TROTSKY
LA RÉVOLUTION
TRAHIE
EXTRAITS
2
LES ACQUIS DE LA
REVOLUTION D'OCTOBRE
LES
PRINCIPAUX INDICES DU DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL
L’insignifiance de la
bourgeoisie russe a fait que les objectifs démocratiques de la Russie
retardataire, tels que la liquidation de la monarchie et d’une
servitude des paysans ressortissant à demi au servage, n’ont pu être
atteints que par la dictature du prolétariat. Mais ayant conquis le
pouvoir à la tête des masses paysannes, le prolétariat ne put se borner
à des réalisations démocratiques. La révolution bourgeoise se confondit
immédiatement avec la première phase de la révolution socialiste. Ce ne
fut pas pour des raisons fortuites. L’histoire des dernières décennies
atteste avec une force particulière que, dans les conditions de la
décadence du capitalisme, les pays arriérés ne sauraient atteindre le
niveau des vieilles métropoles du capital. Les civilisateurs dans
l’impasse barrent la route à ceux qui se civilisent. La Russie est
entrée dans la voie de la révolution prolétarienne, non parce que son
économie était la plus mûre pour la transformation socialiste, mais
parce que cette économie ne pouvait plus se développer sur des bases
capitalistes.
La socialisation des
moyens de production était devenue la condition nécessaire avant tout
pour tirer le pays de la barbarie : telle est la loi du
développement combiné des pays arriérés. Entré dans la révolution
socialiste comme "le chaînon le plus faible de la chaîne capitaliste"
(Lénine), l’ancien empire des tsars doit encore aujourd’hui, dix-neuf
ans après la révolution, "rattraper et dépasser" ó ce qui veut dire
rattraper avant toute autre chose ó l’Europe et l’Amérique, résoudre,
en d’autres termes, les problèmes de la production et de la technique
que le capitalisme avancé a résolus depuis longtemps.
Pouvait-il en être
autrement ? La subversion des vieilles classes dominantes,
loin de résoudre ce problème, ne fit que le révéler : s’élever
de la barbarie à la culture. Concentrant en même temps la propriété des
moyens de production entre les mains de l’Etat, la révolution a permis
d’appliquer de nouvelles méthodes économiques d’une efficacité
infiniment grande. C’est seulement grâce à la direction suivant un plan
unique que l’on a pu reconstruire en peu de temps ce qui avait été
détruit par la guerre impérialiste et la guerre civile, créer de
nouvelles entreprises grandioses, de nouvelles industries, des branches
entières d’industrie.
L’extrême ralentissement
de la révolution internationale sur laquelle comptaient à brève
échéance les chefs du parti bolchevique, tout en suscitant à l’U.R.S.S.
d’énormes difficultés, a fait ressortir ses ressources intérieures et
ses possibilités exceptionnellement étendues. La juste appréciation des
résultats obtenus ó de leur grandeur comme de leur insuffisance ó n’est
cependant possible qu’à des échelles internationales. La méthode à
l’aide de laquelle nous procédons est celle de l’interprétation
historique et sociologique et non de l’accumulation des illustrations
statistiques. Nous prendrons néanmoins pour point de départ quelques
chiffres parmi les plus importants.
L’ampleur de
l’industrialisation de l’U.R.S.S. sur le fond de la stagnation et du
déclin de presque tout l’univers capitaliste ressort des indices
globaux que voici. La production industrielle de l’Allemagne ne revient
en ce moment à son niveau de 1929 que grâce à la fièvre des armements.
Dans le même laps de temps, la production de la Grande-Bretagne ne
s’est accrue, le protectionnisme aidant, que de 3 à 4%. La production
industrielle des Etats-Unis a baissé de 25% environ, celle de la France
de plus de 30%.
Le Japon. dans sa
frénésie d’armement et de brigandages, se place, par ses succès, au
premier rang des pays capitalistes : sa production a augmenté
de près de 40%. Mais cet indice exceptionnel pâlit lui aussi, devant la
dynamique du développement de l’U.R.S.S. dont la production
industrielle a été multipliée, dans le même laps de temps, par 3,5, ce
qui signifie une augmentation de 250%. Dans les dix dernières années
(1925-1935), l’industrie lourde soviétique a plus que décuplé sa
production. Dans la première année du premier plan quinquennal, les
investissements de capital s’élevèrent à 5,4 milliards de
roubles ; en 1936, ils doivent être de 32 milliards.
