élections et à la lutte
parlementaires ; je tiens cependant à assurer les communistes
de l’étranger qu’elles ne ressemblaient en rien aux habituelles
campagnes parlementaires de l’Europe occidentale. On en conclut
souvent : « Il en va ainsi chez vous, en Russie, mais
notre parlementarisme est différent. » Conclusion fausse. Les
communistes, les partisans de la III° Internationale dans tous les pays
sont précisément là pour changer sur toute la ligne, dans tous les
domaines de la vie, le vieux travail socialiste, trade-unioniste,
syndicaliste et parlementaire, en un travail nouveau, communiste.
Des traits opportunistes
et purement bourgeois, des
traits d’affairisme et de fourberie capitaliste se sont aussi
manifestés surabondamment dans nos élections. Les
communistes d’Europe occidentale et d’Amérique doivent apprendre à
créer un parlementarisme nouveau, inaccoutumé, non opportuniste, non
arriviste : il faut que le Parti communiste
formule ses mots d’ordre ; que les vrais prolétaires, aidés
des éléments pauvres, inorganisés et entièrement écrasés, répandent et
distribuent des tracts, visitent le domicile des ouvriers, les
chaumières des prolétaires ruraux et des paysans des hameaux perdus
(heureusement que dans le reste de l’Europe il y a beaucoup moins de
hameaux perdus qu’en Russie ; en Angleterre ils sont très peu
nombreux) ;
Qu’ils(les communistes)
pénètrent dans les cabarets tout
ce qu’il y a de plus peuple, s’insinuent dans les associations,
sociétés, rassemblements fortuits les plus populaires ; qu’ils
parlent au peuple, mais pas un langage d’érudit (et pas trop
parlementaire) ; qu’ils ne courent pas le moins
du monde après un « siège » au parlement,
mais éveillent partout la pensée, entraînent la masse, prennent au mot
la bourgeoisie, utilisent l’appareil qu’elle a créé, les élections
qu’elle a fixées, les appels qu’elle adresse au peuple
entier ; qu’ils fassent connaître le bolchevisme au peuple
comme jamais (en régime bourgeois) on n’a pu le faire en dehors des
périodes électorales (exception faite bien entendu pour les grandes
grèves où le même appareil de propagande populaire fonctionnait chez
nous avec plus d’intensité encore).
Chose difficile,
extrêmement difficile à réaliser en
Europe occidentale et en Amérique ; mais on peut et l’on doit
s’acquitter de cette tâche ; car, d’une façon générale, on ne
saurait, sans fournir un effort, atteindre les objectifs du communisme.
Et il s’agit de travailler à l’accomplissement de tâches pratiques de
plus en plus variées, de plus en plus liées à toutes les branches de la
vie sociale et permettant de conquérir une branche, un domaine après
l’autre, sur la bourgeoisie.
Il faut aussi, dans
cette même Angleterre, procéder
d’une façon nouvelle (pas en socialistes, mais en
communistes, pas en réformistes, mais en révolutionnaires)
au travail de propagande, d’agitation et d’organisation dans l’armée et
parmi les nationalités opprimées ou ne jouissant pas de la plénitude
des droits dans « leur » Etat (Irlande, colonies).
Car dans tous ces
domaines de la vie sociale ;
à l’époque de l’impérialisme en général et maintenant surtout, après
une guerre qui, ayant épuisé les peuples, leur ouvre rapidement les
yeux sur la vérité (à savoir que des dizaines de millions d’hommes ont
été tués et mutilés uniquement pour décider lequel des deux rapaces,
anglais ou allemand, pillerait le plus de pays), dans tous ces domaines
de la vie sociale, on voit s’accumuler des matières inflammables et se
créer de nombreuses causes de conflits, de crises et d’aggravation de
la lutte de classe. Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir quelle
étincelle - dans cette masse d’étincelles qui jaillissent maintenant de
partout, dans tous les pays, sous l’influence de la crise économique et
politique mondiale, - pourra allumer l’incendie, dans le sens d’un
éveil particulier des masses.
