LENINE
L'IMPÉRIALISME STADE SUPRÊME
DU CAPITALISME
EXTRAITS
4
Le
parasitisme et la putréfaction du capitalisme
Nous l’avons vu, la
principale base économique de l’impérialisme est le monopole. Ce
monopole est capitaliste, c’est-à-dire né du capitalisme ; et,
dans les conditions générales du capitalisme, de la production
marchande, de la concurrence, il est en contradiction permanente et
sans issue avec ces conditions générales. Néanmoins, comme tout
monopole, il engendre inéluctablement une tendance à la stagnation et à
la putréfaction. Dans la mesure où l’on établit, fût-ce
momentanément, des prix de monopole, cela fait disparaître jusqu’à un
certain point les stimulants du progrès technique et, par suite, de
tout autre progrès ; et il devient alors possible, sur le plan
économique, de freiner artificiellement le progrès technique.
Un exemple : en
Amérique, un certain Owens invente une machine qui doit révolutionner
la fabrication des bouteilles. Le cartel allemand des fabricants de
bouteilles rafle les brevets d’Owens et les garde dans ses tiroirs,
retardant leur utilisation. Certes, un monopole, en régime capitaliste,
ne peut jamais supprimer complètement et pour très longtemps la
concurrence sur le marché mondial (c’est là, entre autres choses, une
des raisons qui fait apparaître l’absurdité de la théorie de
l’ultra-impérialisme). Il est évident que la possibilité de réduire les
frais de production et d’augmenter les bénéfices en introduisant des
améliorations techniques pousse aux transformations. Mais la tendance à
la stagnation et à la putréfaction, propre au monopole, continue à agir
de son côté et, dans certaines branches d’industrie, dans certains
pays, il lui arrive de prendre pour un temps le dessus.
Le monopole de la
possession de colonies particulièrement vastes, riches ou
avantageusement situées, agit dans le même sens.
Poursuivons.
L’impérialisme est une immense accumulation de capital-argent dans un
petit nombre de pays, accumulation qui atteint, comme on l’a vu, 100 à
150 milliards de francs en titres. D’où le développement
extraordinaire de la classe ou, plus exactement, de la couche des
rentiers, c’est-à-dire des gens qui vivent de la « tonte des
coupons », qui sont tout à fait à l’écart de la participation
à une entreprise quelconque et dont la profession est l’oisiveté.
L’exportation des capitaux, une des bases économiques essentielles de
l’impérialisme, accroît encore l’isolement complet de la couche des
rentiers par rapport à la production, et donne un cachet de parasitisme
à l’ensemble du pays vivant de l’exploitation du travail de quelques
pays et colonies d’outre-mer.
« En 1893,
écrit Hobson, le capital britannique placé à l’étranger s’élevait à 15%
environ de la richesse totale du Royaume-Uni. » Rappelons que,
vers 1915, ce capital était déjà environ deux fois et demie plus élevé.
« L’impérialisme agressif, poursuit Hobson, qui coûte si cher
aux contribuables et qui représente si peu de chose pour l’industriel
et le négociant... est une source de grands profits pour le capitaliste
qui cherche à placer son capital... » (en anglais, cette
notion est exprimée par un seul mot : investor =
« placeur », rentier.) « Le revenu annuel
total que la Grande-Bretagne retire de son commerce extérieur et
colonial, importations et exportations, est estimé par le statisticien
Giffen à 18 millions de livres sterling (environ 170 millions de
roubles) pour 1899, calculés à raison de 2,5% sur un chiffre d’affaires
total de 800 millions de livres sterling. » Si grande que soit
cette somme, elle ne suffit pas à expliquer l’agressivité de
l’impérialisme britannique. Ce qui l’explique, c’est la somme de 90 à
100 millions de livres sterling représentant le revenu du capital
« placé », le revenu de la couche des rentiers.
Le revenu
des rentiers est cinq fois plus élevé que celui qui provient du
commerce extérieur, et cela dans le pays le plus
« commerçant » du monde ! Telle est
l’essence de l’impérialisme et du parasitisme impérialiste.
Aussi la notion
d’« Etat-rentier » (Rentnerstaat) ou Etat-usurier
devient-elle d’un emploi courant dans la littérature économique
traitant de l’impérialisme.
L’univers
est divisé en une poignée d’Etats-usuriers et une immense majorité
d’Etats-débiteurs. "Parmi les placements de capitaux à
l’étranger, écrit Schulze-Gaevernitz, viennent au premier rang les
investissements dans les pays politiquement dépendants ou
alliés : l’Angleterre prête à l’Egypte, au Japon, à la Chine,
à l’Amérique du Sud.
En cas de besoin, sa
marine de guerre joue le rôle d’huissier. La puissance politique de
l’Angleterre la préserve de la révolte de ses débiteurs.