Si, vu l’instabilité du
rouble en tant qu’unité de mesure, nous abandonnons les estimations
financières, d’autres estimations plus incontestables s’imposent à
nous. En décembre 1918, le bassin du Donetz donna 2 275 000 tonnes de
houille ; en décembre 1935, 7 125 000 tonnes. Au cours des
trois dernières années, la production de la fonte a doublé, celle de
l’acier et des aciers laminés a été multipliée par près de deux et
demi. Comparée à celle d’avant-guerre l’extraction du pétrole, de la
houille, du minerai de fer a été multipliée par trois ou trois et demi.
En 1920, quand fut
arrêté le premier plan d’électrification, le pays avait 10 stations
locales d’une puissance totale de 253 000 kilowatts. En 1935, il y
avait déjà 95 stations locales d’une puissance totale de 4 345 000
kilowatts. En 1925, l’U.R.S.S. tenait la onzième place dans le monde
pour la production d’énergie électrique ; en 1935, elle ne le
cède qu’à l’Allemagne et aux Etats-Unis. Pour l’extraction de la
houille, l’U.R.S.S. est passé de la dixième place à la quatrième. Pour
la production de l’acier, de la sixième à la troisième. Pour la
production des tracteurs elle tient la première place dans le monde. De
même pour la production du sucre.
Les
immenses résultats obtenus par l’industrie, le début plein de promesses
d’un essor de l’agriculture, la croissance extraordinaire des vieilles
villes industrielles, la création de nouvelles, la rapide augmentation
du nombre des ouvriers, l’élévation du niveau culturel et des besoins,
tels sont les résultats incontestables de la révolution d’Octobre, dans
laquelle les prophètes du vieux monde voulurent voir le tombeau de la
civilisation.
Il n’y a
plus lieu de discuter avec MM. les économistes
bourgeois : le socialisme a démontré son droit à la victoire,
non dans les pages du Capital, mais dans une arène économique qui
couvre le sixième de la surface du globe ; non
dans le langage de la dialectique, mais dans celui du fer, du ciment et
de l’électricité. Si même l’U.R.S.S. devait succomber sous les coups
portés de l’extérieur et sous les fautes de ses dirigeants ó ce qui,
nous l’espérons fermement, nous sera épargné ó, il resterait, gage de
l’avenir, ce fait indestructible que seule la révolution prolétarienne
a permis à un pays arriéré d’obtenir en moins de vingt ans des
résultats sans précédent dans l’histoire.
Ainsi se clôt le débat
avec les réformistes dans le mouvement ouvrier. Peut-on, ne serait-ce
qu’un moment, comparer leur agitation de souris à l’oeuvre titanique
d’un peuple appelé par la révolution à une vie nouvelle ? Si,
en 1918, la social-démocratie allemande avait mis à profit le pouvoir
que les ouvriers lui imposaient pour accomplir la révolution socialiste
et non pour sauver le capitalisme, il n’est pas difficile de concevoir,
en se fondant sur l’exemple russe, l’invincible puissance économique
qui serait aujourd’hui celle du massif socialiste de l’Europe centrale
et orientale et d’une partie considérable de l’Asie. Les peuples du monde auront encore
à payer de nouvelles guerres et de nouvelles révolutions les crimes
historiques du réformisme.
APPRECIATION
COMPARATIVE DES RESULTATS
Les coefficients
dynamiques de l’industrie soviétique sont sans précédent. Mais ni ce
soir ni demain ils ne trancheront la question. L’U.R.S.S.
monte en partant d’un niveau effroyablement bas, tandis que les pays
capitalistes glissent à partir d’un niveau très élevé.
Le rapport des forces actuelles est déterminé non par la dynamique de
croissance, mais par l’opposition de la puissance totale des deux
adversaires telle qu’elle s’exprime dans les réserves matérielles, la
technique, la culture et avant tout dans le rendement du travail
humain. Sitôt que nous abordons le problème sous cet angle statistique,
la situation change au grand désavantage de l’U.R.S.S.