Aussi
devons-nous mettre en action nos
nouveaux principes, les principes communistes, pour
« préparer » tous les terrains, même les plus
anciens, les plus amorphes et les plus stériles en apparence,
sinon nous ne serons pas à la hauteur de notre tâche, nous serons
exclusifs, nous ne prendrons pas possession de toutes les armes, nous
ne nous préparerons ni à la victoire sur la bourgeoisie (qui a organisé
- et maintenant désorganisé - tous les aspects de la vie sociale sur le
mode bourgeois), ni à la future réorganisation communiste de toute la
vie, après cette victoire.
Depuis la révolution
prolétarienne de Russie et les
victoires inattendues (pour la bourgeoisie et les philistins,
)remportées par cette révolution à l’échelle internationale, l’univers
entier est devenu tout autre, la bourgeoisie de même a changé partout. Elle
redoute le « bolchevisme », elle est exaspérée contre
lui jusqu’à en perdre la raison. Et c’est précisément
pourquoi, d’une part, elle précipite le cours des événements ;
de l’autre, attentive à réprimer violemment le bolchevisme, elle
affaiblit par là ses propres positions sur toute une série d’autres
terrains. Ces deux circonstances, les communistes de tous les pays
avancés doivent en tenir compte dans leur tactique.
Lorsque les cadets
russes et Kérensky déclenchèrent une
campagne forcenée contre les bolcheviks - surtout, depuis avril 1917 et
plus encore en juin et juillet, - ils « forcèrent la
note ». Les millions d’exemplaires de journaux bourgeois, qui
clamaient sur tous les modes contre les bolcheviks, permirent aux
masses de juger le bolchevisme ; et puis, en dehors de la
presse, toute la vie sociale, précisément grâce au
« zèle » de la bourgeoisie, s’emplissait de
discussions sur le bolchevisme.
Maintenant, à l’échelle
internationale, les
millionnaires de tous les pays se comportent de telle façon que nous
devons leur être profondément reconnaissants. Ils persécutent le
bolchevisme avec autant de zèle que le firent Kérensky et Cie ; ils
« forcent la note », et ils nous aident tout comme
Kérensky.
Quand la bourgeoisie
française fait du bolchevisme le
centre de l’agitation électorale, taxant de bolchevisme des socialistes
relativement modérés ou hésitants ; quand la bourgeoisie
américaine, perdant complètement la tête, appréhende des milliers et
des milliers d’hommes soupçonnés de bolchevisme et crée une atmosphère
de panique en répandant partout des nouvelles sur les complots
bolcheviks ; quand la bourgeoisie anglaise, la « plus
sérieuse » de toutes dans le monde, commet, malgré toute son
intelligence et toute son expérience, d’invraisemblables sottises,
fonde d’opulentes « sociétés de lutte contre le
bolchevisme », crée une littérature spéciale sur le
bolchevisme, recrute pour faire la guerre au bolchevisme un personnel
supplémentaire de savants, d’agitateurs, de prêtres, - nous devons
saluer et remercier messieurs les capitalistes. Ils travaillent pour
nous. Ils nous aident à intéresser les masses à la substance même et au
rôle du bolchevisme. Ils ne peuvent pas agir autrement, puisque leurs
efforts pour « taire », pour étouffer le bolchevisme
ont déjà avorté.
Cependant la bourgeoisie
ne voit à peu près qu’un seul
aspect du bolchevisme : l’insurrection, la violence, la
terreur ; aussi bien, elle s’efforce de se préparer à la
résistance et à la riposte de ce côté-là surtout. Il se peut qu’elle
réussisse dans certains cas, dans certains pays, pour des intervalles
de temps plus ou moins courts : cette éventualité doit être
envisagée, et nous n’avons absolument rien à redouter de cette
réussite. Le communisme « surgit » littéralement de
tous les points de la vie sociale ; il éclot décidément
partout ; la « contagion » (pour nous servir
d’un terme de comparaison affectionné de la bourgeoisie et de la police
bourgeoise, et qui leur est le plus « agréable ») a
pénétré à fond l’organisme et l’a imprégné tout entier.
