LENINE
MARXISME ET RÉVISIONISME
[1]Un adage bien connu dit que si les
axiomes géométriques heurtaient les intérêts des hommes, on essayerait
certainement de les réfuter. Les théories des sciences naturelles, qui
heurtaient les vieux préjugés de la théologie, ont suscité et suscitent
encore une lutte forcenée. Rien d’étonnant si la doctrine de Marx, qui
sert directement à éclairer et à organiser la classe avancée de la
société moderne, indique les tâches de cette classe et démontre que —
par suite du développement économique — le régime actuel sera
inévitablement remplacé par un nouvel ordre de choses, rien d’étonnant
si cette doctrine a dû conquérir de haute lutte chaque pas fait sur le
chemin de la vie.
Inutile de parler de la
science et de la philosophie bourgeoises, enseignées scolastiquement
par des professeurs officiels pour abêtir la jeune génération des
classes possédantes et la « dresser » contre les
ennemis du dedans et du dehors. Cette science-là ne veut même pas
entendre parler du marxisme ; qu’elle proclame réfuté et
anéanti. Jeunes érudits, qui se font une carrière à réfuter le
socialisme, et vieillards décrépits, gardiens du legs de tous les
« systèmes » surannés possibles attaquent Marx avec
un zèle égal. Le progrès du marxisme, la propagation et l’affirmation
de ses idées dans la classe ouvrière rendent nécessairement plus
fréquentes et plus aiguës ces attaques de la bourgeoisie contre le
marxisme qui, après chaque « exécution » par la
science officielle, devient plus ferme, plus trempé et plus vivant que
jamais.
Mais, même parmi les
doctrines rattachées à la lutte de la classe ouvrière et répandues
principalement dans le prolétariat, le marxisme est bien loin d’avoir,
d’emblée, affermi sa position. Dans les cinquante premières années de
son existence (depuis les années 40 du XIX° siècle), le marxisme
combattit les théories qui lui étaient foncièrement hostiles. De 1840 à
1845, Marx et Engels règlent leur compte aux jeunes hégéliens radicaux,
qui professaient le point de vue de l’idéalisme philosophique. Vers
1850, la lutte s’engage dans le domaine des doctrines économiques,
contre le proudhonisme [2].
Les années 1850-1860
achèvent cette lutte : critique des partis et des doctrines
qui se manifestèrent pendant la tourmente de 1848. De 1860 à 1870, la
lutte passe du domaine de la théorie générale dans un domaine plus
proche du mouvement ouvrier proprement dit : le
bakouninisme [3]
est chassé de l’Internationale. Au début de la décade 1870-1880, en
Allemagne, le proudhonien Muehlberger se met momentanément en
avant ; vers 1880, c’est le tour du positiviste Dühring. Mais
cette fois l’influence que l’un et l’autre exercent sur le prolétariat
est tout à fait insignifiante. Dès lors le marxisme l’emporte
indéniablement sur toutes les autres idéologies du mouvement ouvrier.
Aux environs de 1890
cette victoire, dans ses lignes générales, est un fait accompli. Même
dans les pays latins, où les traditions proudhoniennes se sont
maintenues le plus longtemps, les partis ouvriers édifient en fait leur
programme et leur tactique sur la base marxiste. L’organisation
internationale du mouvement ouvrier, ressuscitée sous forme de congrès
internationaux périodiques, se place d’emblée et presque sans lutte,
dans toutes les questions essentielles, sur le terrain du marxisme.
Mais lorsque le marxisme eut supplanté les théories adverses tant soit
peu cohérentes, les tendances que ces théories traduisaient
recherchèrent des voies nouvelles. Les formes et les motifs de la lutte
avaient changé, mais la lutte continuait. Et le second demi-siècle
d’existence du marxisme commence (après 1890) par la lutte du courant
antimarxiste au sein du marxisme.
L’ancien marxiste
orthodoxe Bernstein [4] ,
qui fit le plus de bruit et donna l’expression la plus complète des
amendements à Marx, de la revision de Marx, du révisionnisme, a donné
son nom à ce courant.
Même en Russie où,
naturellement — par suite du retard économique du pays et de la
prédominance de la population paysanne écrasée sous les survivances du
servage, — le socialisme non marxiste se maintint plus longtemps
qu’ailleurs, même en Russie il dégénère manifestement, à vue d’oeil, en
révisionnisme. Dans la question agraire (programme de municipalisation
des terres) comme dans les questions générales de programme et de
tactique, nos socialistes-populistes remplacent de plus en plus par des
« amendements » à Marx les restes — en voie de
dépérir, de disparaître, — de leur système caduc, mais cohérent à sa
manière, et foncièrement hostile au marxisme.