La question posée par
Lénine : "Qui l’emportera ? est celle du rapport des
forces entre l’U.R.S.S. et le prolétariat révolutionnaire du monde
d’une part, les forces intérieures hostiles et le capitalisme mondial
de l’autre. Les succès économiques de l’U.R.S.S. lui permettent de
s’affermir, de progresser, de s’armer et, s’il le faut, de battre en
retraite et d’attendre, en un mot, de tenir. Mais en elle-même la
question "qui l’emportera ?", non seulement au sens militaire
du terme, mais avant tout au sens économique, se pose devant l’U.R.S.S.
à l’échelle mondiale.
L’intervention armée est
dangereuse. L’intervention des marchandises à bas prix, venant à la
suite des armées capitalistes, serait infiniment plus dangereuse. La
victoire du prolétariat dans un pays d’Occident amènerait tout de
suite, cela va de soi, un changement radical du rapport des forces.
Mais tant
que l’U.R.S.S. demeure isolée, pis, tant que le prolétariat européen va
de défaite en défaite et recule, la force du régime soviétique se
mesure en définitive au rendement du travail qui, dans la production de
marchandises, s’exprime par les prix de revient et de vente.
La différence entre les prix intérieurs et ceux du marché mondial
constitue l’un des indices les plus importants du rapport des forces.
Or, il est défendu à la statistique soviétique de toucher si peu que ce
soit à cette question. Et cela parce qu’en dépit de son marasme et de
son croupissement le capitalisme garde encore une énorme supériorité
dans la technique, l’organisation et la culture du travail.
On connaît suffisamment
l’état traditionnellement arriéré de l’agriculure soviétique. Dans
aucune de ses branches des succès comparables, ne serait-ce que de
loin, à ceux de l’industrie n’ont encore été atteints. "Nous sommes
encore très en retard sur les pays capitalistes, déplorait Molotov à la
fin de 1935, quant au rendement de nos cultures de betteraves." En
1934, on en obtint en U.R.S.S. 82 quintaux à l’hectare ; en
1935, en Ukraine, au cours d’une récolte exceptionnelle, 131 quintaux.
En Tchécoslovaquie et en Allemagne, l’hectare donne près de 250
quintaux, en France plus de 300.
Les regrets de Molotov
peuvent sans exagération être étendus à toutes les branches de
l’agriculture, qu’il s’agisse des cultures techniques ou des céréales
et, plus encore, de l’élevage. Des cultures alternées bien conçues, la
sélection des semences, l’emploi des engrais, des tracteurs, d’un
outillage agricole perfectionné, l’élevage du bétail de race, tout cela
prépare en vérité une immense révolution dans l’agriculture socialisée.
Mais, précisément dans ce domaine, l’un des plus conservateurs, la
révolution demande du temps. Pour le moment l’objectif est, malgré la
collectivisation, de se rapprocher des modèles supérieurs de l’Occident
capitaliste, avec ses petites fermes individuelles.
La lutte pour
l’augmentation du rendement du travail dans l’industrie se poursuit par
deux voies : l’assimilation de la technique avancée et la
meilleure utilisation de la main-d’œuvre. La possibilité de construire
en peu d’années de vastes usines du type le plus moderne était assurée
d’un côté par la haute technique de l’Occident capitaliste, de l’autre
par le régime de la planification. En ce domaine nous assistons à
l’assimilation des conquêtes d’autrui.
Le fait que l’industrie
soviétique et même que l’équipement de l’armée rouge aient subi un
accroissement à vive allure implique d’énormes avantages potentiels.
L’économie n’est pas contrainte de traîner après elle un antique
outillage, comme c’est le cas en France ou en Angleterre, l’armée n’est
pas obligée d’user les vieilles armures. Mais cette croissance
fiévreuse a des aspects négatifs : les divers éléments de
l’économie ne s’harmonisent pas ; les hommes sont en retard
sur la technique ; la direction est au-dessous de ses tâches.
Le tout s’exprime pour l’heure par des prix de revient très élevés pour
une production de basse qualité.
"Nos puits, écrit le
dirigeant de l’industrie du pétrole, disposent bien du même outillage
que les puits américains, mais l’organisation du forage est en retard,
les cadres sont insuffisamment qualifiés." Le grand nombre des
accidents s’explique par "la négligence, l’incapacité et l’insuffisance
de la surveillance technique". Molotov se plaint de ce que "nous sommes
très en retard dans l’organisation des chantiers de construction... On
s’y conforme le plus souvent à la routine, en traitant de façon
scandaleuse l’outillage et les machines". On trouve de ces aveux dans
toute la presse soviétique. La technique moderne est loin de donner en
U.R.S.S. les mêmes résultats que dans sa patrie capitaliste.
