TROTSKY
LA RÉVOLUTION
TRAHIE
EXTRAITS
3
Le
développement économique
et
les zigzags de la direction
LE
"COMMUNISME DE GUERRE",
LA
NEP [1]
ET
LA POLITIQUE A L’EGARD DES KOULAKS [2]
La courbe du
développement de l’économie soviétique est loin d’être régulièrement
ascendante. Dans les dix-huit ans d’histoire du nouveau régime, on peut
nettement distinguer plusieurs étapes marquées par des crises aiguës.
Un bref aperçu de l’histoire économique de l’U.R.S.S., examinée en
liaison avec la politique du gouvernement, nous est aussi nécessaire
pour le diagnostic que pour le pronostic.
Les trois premières
années après la révolution furent celles d’une guerre civile avouée et
acharnée. La vie économique y fut entièrement subordonnée aux besoins
des fronts. En présence d’une extrême modicité des ressources, la vie
culturelle passait au second plan, caractérisée par l’audacieuse
ampleur de la pensée créatrice, et en tout premier lieu de celle de
Lénine. C’est ce qu’on appelle la période du "communisme de guerre"
(1918-1921), parallèle héroïque du "socialisme de guerre" des pays
capitalistes. Les objectifs économiques du pouvoir des soviets se
réduisent principalement à soutenir les industries de guerre et à tirer
parti des maigres réserves existantes pour combattre et sauver de la
famine la population des villes. Le communisme de guerre était au fond
une réglementation de la consommation dans une forteresse assiégée.
Il faut cependant
reconnaître que ses intentions premières étaient plus larges. Le
gouvernement des Soviets espéra et tenta de tirer des réglementations
une économie dirigée dans le domaine de la consommation comme dans
celui de la production. En d’autres termes, il pensa passer peu à peu,
sans modification de système, du communisme de guerre au vrai
communisme. Le programme du parti bolchevique adopté en 1919
disait : "Dans le domaine de la répartition, le pouvoir des
soviets persévère inflexiblement dans la substitution au commerce d’une
répartition des produits organisée à l’échelle nationale sur le plan
d’ensemble."
Mais le conflit
s’accusait de plus en plus entre la réalité et le programme du
communisme de guerre : la production ne cessait de baisser,
non seulement par suite des conséquences néfastes des hostilités, mais
aussi parce que le stimulant de l’intérêt individuel faisait défaut aux
producteurs. La ville demandait aux campagnes du blé et des matières
premières, sans leur donner en échange plus que des vignettes colorées
appelées argent à cause d’une vieille habitude. Le moujik enterrait ses
réserves.
Le gouvernement envoyait
des détachements d’ouvriers armés saisir les grains. Le moujik semait
moins. La production industrielle de 1921, l’année qui suivit la fin de
la guerre civile, s’éleva, dans le meilleur des cas, au cinquième de
celle d’avant-guerre. La production de l’acier tomba de 4 200 000
tonnes à 183 000 tonnes, soit vingt-trois fois moins. La récolte
globale tomba de 801 millions de quintaux à 503 en 1922. Ce fut une
effroyable famine. Le commerce extérieur dégringola de 2 900 millions
de roubles à 30 millions. La ruine des forces productives dépassa tout
ce que connaissait l’histoire. Le pays, et avec lui le pouvoir, se
trouvèrent tout au bord de l’abîme.
Les espérances utopiques
du communisme de guerre ont été, par la suite, soumises à une critique
extrêmement sévère et juste à bien des égards. L’erreur théorique
commise par le parti gouvernant resterait pourtant tout à fait
inexplicable si l’on perdait de vue que tous les calculs se fondaient à
l’époque sur l’attente d’une victoire prochaine de la révolution en
Occident. On considérait comme allant de soi que le prolétariat
allemand victorieux, escomptant un remboursement ultérieur en produits
alimentaires et en matières premières, ravitaillerait la Russie des
soviets en machines, en articles manufacturés, et lui fournirait aussi
des dizaines de milliers d’ouvriers hautement qualifiés, de techniciens
et d’organisateurs.