Le socialisme
prémarxiste est battu. Il poursuit la lutte, non plus sur son terrain
propre, mais sur le terrain général du marxisme, en tant que
révisionnisme. Voyons donc quelle est la substance idéologique du
révisionnisme.
En matière de
philosophie, le révisionnisme marchait à la remorque de la
« science » professorale bourgeoise. Les professeurs
« revenaient à Kant », — et le révisionnisme se
traînait derrière les néokantiens. Les professeurs reprenaient les
platitudes mille fois ressassées par les curés contre le matérialisme
philosophique, — et les révisionnistes, souriant avec condescendance,
bafouillaient (mot à mot selon le dernier Handbuch) que le matérialisme
est depuis longtemps « réfuté ». Les professeurs
traitaient Hegel en « chien crevé » et prêchant
eux-mêmes l’idéalisme, un idéalisme mille fois plus mesquin et plus
plat que celui de Hegel, haussaient les épaules d’un air de mépris à
propos de la dialectique, — et les révisionnistes allaient s’embourber
derrière eux dans le marais de l’avilissement philosophique de la
science, en remplaçant la dialectique « subtile » (et
révolutionnaire) par une « évolution »
« simple » (et de tout repos). Les professeurs
gagnaient leurs appointements officiels, en accommodant leurs systèmes
idéalistes et « critiques » à la
« philosophie » médiévale en vogue (c’est-à-dire à la
théologie), — et les révisionnistes de se ranger auprès d’eux,
s’efforçant de faire de la religion une « affaire
privée », non pas à l’égard de l’Etat contemporain, mais à
l’égard du parti de la classe avancée.
Inutile de parler du
véritable sens social qu’avaient ces « amendements »
à Marx, — la chose est claire par elle-même. Constatons seulement que,
dans la social-démocratie internationale, Plékhanov [5] fut le seul marxiste qui, du point de
vue du matérialisme dialectique conséquent, ait fait la critique des
incroyables platitudes débitées ici par les révisionnistes. Cela, il
est d’autant plus nécessaire de le souligner avec force, que de nos
jours des tentatives foncièrement erronées sont accomplies pour faire
passer le vieux fatras d’une philosophie réactionnaire sous le couvert
d’une critique de l’opportunisme tactique de Plékhanov .
En matière d’économie
politique, notons avant tout que les « amendements »
des révisionnistes furent beaucoup plus variés et
circonstanciés ; on s’efforça d’agir sur le public par les
« récentes données du développement économique ». On
prétendit que la concentration de la production et l’évincement de la
petite production par la grande ne s’observaient pas du tout dans
l’agriculture, et que dans le commerce et l’industrie ils ne
s’effectuaient qu’avec une extrême lenteur. On prétendit que les crises
se faisaient plus rares aujourd’hui, plus faibles, et que
vraisemblablement les cartels et les trusts permettraient au Capital de
les supprimer tout à fait On prétendit que la « théorie de la
faillite » vers laquelle s’acheminait le capitalisme, était
inconsistante, les antagonismes de classe ayant tendance à s’émousser,
à s’atténuer. On prétendit enfin qu’il serait bon de corriger aussi la
théorie de la valeur de Marx d’après Boehm-Bawerk .
La lutte contre les
révisionnistes, dans ces questions, eut sur la pensée théorique du
socialisme international une influence aussi féconde que la polémique
d’Engels avec Dühring vingt ans plus tôt. Les arguments des
révisionnistes furent examinés, faits et chiffres en main. Il fut
démontré que les révisionnistes s’attachaient systématiquement à
montrer sous un jour plus favorable la petite production moderne, Des
données irréfutables attestent la supériorité technique et commerciale
de la grosse production sur la petite, dans l’industrie comme dans
l’agriculture. Mais, dans cette dernière, la production marchande est
beaucoup moins développée ; les statisticiens et les
économistes contemporains ne savent guère, ordinairement, faire valoir
les branches spéciales (parfois même les opérations) de l’agriculture,
qui traduisent l’intégration progressive de celle-ci dans le système
d’échanges de l’économie mondiale. Sur
les ruines de l’économie naturelle, la petite production se maintient
au prix d’une sous-alimentation de plus en plus accentuée, d’une famine
chronique, de l’allongement de la journée de travail, d’une baisse de
la qualité du bétail et de son entretien, bref avec les
mêmes moyens par lesquels la production artisanale tint tête à la
manufacture capitaliste.