Les succès globaux de
l’industrie lourde constituent une conquête inappréciable : on
ne peut bâtir que sur ces fondations-là ; mais c’est dans la
production des détails les plus fins qu’une économie moderne fait ses
preuves. A cet égard, on est encore très en retard.
Les résultats les plus sérieux, non seulement quantitatifs, mais aussi
qualitatifs, ont à coup sûr été obtenus dans l’industrie
militaire ; l’armée et la flotte sont les clients les plus
influents et les plus exigeants. Les dirigeants des services de
l’armée, y compris Vorochilov, ne cessent cependant de se plaindre,
dans leurs discours publiés : "Nous ne sommes pas toujours
pleinement satisfaits de la qualité de la production que vous donnez à
l’armée rouge". On devine sans peine l’inquiétude dans ces prudentes
paroles.
La construction de
machines, nous dit le chef de l’industrie lourde dans un rapport
officiel "doit être de bonne qualité, ce qui n’est malheureusement pas
le cas...". Plus loin : "La machine coûte cher chez nous."
Comme toujours, le rapporteur s’abstient de fournir des données
comparatives précises par rapport à la production mondiale.
Le tracteur fait
l’orgueil de l’industrie soviétique. Mais le coefficient d’utilisation
des tracteurs est très bas. Au cours du dernier exercice économique,
81% des tracteur ont dû subir des réparations capitales et bon nombre
d’entre ces machines se sont trouvées hors d’usage au beau milieu du
travail des champs. D’après certains calculs, les stations de machines
et tracteurs ne couvriront leurs frais qu’avec des récoltes de 20 à 22
quintaux de grains par hectare. Comme actuellement le rendement moyen
de l’hectare n’atteint pas la moitié de ce chiffre, l’Etat est obligé
de couvrir des déficits qui se montent à des milliards.
La situation des
transports automobiles est plus mauvaise encore. Un camion parcourt en
Amérique 60 000, 80 000 et même 100 000 kilomètres par an ; il
n’en parcourt en U.R.S.S. que 20 000, trois à quatre fois moins. Sur
cent machines, cinquante-cinq sont sur la route, les autres en
réparation ou dans l’attente de réparations. Le coût des réparations
dépasse deux fois le coût total de la production des nouvelles
machines. Rien d’étonnant à ce que, de l’avis de la commission
gouvernementale de contrôle, "les transports automobiles soient pour le
prix de revient de la production une charge exceptionnellement lourde".
L’augmentation de la
capacité de transport des voies ferrées s’accompagne, d’après le
président du Conseil des commissaires du peuple, "d’un grand nombre
d’accidents et de déraillements". La cause essentielle ne varie pas et
c’est la médiocre qualité du travail héritée du passé. La lutte pour
l’entretien convenable des voies ferrées devient une sorte d’exploit
héroïque sur lequel les aiguilleuses récompensées font leurs rapports
au Kremlin devant les plus hauts représentants du pouvoir. Malgré
l’acquis des dernières années, les transports maritimes sont très en
retard sur les chemins de fer. On retrouve périodiquement dans les
journaux des entrefilets sur le "travail déplorable des transports
maritimes", la qualité "invraisemblablement basse des réparations dans
la flotte", etc.
Dans les branches de
l’industrie légère, la situation est moins favorable encore que dans
l’industrie lourde. On peut formuler ainsi, pour l’industrie
soviétique, une loi assez particulière : les produits sont en
règle générale d’autant plus mauvais qu’ils sont plus près du
consommateur. Dans l’industrie textile, à en croire la Pravda, "le
pourcentage des malfaçons est déshonorant, l’assortiment faible, les
basses qualités prévalent". Les plaintes concernant la mauvaise qualité
des articles de première nécessité se font jour périodiquement dans la
presse soviétique : "la ferblanterie est gauchement
travaillée" ; "les meubles sont laids, mal cloués, bâcles",
"on ne peut pas trouver de boutons passables" ; "les
établissements de l’alimentation publique travaillent d’une façon
absolument regrettable", etc.