A n’en pas
douter, si la révolution avait triomphé en Allemagne (et seule la
social-démocratie empêcha son triomphe ), le développement économique
de l’U.R.S.S., comme celui de l’Allemagne elle-même, se serait
poursuivi à pas de géant, si bien que les destinées de l’Europe et du
monde se présenteraient aujourd’hui sous un aspect autrement favorable.
On peut néanmoins dire en toute assurance que, même dans cette heureuse
hypothèse, il aurait fallu renoncer à la répartition des produits par
l’État et revenir aux méthodes commerciales.
Lénine motiva la
nécessité de rétablir le marché par l’existence dans le pays de
millions d’exploitations paysannes isolées accoutumées à définir par le
commerce leurs rapports avec le monde environnant. La circulation des
marchandises devait faire la "soudure" entre les paysans et l’industrie
nationalisée. La formule théorique de la "soudure" est très
simple : l’industrie doit fournir aux campagnes les
marchandises nécessaires, à des prix tels que l’État puisse renoncer à
la réquisition des produits de l’agriculture.
L’assainissement des
relations économiques avec les campagnes constituait sans nul doute la
tâche la plus urgente et la plus épineuse de la Nep. L’expérience
montra vite que l’industrie elle-même, bien que socialisée, avait
besoin des méthodes de calcul monétaire élaborées par le capitalisme.
Le plan ne saurait reposer sur les seules données de l’intelligence. Le
jeu de l’offre et de la demande reste pour lui, et pour longtemps
encore, la base matérielle indispensable et le correctif sauveur.
Le marché légalisé
commença son œuvre avec le concours d’un système monétaire remis en
ordre. Dès 1923, grâce à la première impulsion venue des campagnes,
l’industrie se ranima et ce fut pour faire preuve aussitôt d’une
intense activité. Il suffit d’indiquer que la production double en 1922
et 1923 et atteint en 1926 son niveau d’avant-guerre, ce qui signifie
qu’elle a quintuplé depuis 1921. Les récoltes augmentent parallèlement,
mais beaucoup plus modestement.
A partir
de l’année cruciale 1923, les divergences de vues sur les rapports
entre l’industrie et l’agriculture, divergences qui s’étaient déjà
manifestées auparavant, s’aggravent dans le parti dirigeant.
L’industrie ne pouvait se développer, dans un pays qui avait épuisé ses
réserves et ses stocks, qu’en empruntant des céréales et des matières
premières aux paysans.
Des
"emprunts forcés" trop considérables étouffaient pourtant le stimulant
du travail : le paysan, ne croyant pas à la félicité future,
répondait aux réquisitions de blé par la grève des semailles.
Des emprunts trop minimes menaçaient d’entraîner la
stagnation : ne recevant pas de produits industriels, les
paysans ne travaillaient plus que pour la satisfaction de leurs propres
besoins et revenaient aux anciennes formes de l’artisanat. Les
divergences de vues commencèrent dans le parti sur la question de
savoir ce qu’il fallait prendre aux campagnes pour l’industrie afin de
s’acheminer vers un équilibre dynamique. Les questions concernant la
structure sociale des campagnes compliquèrent le débat.
Au printemps de 1923,
le représentant de l’opposition de gauche (Trotsky), qui d’ailleurs ne
portait pas encore ce nom, parlant au congrès du parti, montra l’écart
entre les prix de l’industrie et ceux de l’agriculture au moyen d’un
diagramme inquiétant. Ce phénomène reçut alors l’appellation de
"ciseaux", qui devait plus tard entrer dans le vocabulaire mondial. Si,
disait le rapporteur, l’industrie continue à être en retard, les
ciseaux s’ouvrant toujours davantage, la rupture entre les villes et
les campagnes deviendra inévitable.
Les paysans
distinguaient nettement entre la révolution agraire démocratique
accomplie par les bolcheviks et la politique de ceux-ci tendant à
donner une base au socialisme. L’expropriation des domaines privés et
de ceux de l’État apportait aux ruraux plus d’un demi-milliard de
roubles-or par an. Mais les paysans perdaient cette somme, et bien
au-delà, à cause des prix élevés de l’industrie étatisée. Tant que le
bilan des deux révolutions, la démocratique et la socialiste,
solidement réunies par le nœud d’Octobre, se soldait pour les
cultivateurs par une perte annuelle de plusieurs centaines de millions
de roubles, l’alliance des deux classes demeurait problématique
Le morcellement de
l’agriculture, hérité du passé, augmentait du fait de la révolution
d’Octobre ; le nombre des parcelles était passé dans les dix
précédentes années de 16 à 25 millions, ce qui accroissait
naturellement la tendance de la plupart des paysans à ne satisfaire que
leurs propres besoins. Telle était l’une des causes de la pénurie des
produits de l’agriculture.