Que l’on
« bouche » avec un soin
particulier une des issues, la « contagion » en
trouvera une autre, parfois la plus imprévisible.
La vie l’emportera. La bourgeoisie peut bien se démener, s’irriter
jusqu’à en perdre la raison, forcer la note, commettre des sottises, se
venger par avance des bolcheviks et tâcher de massacrer (dans les
Indes, en Hongrie, en Allemagne, etc.) de nouvelles centaines, des
milliers, des centaines de milliers de bolcheviks de demain ou
d’hier : en agissant de la sorte, la
bourgeoisie agit comme l’ont fait toutes les classes condamnées par
l’histoire.
Les
communistes doivent savoir que
l’avenir leur appartient en tout état de cause. Et c’est
pourquoi nous pouvons (et devons) unir, dans la grande lutte
révolutionnaire, l’ardeur la plus passionnée au plus grand sang-froid
et à l’estimation la plus réfléchie des convulsions forcenées de la
bourgeoisie. La révolution russe a été cruellement battue en
1905 ; les bolcheviks russes furent battus en juillet
1917 ; plus de 15000 communistes allemands furent massacrés à
la suite des savantes provocations et adroites manœuvres de Scheidemann
et Noske alliés à la bourgeoisie et aux généraux
monarchistes ; la terreur blanche est déchaînée en Finlande et
en Hongrie. Mais dans tous les pays et dans toutes les circonstances,
le communisme s’aguerrit et grandit. Il jette de si profondes racines
que les persécutions, loin de l’affaiblir et de le débiliter, le
rendent plus fort. Il ne nous manque qu’une chose pour marcher à la
victoire avec plus d’assurance et de fermeté, à savoir : le
sentiment net et profond, chez les communistes de tous les pays, de la
nécessité d’avoir le maximum de souplesse dans leur tactique. Ce
qui aujourd’hui manque au communisme, d’une si belle venue, dans les
pays avancés surtout, c est cette conscience et l’art de s’en inspirer
dans la pratique.
Ce qui est advenu à des
marxistes d’une aussi haute
érudition, à des chefs de la II° Internationale aussi dévoués au
socialisme que Kautsky, Otto Bauer et autres, pourrait (et devrait)
être une utile leçon. Ils comprenaient parfaitement la nécessité d’une
tactique souple ; ils avaient appris eux-mêmes et ils
enseignaient aux autres la dialectique marxiste (et beaucoup de ce qui
a été fait par eux dans ce domaine restera à jamais parmi les
acquisitions précieuses de la littérature socialiste) ; mais
au moment d’appliquer cette dialectique, ils commirent une erreur si
grande, ou se révélèrent pratiquement de tels
non-dialecticiens, des hommes tellement incapable d’escompter les
prompts changements de forme et la rapide entrée d’un contenu nouveau
dans les formes anciennes, que leur sort n’est guère
plus enviable que celui de Hyndman, de Guesde et Plékhanov.
La cause essentielle de
leur faillite, c’est qu’ils se
sont laissé « hypnotiser » par une seule des formes
de croissance du mouvement ouvrier et du socialisme, forme dont ils ont
oublié le caractère limité ; ils ont eu peur de voir le
bouleversement rendu inévitable par les conditions objectives, et
ils ont continué à répéter des vérités élémentaires, apprises par cœur,
aussi indiscutables à première vue que : trois c’est plus que
deux. Or, la politique ressemble plus à l’algèbre qu’à
l’arithmétique, et encore plus aux mathématiques supérieures qu’aux
mathématiques élémentaires. En réalité, toutes les formes anciennes du
mouvement socialiste se sont remplies d’une substance
nouvelle ; de ce fait un nouveau signe, le signe
« moins », est apparu devant les chiffres, tandis que
nos sages ont continué opiniâtrement (et continuent encore) à se
persuader et à persuader les autres que « moins
trois », c’est plus que « moins deux ».