Caractériser les succès
de l’industrialisation par de seuls indices quantitatifs c’est à peu
près vouloir définir l’anatomie d’un homme par sa seule taille, sans
indiquer le tour de poitrine. Une plus juste estimation de la dynamique
de l’économie soviétique exige d’ailleurs, en même temps que le
correctif concernant la qualité, que l’on se souvienne toujours du fait
que les prompts succès acquis dans un domaine s’accompagnent de retards
dans d’autres. La création de vastes usines automobiles se paie de
l’insuffisance et de l’abandon du réseau routier. "L’abandon de nos
routes est extraordinaire, constatent les Izvestia, on ne peut pas
faire plus de dix kilomètres à l’heure sur la chaussée si importante
Moscou-Iaroslav." Le président de la commission du plan affirme que le
pays conserve encore les traditions des "siècles sans routes".
L’économie municipale
est dans un état analogue. De nouvelles cités industrielles se créent
en peu de temps, tandis que des dizaines d’anciennes tombent dans
l’abandon le plus complet. Les capitales et les villes industrielles
croissent et embellissent, on voit s’élever ça et là des théâtres et
des clubs coûteux, mais la crise du logement est intolérable, les
habitations sont habituellement tout à fait négligées. "Nous
construisons mal et cher, l’ensemble des logements s’use et ne
s’entretient pas, nous faisons peu de réparations et mal." (Izvestia.)
Ces disproportions sont
communes à toute l’économie. Elles sont dans une certaine mesure
inévitables, puisqu’il a bien fallu et qu’il faut encore commencer par
les secteurs les plus importants. Il n’en reste pas moins vrai que
l’état arriéré de certains secteurs diminue de beaucoup l’efficacité du
travail de certains autres. Si l’on se représente une économie dirigée
idéale, assurant non la plus vive allure de développement de certaines
branches, mais les meilleurs résultats pour l’économie entière, le
coefficient statistique de croissance y sera moindre dans la première
période, mais l’économie tout entière et le consommateur y gagneront.
Par la suite, la dynamique générale de l’économie y gagnera aussi.
Dans la statistique
officielle, la production et la réparation des automobiles
s’additionnent pour former un total de production
industrielle ; du point de vue de l’efficacité économique,
mieux vaudrait ici procéder par soustraction que par addition. Cette
observation concerne aussi d’autres industries. C’est pourquoi toutes
les évaluations globales en roubles n’ont qu’une valeur
relative : on ne sait pas ce qu’est le rouble et on ne sait
pas toujours ce qui se cache derrière lui, de la fabrication ou du bris
prématuré d’une machine.
Si, évaluée en roubles "stables", la production globale de l’industrie
lourde a sextuplé par rapport à ce qu’elle était avant-guerre,
l’extraction du pétrole et de la houille, comme la production de la
fonte exprimée en tonnes, n’ont été multipliées que par trois ou trois
et demi. La cause principale de cette discordance, c’est que
l’industrie soviétique a créé de nouvelles branches, inconnues de la
Russie des tsars. Mais il faut rechercher une cause complémentaire de
la manipulation tendancieuse des statistiques. On sait
que toute bureaucratie éprouve le besoin organique de farder la réalité.
INDICE
PAR TETE D’HABITANT
Le rendement individuel
moyen du travail est encore très bas en U.R.S.S. Dans la meilleure
usine métallurgique, la production de fonte et d’acier par tête
d’ouvrier est, de l’aveu du directeur, trois fois inférieure à la même
moyenne aux États-Unis. La comparaison des moyennes entre les deux pays
donnerait probablement un rapport de un à cinq, ou plus bas encore.
Dans ces conditions, l’affirmation selon laquelle les hauts-fourneaux
de l’U.R.S.S. sont "mieux" utilisés que ceux des pays capitalistes est
pour le moment dépourvue de sens ; la technique n’a pas
d’autre objet que d’économiser le travail de l’homme.
Dans l’industrie
forestière et le bâtiment, l’état de choses est plus fâcheux encore que
dans la métallurgie. Par ouvrier carrier, la production est de 5 000
tonnes par an aux États-Unis et de 500 tonnes, soit dix fois moins, en
U.R.S.S. Une différence si criante s’explique, plus que par
l’insuffisance de la formation professionnelle des ouvriers, par la
mauvaise organisation du travail. La bureaucratie aiguillonne de toutes
ses forces les ouvriers, mais elle ne sait pas tirer un juste parti de
la main-d’œuvre. Et l’agriculture est, cela va de soi, plus mal lotie
encore à cet égard que l’industrie. Au faible rendement du travail
correspond un faible revenu national et, partant, un bas niveau de vie
des masses populaires.