« Dans son ouvrage Le système économique de placement des
capitaux à l’étranger, Sartorius von Waltershausen prend comme modèle
d’ »Etat-rentier« la Hollande et montre que
l’Angleterre et la France, elles aussi, sont en train de le devenir .
Schilder considère que cinq Etats industriels sont
des »pays-créditeurs nettement prononcés« :
l’Angleterre, la France, l’Allemagne, la Belgique et la Suisse. Il ne
fait pas figurer la Hollande dans cette liste, uniquement parce qu’elle
est »peu industrielle ". Les Etats-Unis ne sont créditeurs
qu’envers l’Amérique.
"L’Angleterre, écrit
Schulze-Gaevernitz, se transforme peu à peu d’Etat
industriel en Etat-créditeur. Malgré l’accroissement absolu de la
production et de l’exportation industrielles, on voit augmenter
l’importance relative qu’ont pour l’ensemble de l’économie nationale
les revenus provenant des intérêts et des dividendes, des émissions,
commissions et spéculation. A mon avis, c’est précisément ce fait qui
constitue la base économique de l’essor impérialiste. Le créditeur est
plus solidement lié au débiteur que le vendeur à l’acheteur. "
En ce qui
concerne l’Allemagne, l’éditeur de la revue
berlinoise Die Bank, A. Lansburgh, écrivait en 1911 dans un article
intitulé : « L’Allemagne,
Etat-rentier » : "On se moque volontiers, en
Allemagne, de la tendance qu’ont les Français à se faire rentiers. Mais
on oublie qu’en ce qui concerne la bourgeoisie, la situation en
Allemagne devient de plus en plus analogue à celle de la France. "
L’Etat-rentier est un
Etat du capitalisme parasitaire, pourrissant ; et
ce fait ne peut manquer d’influer sur les conditions sociales et
politiques du pays en général, et sur les deux tendances essentielles
du mouvement ouvrier en particulier. Pour mieux le montrer, laissons la
parole à Hobson, le témoin le plus « sûr », car on ne
saurait le
soupçonner de parti pris envers l’« orthodoxie
marxiste » ; d’autre part,
étant Anglais, il connaît bien la situation des affaires dans le pays
le plus riche en colonies, en capital financier et en expérience
impérialiste.
Décrivant, sous
l’impression encore toute fraîche de la guerre anglo-boer, la collusion
de l’impérialisme et des intérêts des « financiers »,
les bénéfices croissants que ceux-ci retirent des adjudications, des
fournitures de guerre,, etc., Hobson écrivait :
« Ceux qui orientent cette politique nettement parasitaire, ce
sont les capitalistes ; mais les mêmes causes agissent
également sur des catégories spéciales d’ouvriers. Dans nombre de
villes, les industries les plus importantes dépendent des commandes du
gouvernement ; l’impérialisme des centres de la métallurgie et
des constructions navales est, dans une mesure appréciable, la
conséquence de ce fait. »
Des circonstances de
deux ordres affaiblissaient, selon l’auteur, la puissance des anciens
empires : 1) le « parasitisme économique »
et 2) le recrutement d’une armée parmi les peuples dépendants.
« La première est la coutume du parasitisme économique en
vertu de laquelle l’Etat dominant exploite ses provinces, ses colonies
et les pays dépendants pour enrichir sa classe gouvernante et corrompre
ses classes inférieures, afin qu’elles se tiennent
tranquilles. » Pour qu’une semblable corruption,
quelle qu’en soit la forme, soit économiquement possible, il faut,
ajouterons-nous pour notre part, des profits de monopole élevés.
Quant à la seconde
circonstance, Hobson écrit : « Un des symptômes les
plus singuliers de la cécité de l’impérialisme, c’est l’insouciance
avec laquelle la Grande-Bretagne, la France et les autres nations
impérialistes s’engagent dans cette voie. La Grande-Bretagne est allée
plus loin que toutes les autres. La plupart des batailles par
lesquelles nous avons conquis notre Empire des Indes ont été livrées
par nos troupes formées d’indigènes. Dans l’Inde, comme plus récemment
aussi en Egypte, de nombreuses armées permanentes sont placées sous le
commandement des Britanniques ; presque toutes nos guerres de
conquête en Afrique, l’Afrique du Sud exceptée, ont été faites pour
notre compte par les indigènes. »
La perspective du
partage de la Chine provoque chez Hobson l’appréciation économique que
voici : « Une grande partie de l’Europe occidentale
pourrait alors prendre l’apparence et le caractère qu’ont maintenant
certaines parties des pays qui la composent : le Sud de
l’Angleterre, la Riviera, les régions d’Italie et de Suisse les plus
fréquentées des touristes et peuplées de gens riches - à
savoir : de petits groupes de riches aristocrates recevant des
dividendes et des pensions du lointain Orient, avec un groupe un peu
plus nombreux d’employés professionnels et de commerçants et un nombre
plus important de domestiques et d’ouvriers occupés dans les transports
et dans l’industrie travaillant à la finition des produits
manufacturés. Quant aux principales branches d’industrie, elles
disparaîtraient, et la grande masse des produits alimentaires et
semi-ouvrés affluerait d’Asie et d’Afrique comme un tribut. »
- "Telles sont les
possibilités que nous offre une plus large alliance des Etats
d’Occident, une fédération européenne des grandes
puissances : loin de faire avancer la civilisation
universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme
occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations
industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un
énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide
de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de
serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des
produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou
accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière,
des travaux industriels de second ordre.