Chaque pas fait en avant
par la science et la technique sape inéluctablement, inexorablement, la
base de la petite production dans la société capitaliste. La tâche de
la science économique socialiste est donc d’analyser ce processus dans
toutes ses formes, souvent complexes et enchevêtrées ; de
démontrer au petit producteur l’impossibilité pour lui de se maintenir
en régime capitaliste, la situation sans issue de l’économie paysanne
sous le capitalisme, la nécessité pour le paysan d’embrasser le point
de vue du prolétaire, Dans cette question, les révisionnistes
pêchaient, sous le rapport scientifique, par une généralisation
superficielle de faits pris tendancieusement en dehors de leur liaison
avec l’ensemble du régime capitaliste ; et sous le rapport
politique, ils péchaient parce qu’ils appelaient ou poussaient
inévitablement, qu’ils le voulussent ou non, le paysan à embrasser le
point de vue du propriétaire (c’est-à-dire le point de vue de la
bourgeoisie), au lieu de lui faire adopter le point de vue du
prolétariat révolutionnaire.
Les choses allaient
encore plus mal pour le révisionnisme en ce qui concerne la théorie des
crises et la théorie de la faillite. Ce n’est que pendant un laps de
temps très court, que seuls les
moins clairvoyants pouvaient songer à une refonte des principes de la
doctrine de Marx, sous l’influence de quelques années d’essor et de
prospérité industriels. La réalité ne tarda pas à montrer
aux révisionnistes que l’époque des crises n’était pas
révolue : la crise succédait à la prospérité. Les formes, la
succession, la physionomie de certaines crises s’étaient
modifiées ; mais les crises demeuraient partie intégrante
inéluctable du régime capitaliste. Les cartels et les trusts, en
unifiant la production, aggravaient en même temps aux yeux de tous
l’anarchie de la production, aggravaient les dures conditions
d’existence du prolétariat et l’oppression du Capital ; ils
envenimaient ainsi, à un degré inconnu jusque-là, les antagonismes de
classe.
Les formidables trusts
modernes précisément ont démontré d’une façon saisissante et en de
vastes proportions, que le capitalisme allait vers la faillite, tant au
point de vue des différentes crises politiques et économiques qu’au
point de vue de l’effondrement total de l’ordre capitaliste. La récente
crise financière en Amérique, l’aggravation effroyable du chômage dans
toute l’Europe, sans parler de la crise industrielle imminente
qu’annoncent de nombreux symptômes, ont abouti à ceci que les récentes
« théories » des révisionnistes sont oubliées de
tous, voire, paraît-il, de beaucoup de révisionnistes eux-mêmes.
Seulement, il ne faut pas oublier les leçons que la classe ouvrière a
tirées de cette instabilité d’intellectuels.
En ce qui concerne la
théorie de la valeur, il suffit de dire que, hormis les soupirs et les
allusions très voilées, à l’exemple de Boehm-Bawerk, [6] les révisionnistes n’ont absolument
rien donné ici et n’ont, par conséquent, laissé aucune trace dans le
développement de la pensée scientifique.
En matière politique, le
révisionnisme a tenté de réviser en fait le principe fondamental du
marxisme : la théorie de la lutte des classes. La liberté
politique, la démocratie, le suffrage universel privent de tout terrain
la lutte de classe — nous a-t-on affirmé — et démentent le vieux
principe du Manifeste du Parti communiste : les ouvriers n’ont
pas de patrie. Dès l’instant où, dans la démocratie, c’est la
« volonté de la majorité » qui domine, on ne saurait,
paraît-il, ni envisager l’État comme un organisme de domination de
classe, ni refuser les alliances avec la bourgeoisie progressive,
social-réformatrice, contre les réactionnaires.
Il est incontestable que
ces objections des révisionnistes se résumaient dans un système de
conceptions assez cohérent, savoir : de conceptions
bourgeoises libérales connues de longue date. Les libéraux ont toujours prétendu que
le parlementarisme bourgeois supprimait les classes et les divisions en
classes, puisque tous les citoyens sans distinction bénéficiaient du
droit de vote, du droit de participation à la chose publique.