Une faible
production de marchandises forme inévitablement des exploiteurs.
Au fur et à mesure que les campagnes se remettaient, la différenciation
grandissait au sein des masses paysannes : on suivait
l’ancienne voie du développement facile. Le koulak s’enrichissait plus
vite que ne progressait l’agriculture.
La politique du
gouvernement, dont le mot d’ordre était : "Face aux
campagnes !" favorisait en réalité les
koulaks. L’impôt
agricole était beaucoup plus lourd pour les paysans pauvres que pour
les cossus, qui en outre écrémaient le crédit de l’État. Les excédents
de blé, possédés principalement par les paysans les plus riches,
servaient à asservir les pauvres et étaient vendus à des prix
spéculatifs à la petite bourgeoisie des
villes.Boukharine [3],
alors théoricien de la fraction dirigeante, jetait aux paysans son
fameux slogan : "Enrichissez-vous !" Cela devait
signifier en théorie l’assimilation progressive des koulaks par le
socialisme. Cela signifiait dans la pratique l’enrichissement de la
minorité au détriment de l’immense majorité.
Le
gouvernement, captif de sa propre politique, était réduit à reculer pas
à pas devant la petite bourgeoisie rurale. L’emploi de la main-d’œuvre
salariée dans l’agriculture et la location des terres furent légalisés
en 1925. La paysannerie avait deux pôles : le petit
capitaliste et le journalier. L’État, démuni de marchandises
industrielles, était ainsi éliminé du marché rural. Un
intermédiaire surgissait comme de dessous terre entre le koulak et le
petit patron artisan. Les entreprises étatisées devaient elles-mêmes
recourir de plus en plus souvent aux commerçants pour la recherche des
matières premières. On sentait partout le flot montant du capitalisme.
Tous ceux qui réfléchissaient étaient aisément convaincus que la
transformation des formes de la propriété, loin de trancher la question
du socialisme, ne fait que la poser.
En 1925 ;
tandis que la politique favorisant le koulak bat son plein, Staline se
met à préparer la dénationalisation du sol. A la question qu’il se fait
poser par un journaliste soviétique : "Ne serait-il pas
indiqué, dans l’intérêt de l’agriculture, d’attribuer pour dix ans sa
parcelle à chaque cultivateur ?" - Staline répond :
"Et même pour quarante ans !"
Le commissaire du peuple
à l’agriculture de la République de Géorgie, agissant sur l’initiative
personnelle de Staline, présenta un projet de loi de dénationalisation
du sol. Le but était de donner au fermier confiance en son propre
avenir. [rouge]Or, dès le printemps 1926, près de 60% du blé destiné au
commerce étaient entre les mains de 6% des
cultivateurs ![/rouge] L’État manquait de grains pour le
commerce extérieur et même pour les besoins du pays. L’insignifiance
des exportations l’obligeait à renoncer à l’importation des articles
manufacturés et à restreindre au minimum celle des matières premières
et des machines.
Entravant
l’industrialisation et nuisant à la grande majorité des paysans, la
politique favorisant le koulak révéla sans équivoque dès 1924-26 ses
conséquences politiques : inspirant à la petite bourgeoisie
des villes et des campagnes une confiance extraordinaire, elle
l’amenait à s’emparer de nombreux soviets locaux ; elle
accroissait la force et l’assurance de la bureaucratie ; elle
pesait de plus en plus lourdement sur les ouvriers ; elle
entraînait la suppression complète de toute démocratie dans le parti et
dans la société soviétique. La puissance croissante du koulak effraya
deux membres notables du groupe dirigeant, Zinoviev et Kamenev, qui
étaient aussi - et ce n’est certes pas un effet du hasard - présidents
des soviets des deux centres prolétariens les plus importants,
Léningrad et Moscou. Mais la province et surtout la bureaucratie
soutenaient Staline. La politique d’encouragement du gros fermier
remporta la victoire. Zinoviev et Kamenev, suivis de leurs partisans,
se joignirent en 1926, à l’opposition de 1923 (dite
"trotskyste").