Que ceux qui sont prêts
à tourner le dos à cette théorie« (il aurait fallu
dire : a cette perspective) »comme ne méritant pas
d’être examinée, méditent sur les conditions économiques et sociales
des régions de l’Angleterre méridionale actuelle, qui en sont déjà
arrivées à cette situation. Qu’ils réfléchissent à l’extension
considérable que pourrait prendre ce système si la Chine était soumise
au contrôle économique de semblables groupes de financiers, de
« placeurs de capitaux » (les rentiers), de leurs
fonctionnaires politiques et de leurs employés de commerce et
d’industrie, qui drainent les profits du plus grand réservoir
potentiel
que le monde ait jamais connu, afin de les consommer en
Europe.
Certes,
la situation est trop complexe et le jeu des forces mondiales trop
difficile à escompter pour que ladite ou quelque autre prévision de
l’avenir dans une seule direction puisse être considérée comme la plus
probable. Mais les influences qui régissent à l’heure
actuelle l’impérialisme de l’Europe occidentale s’orientent dans cette
direction, et si elles ne rencontrent pas de résistance, si elles ne
sont pas détournées d’un autre côté, c’est dans ce sens qu’elles
joueront. "
L’auteur a
parfaitement raison : si les forces de
l’impérialisme ne rencontraient pas de résistance, elles aboutiraient
précisément à ce résultat. La signification des
« Etats-Unis d’Europe » dans la situation actuelle,
impérialiste, a été ici très justement caractérisée. Il eût fallu
seulement ajouter que, à l’intérieur du mouvement ouvrier également,
les opportunistes momentanément vainqueurs dans la plupart des pays,
« jouent » avec système et continuité, précisément
dans ce sens.
L’impérialisme,
qui signifie le partage du monde et une exploitation ne s’étendant pas
uniquement à la Chine, et qui procure des profits de monopole élevés à
une poignée de pays très riches, crée la possibilité économique de
corrompre les couches supérieures du prolétariat ; par là même
il alimente l’opportunisme, lui donne corps et le consolide.
Mais ce qu’il ne faut pas oublier, ce sont les forces dressées contre
l’impérialisme en général et l’opportunisme en particulier, forces que
le social-libéral Hobson n’est évidemment pas en mesure de discerner.
L’opportuniste allemand
Gerhard Hildebrand, qui fut en son temps exclu du parti pour avoir
défendu l’impérialisme et qui pourrait être aujourd’hui le chef du
parti dit « social-démocrate » d’Allemagne, complète
fort bien Hobson en préconisant la formation des
« Etats-Unis d’Europe occidentale » (sans la Russie)
en vue d’actions « communes »... contre les Noirs
d’Afrique, contre le « grand mouvement islamique »,
pour l’entretien « d’une armée et d’une flotte
puissantes » contre la « coalition
sino-japonaise » , etc.
La description par
Schulze-Gaevernitz de l’« impérialisme britannique »
nous révèle les mêmes traits de parasitisme. Le revenu national de
l’Angleterre a presque doublé de 1865 à 1898, tandis que le revenu
« provenant de l’étranger » a, dans le même temps,
augmenté de neuf fois. Si le « mérite » de
l’impérialisme est d’« habituer le Noir au travail »
(on ne saurait se passer de la contrainte...), le
« danger » de l’impérialisme consiste en ceci que
« l’Europe se déchargera du travail manuel - d’abord du
travail de la terre et des mines, et puis du travail industriel le plus
grossier - sur les hommes de couleur, et s’en tiendra, en ce qui la
concerne, au rôle de rentier, préparant peut-être ainsi l’émancipation
économique, puis politique, des races de couleur ».
En
Angleterre, une quantité de terre sans cesse croissante est enlevée à
l’agriculture pour être affectée au sport, à l’amusement des riches.
Pour ce qui est de l’Ecosse, pays le plus aristocratique pour la chasse
et autres sports, on dit qu’« elle vit de son passé et de
M. Carnegie » (un milliardaire américain). Rien que
pour les courses et la chasse au renard, l’Angleterre dépense
annuellement 14 millions de livres sterling (environ 130 millions de
roubles). Le nombre des rentiers de ce pays s’élève à un million
environ.
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