Quand on nous dit que
l’U.R.S.S. prendra en 1936 la première place en Europe pour la
production industrielle (succès énorme en lui-même ), on néglige non
seulement la qualité et le prix de revient, mais encore le chiffre de
la population. Or le niveau du développement général du pays et, plus
particulièrement, la condition matérielle des masses ne peuvent être
déterminés, ne serait-ce qu’à grands traits, qu’en divisant la
production par le nombre des consommateurs. Essayons d’effectuer cette
simple opération arithmétique.
Le rôle des voies
ferrées dans l’économie, la vie culturelle et la guerre n’a pas besoin
d’être démontré. L’U.R.S.S. dispose de 83 000 kilomètres de voies,
contre 58 000 en Allemagne, 63 000 en France, 417 000 aux États-Unis.
Cela signifie qu’il y a pour 10000 habitants : en Allemagne,
8,5 km de voies ; en France, 15,2 km ; aux
États-Unis, 33,1 km ; en U.R.S.S., 5 km.
Quant aux chemins de
fer, l’U.R.S.S. demeure à l’une des dernières places dans le monde
civilisé. La flotte marchande, qui a triplé au cours des cinq dernières
années, est maintenant à peu près à la hauteur de celles de l’Espagne
et du Danemark. Ajoutons à tout cela le manque de routes. En 1935,
l’U.R.S.S. a produit 0,6 automobile pour 1 000 habitants ; la
Grande-Bretagne en a produit (en 1934) à peu près 8 pour le même nombre
d’habitants, la France 4,5, les Etats-Unis 23 (contre 36,5 en 1928).
Et l’U.R.S.S. ne
dépasse, malgré l’état extrêmement arriéré de ses chemins de fer et de
ses transports fluviaux et automobiles, ni la France ni les Etats-Unis
quant à la proportion des chevaux (1 cheval pour 10-11 habitants),
restant, de plus, de beaucoup en arrière pour la qualité de ses bêtes.
Les indices comparatifs
restent défavorables dans l’industrie lourde, qui a pourtant obtenu les
succès les plus marquants. L’extraction de la houille a été en 1935 de
près de 0,7 tonne par tête d’habitant ; en Grande-Bretagne,
elle s’est élevée à presque 5 tonnes ; aux Etats-Unis à près
de 3 tonnes (contre o,4 en 1913) ; en Allemagne à près de 2
tonnes. Acier : U.R.S.S., près de 67 kilogrammes par tête
d’habitant ; Etats-Unis, près de 250. Les proportions sont
analogues pour la fonte et les aciers lamines. Energie électrique, 153
kilowatts-heure par tête d’habitant en U.R.S.S., en 1935 ; en
Grande-Bretagne, 443 (1934), en France, 363, en Allemagne, 472.
En règle générale, les
mêmes indices sont plus bas encore dans l’industrie légère. Il a été
fabriqué en 1935 moins de cinquante centimètres de tissus de laine par
habitant, huit à dix fois moins qu’aux États-Unis ou en
Grande-Bretagne. Le drap n’est accessible qu’aux citoyens soviétiques
privilégiés. Les masses doivent se contenter des indiennes, fabriquées
à raison de seize mètres par habitant et employées comme par le passé
même pour les vêtements d’hiver.
La cordonnerie fournit
actuellement en U.R.S.S. 0,5 paire de chaussures par an et par
habitant ; en Allemagne plus d’une paire, en France, 1,5
paire, aux Etats-Unis près de trois paires, et nous négligeons l’indice
de qualité, qui aggraverait la différence. On peut admettre à coup sûr
que le pourcentage des personnes possédant plusieurs paires de
chaussures est sensiblement plus élevé dans les pays capitalistes qu’en
U.R.S.S. ; par malheur, l’U.R.S.S. occupe encore l’une des
premières places quant au pourcentage des va-nu-pieds.
Les proportions sont les
mêmes, et partiellement plus désavantageuses, en ce qui concerne les
produits alimentaires, en dépit des succès incontestables obtenus dans
les dernières années : les conserves, le saucisson, le
fromage, pour ne point parler des biscuits et des bonbons, restent pour
le moment tout à fait inaccessibles à la grande majorité de la
population. La situation est même mauvaise quant aux produits lactés.