Toute l’histoire européenne de la seconde moitié du XIX° siècle, toute
l’histoire de la Révolution russe du début du XX° siècle, montrent à
l’évidence combien ces conceptions sont absurdes.
Avec la
liberté du capitalisme « démocratique », les
distinctions économiques. loin de se relâcher, s’intensifient et
s’aggravent. Le parlementarisme. loin de faire disparaître, dévoile
l’essence des républiques bourgeoises les plus démocratiques, comme
organes d’oppression de classe. Aidant à éclairer et organiser des
masses de la population infiniment plus grandes que celles qui,
autrefois, participaient activement aux événements politiques, le
parlementarisme prépare ainsi, non la suppression des crises et des
révolutions politiques, mais une aggravation maximum de la guerre
civile pendant ces révolutions.
Les événements de Paris,
au printemps de 1871, et ceux de Russie, en hiver 1905, ont montré, de
toute évidence, que cette aggravation se produit inévitablement. La
bourgeoisie française, pour écraser le mouvement prolétarien, n’a pas
hésité une seconde à passer un marché avec l’ennemi de la nation, avec
l’armée étrangère qui venait de ruiner sa patrie. Quiconque ne comprend
pas l’inéluctable dialectique intérieure du parlementarisme et du
démocratisme bourgeois, laquelle conduit à une solution du conflit,
encore plus tranchée qu’autrefois, par la violence exercée contre les
masses, ne saura jamais faire sur le terrain de ce parlementarisme une
propagande et une agitation conformes à nos principes et susceptibles
de préparer en fait les masses ouvrières à participer victorieusement à
ces « conflits ».
L’expérience des
alliances, des accords, des blocs avec le libéralisme
social-réformateur en Occident, avec le réformisme libéral (les cadets)
dans la révolution russe, a montré de façon convaincante que ces accords ne font qu’émousser la
conscience des masses, qu’au lieu d’accentuer ils atténuent la portée
véritable de leur lutte, en liant les combattants aux
éléments les moins aptes à combattre, les plus prompts à la défaillance
et à la trahison. Le millerandisme français [7]—
l’expérience la plus considérable en matière d’application de la
tactique politique révisionniste sur une grande échelle, à une échelle
vraiment nationale, — a donné du révisionnisme une appréciation
pratique que le prolétariat du monde entier n’oubliera jamais.
Le complément naturel
des tendances économiques et politiques du révisionnisme a été son
attitude à l’égard du but final du mouvement socialiste. Le mot ailé de
Bernstein : « Le but final n’est rien, le mouvement
est tout », traduit la nature du révisionnisme mieux que
quantité de longues dissertations, Définir sa conduite d’une situation
à l’autre, s’adapter aux événements du jour, aux changements des menus
faits politiques, oublier les intérêts vitaux du prolétariat et les
traits essentiels de l’ensemble du régime capitaliste, de toute
l’évolution capitaliste, sacrifier ces intérêts vitaux au nom des
avantages réels ou supposés de l’heure : telle est la
politique révisionniste. Et de l’essence même de cette politique
découle ce fait évident qu’elle peut varier ses formes à l’infini, et
que chaque question un peu « nouvelle », chaque
changement un peu inattendu ou imprévu des événements — ce changement
dût-il, à un degré infime et pour le plus court délai, modifier la
ligne essentielle du développement, — engendreront, inévitablement et
toujours, telles ou telles variétés du révisionnisme.
Ce qui
rend le révisionnisme inévitable, ce sont les racines sociales qu’il a
dans la société moderne. Le révisionnisme est un
phénomène international. Pour tout socialiste un peu averti et pensant,
il ne saurait y avoir le moindre doute que les rapports entre les
orthodoxes et les bernsteiniens, en Allemagne ; entre les
guesdistes et les jauressistes (aujourd’hui les broussistes surtout),
en France ; entre la Fédération social-démocrate et le Parti
ouvrier indépendant en Angleterre ; entre de Brouckère et
Vandervelde en Belgique ; entre les intégralistes et les
réformistes en Italie, entre les bolchéviks et les menchéviks en
Russie, sont au fond partout de même nature, en dépit de l’immense
diversité des conditions nationales et des facteurs historiques dans
l’état actuel de tous ces pays.