Tâchons que les
communistes ne commettent pas la même
erreur dans un autre sens, ou plutôt que cette même erreur, commise
dans un autre sens par les communistes « de gauche »,
soit corrigée le plus vite et avec le moins de suites possibles pour
l’organisme. Le doctrinarisme de gauche est aussi une erreur, pas
seulement le doctrinarisme de droite. Evidemment, l’erreur représentée
par le doctrinarisme de gauche dans le mouvement communiste est, à
l’heure présente, mille fois moins dangereuse et moins grave que
l’erreur représentée par le doctrinarisme de droite (c’est-à-dire le
social-chauvinisme et le kautskisme) ; mais cela vient
uniquement de ce que le communisme de gauche est une tendance de
formation récente, qui ne fait que de naître. C’est d’ailleurs la seule
raison pour laquelle la maladie peut être, dans certaines conditions,
facilement guérie, et il faut en entreprendre la guérison avec le
maximum d’énergie.
Les formes anciennes ont
éclaté, leur nouveau contenu -
contenu antiprolétarien, réactionnaire - ayant atteint un développement
démesuré. Notre activité (pour le pouvoir des Soviets, pour la
dictature du prolétariat) a maintenant, au point de vue du
développement du communisme international, un contenu si solide, si
vigoureux, si puissant qu’il peut et doit se manifester sous n’importe
quelle forme, nouvelle ou ancienne ; il peut et doit changer,
vaincre, se soumettre toutes les formes, anciennes aussi bien que
nouvelles, - non point pour s’accommoder des formes anciennes, mais
pour savoir faire de toutes les formes, qu’elles soient anciennes ou
nouvelles, un instrument de la victoire du communisme, victoire
définitive et totale, décisive et sans retour.
Les communistes doivent
appliquer tous leurs efforts
pour orienter le mouvement ouvrier, et en général l’évolution sociale,
par la voie la plus directe et la plus rapide, vers le triomphe
universel du pouvoir des Soviets et vers la dictature du prolétariat.
C’est là une vérité indiscutable. Mais il suffit de
faire le moindre pas au-delà, - un pas accompli, semble-t-il, dans la
même direction, - pour que cette vérité se change en erreur.
Il n’est que de dire, comme les communistes de gauche d’Allemagne et
d’Angleterre, que nous ne reconnaissons qu’une seule voie, la voie
directe ; que nous n’admettons ni louvoiements, ni accords, ni
compromis, et ce sera tomber dans une erreur qui peut porter, qui
partiellement a déjà porté et porte les plus graves préjudices au
communisme.
Le doctrinarisme de
droite s’entête à n’admettre que les
formes anciennes, il a fait complètement faillite, n’ayant pas remarqué
le nouveau contenu. Le doctrinarisme de gauche s’obstine dans la
négation absolue d’anciennes formes déterminées, sans voir que le
nouveau contenu s’ouvre un chemin à travers toutes les formes possibles
et imaginables ; que notre devoir de communistes est de
prendre possession de toutes ces formes, d’apprendre à les compléter
aussi rapidement que possible l’une par l’autre, à les remplacer l’une
par l’autre, à adapter notre tactique à tout changement qui n’aura pas
été suscité par notre classe ou par nos efforts.
La révolution
universelle est si puissamment stimulée et
accélérée par les horreurs, les abominations, les turpitudes de la
guerre impérialiste mondiale, par la situation sans issue qui en
résulte ; cette révolution se développe en étendue et en
profondeur avec une si surprenante rapidité, avec une si riche
diversité de formes qui se succèdent, avec une réfutation pratique si
édifiante de tout ce qui est doctrinaire, qu’il y a toutes les raisons
d’espérer la guérison prompte et définitive du mouvement communiste
international atteint de cette maladie infantile qu’est le communisme
« de gauche ».
LENINE
27 avril 1920.
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