En France et aux États-Unis, il y a, ou peu s’en faut, une vache pour
cinq habitants, en Allemagne une pour six, en U.R.S.S. une pour
huit ; et deux vaches soviétiques comptent en somme pour une
sous le rapport de la production du lait.
Ce n’est que pour la
production des céréales, du seigle surtout, et aussi de la pomme de
terre, que l’U.R.S.S., si l’on envisage le rendement par tête
d’habitant, dépasse sensiblement la plupart des pays d’Europe et les
Etats-Unis. Mais le pain de seigle et la pomme de terre, considérés
comme principales nourritures de la population, constituent l’indice
classique de l’indigence !
La consommation du
papier est un des indices culturels les plus importants. En 1935, il a
été fabriqué en U.R.S.S. moins de 4 kilos de papier par habitant. aux
Etats-Unis plus de 34 kilos (contre 48 kilos en 1928), en Allemagne,
plus de 47 kilos. Si, aux Etats-Unis, il y a pour chaque habitant douze
crayons par an, il y en a moins de quatre en U.R.S.S., et de si
mauvaise qualité que leur travail utile s’établit à la valeur de un à
deux tout au plus. Les journaux se plaignent à tout moment de ce que le
manque d’alphabets, de papier et de crayons paralyse le travail
scolaire. Rien d’étonnant à ce que la liquidation de l’analphabétisme,
envisagée pour le dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, soit
encore loin d’être achevée.
On peut faire la lumière
sur cette question en s’inspirant de considérations plus générales. Le
revenu national par tête d’habitant est sensiblement inférieur à celui
des pays occidentaux. Et comme les investissements dans la production
en absorbent près de 25 à 30%, c’est-à-dire une fraction
incomparablement plus grande que nulle part ailleurs, le fonds de
consommation des masses populaires ne peut manquer d’être de beaucoup
inférieur à ce qu’il est dans les pays capitalistes avancés.
Il est vrai qu’il n’y a
pas en U.R.S.S. de classes possédantes dont la prodigalité doive être
contrebalancée par la sous-consommation des masses populaires. Le poids
de cette remarque est cependant moins grand qu’il ne peut paraître à
première vue. La tare essentielle du système capitaliste n’est pas dans
la prodigalité des classes possédantes, si répugnante qu’elle soit en
elle-même, mais dans ce que, pour garantir son droit au gaspillage, la
bourgeoisie maintient la propriété privée des moyens de production et
condamne ainsi l’économie à l’anarchie et à la désagrégation. La
bourgeoisie détient évidemment le monopole de la consommation des
articles de luxe. Mais les masses laborieuses l’emportent très
fortement dans la consommation des articles de première nécessité.
LE
REGIME TRAVERSE UNE PHASE PREPARATOIRE
Nous
verrons aussi plus loin que, s’il n’y a pas en U.R.S.S. de classes
possédantes au sens propre du mot, il y a une couche dirigeante très
privilégiée qui s’approprie la part du lion dans la consommation.
Et si l’U.R.S.S. produit moins d’articles de première nécessité par
tête d’habitant que les pays capitalistes avancés, cela signifie que la
condition matérielle des masses y est encore au-dessous du niveau de
celle des pays capitalistes.
La
responsabilité historique de cet état de choses incombe naturellement
au passé lourd et sombre de la Russie et à tout ce qu’il nous lègue de
misère et d’ignorance. Il n’y avait pas d’autre issue vers le progrès
que la subversion du capitalisme. Il suffit pour s’en convaincre de
jeter un coup d’œil sur les pays baltes et la Pologne qui furent
naguère les parties les plus développées de l’empire et ne sortent plus
du marasme. Le mérite impérissable du régime des soviets est dans sa
lutte si âpre et généralement efficace contre une barbarie séculaire.
Mais la juste appréciation des résultats est la première condition de
la progression ultérieure.
Le régime soviétique
traverse sous nos yeux une phase préparatoire dans laquelle il importe,
assimile, emprunte les conquêtes techniques et culturelles de
l’Occident. Les coefficients relatifs de la production et de la
consommation attestent que cette phase préparatoire est loin d’être
close ; même dans l’hypothèse peu probable d’un marasme
complet du capitalisme, cette phase devrait encore durer toute une
période historique. Telle est la première conclusion, d’une extrême
importance, à laquelle nous arrivons et à laquelle nous aurons encore à
revenir au cours de cette étude.