La
« division » au sein du socialisme international
contemporain s’opère, en fait, dès aujourd’hui, suivant la même ligne
dans les divers pays du monde, attestant par là un grand pas en avant,
en comparaison de ce qui se passait il y a trente ou quarante ans alors
que, dans les divers pays, des tendances dissemblables s’affrontaient
au sein d’un socialisme international unique. Même le
« révisionnisme de gauche », qui apparaît aujourd’hui
dans les pays latins comme un « syndicalisme
révolutionnaire [8] »,
s’adapte lui aussi au marxisme en le
« corrigeant » : Labriola en Italie,
Lagardelle en France, en appellent à tout moment de Marx mal compris à
Marx bien compris.
Nous ne pouvons nous
attarder ici à l’analyse de la substance idéologique de ce
révisionnisme, qui est encore loin de s’être développé comme le
révisionnisme opportuniste, ne s’est pas internationalisé et n’a
pratiquement soutenu aucune bataille importante avec le parti
socialiste d’aucun pays. Nous nous bornerons donc au
« révisionnisme de droite », esquissé plus haut.
Qu’est-ce qui rend le
révisionnisme inévitable dans la société capitaliste ?
Pourquoi est-il plus profond que les particularités nationales et les
degrés de développement du capitalisme ? Mais parce que, dans
chaque pays capitaliste, à côté du prolétariat se trouvent toujours les
larges couches de la petite bourgeoisie, des petits patrons. La petite
production a engendré et continue d’engendrer constamment le
capitalisme, Celui-ci crée inéluctablement de nouvelles
« couches moyennes » (appendice de la fabrique,
travail à domicile, petits ateliers disséminés dans tout le pays, en
raison des nécessités de la grosse industrie, par exemple le cycle et
l’automobile, etc.). Ces nouveaux petits producteurs sont eux aussi
inéluctablement rejetés dans les rangs du prolétariat. Dès lors il est
parfaitement naturel que les conceptions petites-bourgeoises pénètrent
encore et encore dans les rangs des grands partis ouvriers. Dès lors il
est parfaitement naturel qu’il doive en être et qu’il en sera toujours
ainsi jusqu’aux péripéties mêmes de la révolution prolétarienne. Car
ce serait une grave erreur de croire que pour que cette révolution
s’accomplisse, une prolétarisation « intégrale » de
la majorité de la population soit nécessaire.
Ce que nous traversons
aujourd’hui, le plus souvent dans l’ordre des idées
seulement : discussions au sujet des amendements théoriques à
Marx ; ce qui, à l’heure présente, ne se manifeste dans la
pratique que pour certaines questions particulières du mouvement
ouvrier — comme les divergences tactiques avec les révisionnistes et
les scissions qui se produisent sur ce terrain, — la classe ouvrière
aura nécessairement à le subir dans des proportions incomparablement
plus vastes, lorsque la révolution prolétarienne aura aiguisé toutes
les questions litigieuses, concentré toutes les divergences sur des
points d’une importance immédiate pour la détermination de la conduite
des masses, nous aura obligés, dans le feu de la lutte, à séparer les
ennemis des amis, à rejeter les mauvais alliés pour porter à l’ennemi
des coups décisifs.
La lutte
idéologique du marxisme révolutionnaire contre le révisionnisme, à la
fin du XIX° siècle, n’est que le prélude des grands combats
révolutionnaires du prolétariat en marche vers la victoire totale de sa
cause, en dépit de toutes les hésitations et faiblesses des éléments
petits-bourgeois.
Ecrit vers le 3 (16) avril 1908 au plus tard.
Imprimé en 1908 dans le recueil Karl Marx (1818-1883). signé Lénine
Notes
[1]
NDR
[2] Proudhon
clôt le chapitre sur la concurrence ainsi :
« Résumons : la concurrence, comme position ou phase
économique, considérée dans son origine, est le résultat nécessaire de
l’intervention des machines, de la constitution de l’atelier et de la
théorie de réduction des frais généraux ; considérée dans sa
signification propre et dans sa tendance, elle est le mode selon lequel
se manifeste et s’exerce l’activité collective, l’expression de la
spontanéité sociale, l’emblème de la démocratie et de l’égalité,
l’instrument le plus énergique de la constitution de la valeur, le
support de l’association. - comme essor des forces individuelles, elle
est le gage de leur liberté, le premier moment de leur harmonie, la
forme de la responsabilité qui les unit toutes et les rend solidaires.
