LENINE
L'IMPÉRIALISME STADE SUPRÊME
DU CAPITALISME
EXTRAITS
3
Exportation
des capitaux et partage du monde.
EXPORTATION
DES CAPITAUX
Ce qui
caractérisait l’ancien capitalisme,
où régnait la libre concurrence, c’était l’exportation des
marchandises. Ce qui caractérise le capitalisme actuel, où règnent les
monopoles, c’est l’exportation des capitaux.
Le capitalisme, c’est la
production marchande, à son
plus haut degré de développement, où la force de travail elle-même
devient marchandise. L’extension des échanges tant nationaux
qu’internationaux, surtout, est un trait distinctif caractéristique du
capitalisme. Le développement inégal et par bonds des différentes
entreprises, des différentes industries et des différents pays, est
inévitable en régime capitaliste. Devenue capitaliste la première, et
adoptant le libre-échange vers le milieu du XIXe siècle, l’Angleterre
prétendit au rôle d’« atelier du monde entier », de
fournisseur en articles manufacturés de tous les pays, qui devaient, en
échange, la ravitailler en matières premières.
Mais ce monopole,
l’Angleterre commença à le perdre dès
le dernier quart de ce siècle. D’autres pays, qui s’étaient défendus
par des tarifs douaniers « protecteurs », devinrent à
leur tour des Etats capitalistes indépendants. Au seuil
du XXe siècle, on
vit se constituer un autre genre de monopoles : tout d’abord,
des associations monopolistes capitalistes dans tous les pays à
capitalisme évolué ; ensuite, la situation de monopole de
quelques pays très riches, dans lesquels l’accumulation des capitaux
atteignait d’immenses proportions. Il se constitua un énorme
« excédent de capitaux » dans les pays avancés.
Certes, si le
capitalisme pouvait développer
l’agriculture qui, aujourd’hui, retarde partout terriblement sur
l’industrie, s’il pouvait élever le niveau de vie des masses populaires
qui, en dépit d’un progrès technique vertigineux, demeurent partout
grevées par la sous-alimentation et l’indigence, il ne saurait être
question d’un excédent de capitaux. Les critiques petits-bourgeois du
capitalisme servent à tout propos cet « argument ».
Mais alors le capitalisme ne serait pas le capitalisme, car l’inégalité
de son développement et la sous-alimentation des masses sont les
conditions et les prémisses fondamentales, inévitables, de ce mode de
production.
Tant que
le capitalisme reste le
capitalisme, l’excédent de capitaux est consacré, non pas à élever le
niveau de vie des masses dans un pays donné, car il en résulterait une
diminution des profits pour les capitalistes, mais à augmenter ces
profits par l’exportation de capitaux à l’étranger, dans les pays
sous-développés. Les profits y sont habituellement élevés, car les
capitaux y sont peu nombreux, le prix de la terre relativement bas, les
salaires de même, les matières premières à bon marché. Les possibilités
d’exportation de capitaux proviennent de ce qu’un certain nombre de
pays attardés sont d’ores et déjà entraînés dans l’engrenage du
capitalisme mondial, que de grandes lignes de chemins de fer y ont été
construites ou sont en voie de construction, que les conditions
élémentaires du développement industriel s’y trouvent réunies, etc. La
nécessité de l’exportation des capitaux est due à la
« maturité excessive » du capitalisme dans certains
pays, où (l’agriculture étant arriérée et les masses misérables) les
placements « avantageux » font défaut au capital.
.../...
Les exportations de
capitaux influent, en l’accélérant
puissamment, sur le développement du capitalisme dans les pays vers
lesquels elles sont dirigées. Si donc ces exportations sont
susceptibles, jusqu’à un certain point, d’amener un ralentissement dans
l’évolution des pays exportateurs, ce ne peut être qu’en développant en
profondeur et en étendue le capitalisme dans le monde entier.
Les pays exportateurs de
capitaux ont presque toujours
la possibilité d’obtenir certains « avantages », dont
la nature fait la lumière sur l’originalité de l’époque du capital
financier et des monopoles. Voici par exemple, ce qu’on lisait, en
octobre 1913, dans la revue berlinoise Die Bank :
- « Une
comédie digne d’un Aristophane se
joue depuis peu sur le marché financier international. De nombreux
Etats étrangers, de l’Espagne aux Balkans, de la Russie à l’Argentine,
au Brésil et à la Chine présentent sur les grands marchés financiers,
ouvertement ou sous le manteau, des demandes d’emprunts dont certaines
sont extraordinairement pressantes. La situation aujourd’hui n’est
guère favorable sur les marchés financiers et les perspectives
politiques ne sont pas radieuses. Et cependant, aucun des marchés
financiers n’ose refuser les emprunts étrangers, de crainte que le
voisin ne le prévienne et ne consente l’emprunt, en s’assurant ainsi
services pour services. Dans les transactions internationales de cette
sorte, le prêteur, en effet, obtient presque toujours quelques
chose : un avantage lors de la conclusion d’un traité de
commerce, une base houillère, la construction d’un port, une grasse
concession, une commande de canons. »
Le capital
financier a engendré les
monopoles. Or, les monopoles introduisent partout leurs
méthodes : l’utilisation des « relations »
pour des transactions avantageuses se substitue, sur le marché public,
à la concurrence. Rien de plus ordinaire que d’exiger, avant d’accorder
un emprunt, qu’il soit affecté en partie à des achats de produits dans
le pays prêteur, surtout à des commandes d’armements, de bateaux, etc.
La France, au cours de ces vingt dernières années (1890-1910), a très
souvent recouru à ce procédé.
L’exportation des
capitaux devient ainsi un moyen
d’encourager l’exportation des marchandises. Les transactions entre des
entreprises particulièrement importantes revêtent, dans ces
circonstances, un caractère tel que pour employer cet
« euphémisme » de Schilder « elles confinent
à la corruption ». Krupp en Allemagne, Schneider en France,
Armstrong en Angleterre nous offrent le modèle de ces firmes
étroitement liées à des banques géantes et au gouvernement, et qu’il
n’est pas facile d’y « passer outre » lors de la
conclusion d’un emprunt.
La France, créditrice de
la Russie, a « fait
pression » sur elle lors du traité de commerce du 16 septembre
1905, en se faisant accorder certains avantages jusqu’en 1917. Elle fit
de même à l’occasion du traité de commerce qu’elle signa avec le Japon
le 19 août 1911. La guerre douanière entre l’Autriche et la Serbie, qui
dura, sauf une interruption de sept mois, de 1906 à 1911, avait été
provoquée en partie par la concurrence entre l’Autriche et la France
quant au ravitaillement de la Serbie en matériel de guerre. En janvier
1912, Paul Deschanel déclarait à la Chambre que les firmes françaises
avaient, de 1908 à 1911, fourni à la Serbie pour 45 millions de francs
de matériel de guerre.
Un rapport du consul
austro-hongrois à Sao-Paulo
(Brésil) déclare : « La construction des chemins de
fer brésiliens est réalisée principalement avec des capitaux français,
belges, britanniques et allemands. Les pays intéressés s’assurent, au
cours des opérations financières liées à la construction des voies
ferrées, des commandes de matériaux de construction ».
Le capital
financier jette ainsi ses
filets au sens littéral du mot, pourrait-on dire, sur tous les pays du
monde. Les banques qui se fondent dans les colonies et
leurs succursales, jouent en l’occurrence un rôle important. Les
impérialistes allemands considèrent avec envie les
« vieux » pays colonisateurs qui, à cet égard, ont
assuré leur avenir de façon particulièrement
« avantageuse » : en 1904 l’Angleterre avait
50 banques coloniales avec 2 279 succursales (en 1910, elle en avait 72
avec 5 449 succursales) ; la France en avait 20 avec 136
succursales ; la Hollande, 16 avec 68 succursales, alors que
l’Allemagne n’en avait « en tout et pour tout », que
13 avec 70 succursales. Les capitalistes américains jalousent, de leur
côté, leurs confrères anglais et allemands : « En
Amérique du Sud, écrivaient-ils, navrés, en 1915, cinq banques
allemandes ont 40 succursales, et cinq banques anglaises en ont 70...
L’Angleterre et l’Allemagne ont, au cours des vingt-cinq dernières
années, investi en Argentine, au Brésil et en Uruguay environ 4
billions (milliards) de dollars, ce qui fait qu’ils bénéficient de 46%
de l’ensemble du commerce de ces trois pays »
Les pays
exportateurs de capitaux se sont,
au sens figuré du mot, partagé le monde. Mais le capital financier a
conduit aussi au partage direct du globe.