[3] Un
aspect important de la pensée de Bakounine concerne
l’action révolutionnaire. A la différence des marxistes qui préconisent
l’intervention d’une avant-garde (le Parti, par exemple) devant guider
la masse populaire sur le chemin de la révolution, l’organisation
bakouninienne, même si elle est secrète, se donne uniquement le droit
de soutenir la révolte, de l’encourager, en favorisant
l’auto-organisation à la base.
Cette conception n’est pas très différente de celle défendue plus tard
par les anarcho-syndicalistes au sein d’organisations de masse. Si les
marxistes attribuent au prolétariat industriel le rôle de seule classe
révolutionnaire, lui opposant une paysannerie par essence
réactionnaire, Bakounine estime au contraire que seule l’union entre
les mondes rural et industriel est riche de potentialités
révolutionnaires, la révolte anti-étatique de la paysannerie trouvant
sa complémentarité dans l’esprit de discipline des ouvriers.
[4] Eduard
Bernstein (1850-1932)
Rejoint la social-démocratie en 1872, vit en exil à Londres entre 1878
et 1901, où il cotoiera Engels.
Se fera connaitre comme théoricien du révisionnisme dans la
social-démocratie grâçe à une série d’articles auxquels Kautsky et R.
Luxemburg répondront.
Partisan de l’Union Sacrée en 1914, il participe à la fondation de
l’USPD (socialistes « indépendants ») en 1917 mais
revient au SPD dès 1919.
[5] Gheorgi
Plekhanov
(1856-1918)
Plekhanov, qui passera 40 années de sa vie en exil, est l’homme qui
introduira le marxisme en Russie.
Fondateur du groupe Emancipation du travail, il est le
maître de Lénine et participe avec ce dernier à la fondation du Parti
Ouvrier Social-Démocrate de Russie. Mais les deux hommes rompent
ensuite et Plekhanov sera l’un des dirigeants de la fraction
menchevique du Parti.
Pendant la Première Guerre mondiale, il prit une
position défensiste et soutint l’entrée en guerre de la Russie . Dans
son Histoire de la révolution russe, Trotsky écrit que Plékhanov,
« se survivant lamentablement », publia à la veille
de la Révolution de Février 1917 dans un journal américain un article
déclarant qu’il serait criminel pour les ouvriers russes de se mettre
en grève au risque d’affaiblir militairement la Russie. C’est la raison
pour laquelle il le qualifiait à cette date de chauvin et le classait à
l’extrême-droite de la social-démocratie russe. Après le renversement
du tsarisme, Plékhanov resta sur des positions patriotiques mais, cette
fois, au nom de la défense de la démocratie russe contre l’impérialisme
allemand.
Plekhanov mourut de tuberculose en 1918.
[6] Sa
définition de l’investissement comme « détour de
production » resta célèbre. L’idée est qu’on dépense de
l’argent et du temps (en machines, en éducation) pour produire plus et
mieux. Il a développé l’analyse de l’intérêt comme un reflet de la
préférence temporelle, critiquant l’analyse marxiste de la
« plus-value » en cherchant à montrer que le revenu
d’intérêt ne dépend pas du nombre ni même de la présence de
travailleurs salariés
[7] Millerandisme,
courant opportuniste appelé ainsi du nom du
« socialiste » français Millerand qui, en 1899, fit
partie du gouvernement bourgeois réactionnaire français, et aida la
bourgeoisie à pratiquer sa politique. La question de savoir s’il est
admissible pour les socialistes de faire partie d’un gouvernement
bourgeois, a été discutée en 1900 au Congrès de la II° Internationale,
à Paris. Le Congrès adopta la résolution conciliatrice proposée par
Kautsky, qui condamnait la participation des socialistes au
gouvernement bourgeois, mais y admettait leur présence dans des cas
« exceptionnels ». Les socialistes français
utiliseront cette réserve pour justifier leur entrée dans le
gouvernement de la bourgeoisie impérialiste au début de la guerre de
1914-1918.
[8] "Syndicalisme
révolutionnaire" , courant semi-anarchiste du mouvement
ouvrier de plusieurs pays d’Europe occidentale à la fin du XIX° siècle
qui niait le rôle dirigeant du parti. Les syndicalistes
révolutionnaires estimaient que les syndicats, en organisant la grève
générale des ouvriers, pouvaient renverser le capitalisme et prendre en
main la direction des industries