PARTAGE DU MONDE
ET COLONISATION
.../...
Le capital
financier ne s’intéresse pas
uniquement aux sources de matières premières déjà connues. Il se
préoccupe aussi des sources possibles ; car, de nos jours, la
technique se développe avec une rapidité incroyable, et des territoires
aujourd’hui inutilisables peuvent être rendus utilisables demain par de
nouveaux procédés (à cet effet, une grande banque peut
organiser une expédition spéciale d’ingénieurs, d’agronomes, etc.), par
l’investissement de capitaux importants. Il en est de même pour la
prospection de richesses minérales, les nouveaux procédés de traitement
et d’utilisation de telles ou telles matières premières, etc., etc.
D’où la
tendance inévitable du capital
financier à élargir son territoire économique, et même son territoire
d’une façon générale. De même que les trusts
capitalisent leur avoir en l’estimant deux ou trois fois sa valeur, en
escomptant leurs bénéfices « possibles » dans
l’avenir (et non leurs bénéfices actuels), en tenant compte des
résultats ultérieurs du monopole, de même le capital
financier a généralement tendance à mettre la main sur le plus de
terres possible, quelles qu’elles soient, où qu’elles soient, et par
quelques moyens que ce soit, dans l’espoir d’y découvrir des sources de
matières premières et par crainte de rester en arrière dans la lutte
forcenée pour le partage des derniers morceaux du monde non encore
partagés, ou le repartage des morceaux déjà partagés.
Les capitalistes anglais
mettent tout en oeuvre pour
développer dans leur colonie d’Egypte la culture du coton qui, en 1904,
sur 2,3 millions d’hectares de terre cultivée, en occupait déjà 0,6
million, soit plus d’un quart. Les Russes font de même dans leur
colonie du Turkestan. En effet les uns et les autres peuvent ainsi
battre plus facilement leurs concurrents étrangers, arriver plus
aisément à la monopolisation des sources de matières premières, à la
formation d’un trust textile plus économique et plus avantageux, à
production « combinée », qui contrôlerait à lui seul
toutes les phases de la production et du traitement du coton.
L’exportation des
capitaux trouve également son intérêt
dans la conquête des colonies, car il est plus facile sur le marché
colonial (c’est parfois même le seul terrain où la chose soit possible)
d’éliminer un concurrent par les moyens du monopole, de s’assurer une
commande, d’affermir les « relations » nécessaires,
etc.
La superstructure
extra-économique qui s’érige sur les
bases du capital financier, ainsi que la politique et l’idéologie de ce
dernier, renforcent la tendance aux conquêtes coloniales. « Le
capital financier veut non pas la liberté, mais la
domination »m dit fort justement Hilferding. Et un auteur
bourgeois français, développant et complétant en quelque sorte les
idées de Cecil Rhodes, desquelles il a été question plus haut, écrit
qu’il convient d’ajouter aux causes économiques de la politique
coloniale d’aujourd’hui des causes sociales : « Les
difficultés croissantes de la vie qui pèsent non seulement sur les
multitudes ouvrières, mais aussi sur les classes moyennes, font
s’accumuler dans tous les pays de vieille civilisation
des »impatiences, des rancunes, des haines menaçantes pour la
paix publique ; des énergies détournées de leur milieu social
et qu’il importe de capter pour les employer dehors à quelque grande
oeuvre, si l’on ne veut pas qu’elles fassent explosion au-dedans."
Dès l’instant qu’il est
question de politique coloniale
à l’époque de l’impérialisme capitaliste, il faut noter que le capital
financier et la politique internationale qui lui est conforme, et qui
se réduit à la lutte des grandes puissances pour le partage économique
et politique du monde, créent pour les Etats diverses formes
transitoires de dépendance. Cette époque n’est pas
seulement caractérisée par les deux groupes principaux de
pays : possesseurs de colonies et pays coloniaux, mais encore
par des formes variées de pays dépendants qui, nominalement, jouissent
de l’indépendance politique, mais qui, en réalité, sont pris dans les
filets d’une dépendance financière et diplomatique. Nous avons déjà
indiqué une de ces formes : les semi-colonies.
En voici une autre, dont l’Argentine, par exemple, nous offre le modèle.
« L’Amérique
du Sud et, notamment
l’Argentine, écrit Schulze-Gaevernitz dans son ouvrage sur
l’impérialisme britannique, est dans une telle dépendance financière
vis-à-vis de Londres qu’on pourrait presque l’appeler une colonie
commerciale de l’Angleterre . » Les capitaux
placés par la Grande-Bretagne en Argentine étaient évalués par
Schilder, d’après les informations du consul austro-hongrois à
Buenos-Aires pour 1909, à 8 milliards 750 millions de francs. Ou se
représente sans peine quelles solides relations cela assure au capital
financier - et à sa fidèle « amie » la diplomatie -
de l’Angleterre avec la bourgeoisie d’Argentine, avec les milieux
dirigeants de toute la vie économique et politique de ces pays.
Le Portugal nous offre
l’exemple d’une forme quelque peu
différente, associée à l’indépendance politique, de la dépendance
financière et diplomatique. Le Portugal est un Etat souverain,
indépendant, mais il est en fait, depuis plus de deux cents ans, depuis
la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1714), sous protectorat
britannique. L’Angleterre a défendu le Portugal et ses possessions
coloniales pour fortifier ses propres positions dans la lutte contre
ses adversaires, l’Espagne et la France.
Elle a reçu, en échange,
des avantages commerciaux, des
privilèges pour ses exportations de marchandises et surtout de capitaux
vers le Portugal et ses colonies, le droit d’user des ports et des îles
du Portugal, de ses câbles télégraphiques, etc., etc. De tels rapports
ont toujours existé entre petits et grands Etats, mais à l’époque de
l’impérialisme capitaliste, ils deviennent un système général, ils font
partie intégrante de l’ensemble des rapports régissant le
« partage du monde », ils forment les maillons de la
chaîne des opérations du capital financier mondial.
Pour en finir avec la
question du partage du monde, il
nous faut encore noter ceci. La littérature américaine, au lendemain de
la guerre hispano-américaine, et la littérature anglaise, après la
guerre anglo-boer, n’ont pas été seules à poser très nettement et
ouvertement la question du partage du monde, juste à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Et la littérature
allemande, qui a le plus « jalousement » observé de
près l’« impérialisme britannique », n’a pas été
seule non plus à porter sur ce fait un jugement systématique.
Dans la littérature
bourgeoise française également, la
question est posée d’une façon suffisamment nette et large, pour autant
que cela puisse se faire d’un point de vue bourgeois. Référons-nous à
l’historien Driault, qui, dans son livre Problèmes politiques et
sociaux de la fin du XIXe
siècle, au chapitre sur les grandes puissances et le partage du monde,
s’est exprimé en ces termes : "Dans ces dernières années, sauf
en Chine, toutes les places vacantes sur le globe ont été prises par
les puissances de l’Europe ou de l’Amérique du Nord : quelques
conflits se sont produits et quelques déplacements d’influence,
précurseurs de plus redoutables et prochains bouleversements.
Car il
faut se hâter : les
nations qui ne sont pas pourvues risquent de ne l’être jamais et de ne
pas prendre part à la gigantesque exploitation du globe qui sera l’un
des faits essentiels du siècle prochain (le XXe). C’est
pourquoi toute l’Europe et l’Amérique furent agitées récemment de la
fièvre de l’expansion coloniale, de
« l’impérialisme », qui est le caractère le plus
remarquable de la fin du XIXe
siècle.« Et l’auteur ajoutait : »Dans ce
partage du monde, dans cette course ardente aux trésors et aux grands
marchés de la terre, l’importance relative des Empires fondés en ce
siècle, le XIXe,
n’est absolument pas en proportion avec la place qu’occupent en Europe
les nations qui les ont fondés. Les puissances prépondérantes en
Europe, qui président à ses destinées, ne sont pas également
prépondérantes dans le monde. Et comme la grandeur coloniale, promesse
de richesses encore non évaluées, se répercutera évidemment sur
l’importance relative des Etats européens, la question coloniale,
« l’impérialisme », si l’on veut, a modifié déjà,
modifiera de plus en plus les conditions politiques de l’Europe
elle-même ."
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