Il va de soi que la
fraction dirigeante ne répudia jamais le "principe" de la
collectivisation de l’agriculture. Mais on la repoussait à des dizaines
d’années. Le futur commissaire du peuple à l’agriculture, Yakovlev,
écrivait en 1927 que si la transformation socialiste des campagnes ne
peut s’accomplir que par la collectivisation, "ce ne sera naturellement
pas en un, deux ou trois ans et peut-être pas même en une dizaine
d’années..." "Les kolkhozes et les communes, écrivait-il plus loin, ne
sont et ne seront certainement longtemps encore que des îlots au milieu
des parcelles..." En effet, il n’entrait alors dans les exploitations
collectives que 0,8% des familles de cultivateurs.
Dans le
parti, la lutte pour la prétendue "ligne générale" s’affirma au grand
jour en 1923 et revêtit à partir de 1926 une forme particulièrement
âpre et passionnée. Dans sa vaste plate-forme embrassant
tous les problèmes de l’économie et de la politique, l’opposition
écrivait : "Le parti doit condamner sans merci toutes les
tendances à la liquidation ou à l’affaiblissement de la nationalisation
du sol qui constitue une des bases de la dictature du prolétariat."
L’opposition remporta sur ce point la victoire : les attentats
directs à la nationalisation du sol cessèrent. Mais il ne s’agissait
pas uniquement de la forme de propriété du sol.
"A l’importance
grandissante des fermes individuelles dans les campagnes, disait encore
la plate-forme de l’opposition, on opposera la croissance plus rapide
des exploitations collectives. Il y a lieu d’assigner chaque année,
systématiquement, des sommes importantes au soutien des paysans pauvres
organisés en exploitations collectives." ... "L’action tout entière de
la coopération doit être pénétrée de la nécessité de transformer la
petite production en grande production collective". On s’obstinait à
considérer comme utopique pour un avenir rapproché tout large programme
de collectivisation.
Pendant la préparation
du XVe congrès du parti, destiné à exclure l’opposition, le futur
président du Conseil des commissaires du peuple, Molotov,
répétait : "On ne peut pas se laisser choir (!), dans les
conditions présentes, au niveau des illusions des paysans pauvres sur
la collectivisation des grandes masses." Le calendrier indiquait la fin
de 1927. Et la fraction dirigeante était très loin de concevoir la
politique qu’elle allait faire ensuite dans les campagnes !
Ces mêmes années
(1923-28) furent celles de la lutte de la coalition au pouvoir
(Staline, Molotov, Rykov, Tomski, Boukharine ; Zinoviev et
Kamenev étaient passés à l’opposition au début de 1926) contre les
"superindustrialisateurs" partisans du plan. L’historien futur
s’étonnera de découvrir la malveillante suspicion envers toute
initiative économique hardie qui dominait alors dans la mentalité du
gouvernement de l’Etat socialiste. L’allure de l’industrialisation
s’accélérait empiriquement, selon des impulsions extérieures, tous les
calculs étaient brutalement remaniés en cours de travail, non sans une
augmentation extraordinaire des frais généraux.
Quand l’opposition
exigea, à partir de 1923, l’élaboration d’un plan quinquennal, elle fut
accueillie par des railleries dignes du petit bourgeois qui redoute le
"saut dans l’inconnu". En avril 1927, Staline affirme encore en séance
plénière du comité central que commencer la construction de la grande
centrale électrique du Dniéper ce serait, pour nous, ce que serait pour
le moujik acheter un gramophone au lieu d’une vache. Cet aphorisme ailé
résumait tout un programme. Il n’est pas superflu de rappeler que toute
la presse bourgeoise de l’univers, suivie de la presse socialiste,
reprenait avec sympathie les accusations officielles de romantisme
industriel adressées à l’opposition de gauche.
Tandis que le parti
discutait bruyamment, le paysan répondait au manque de marchandises
industrielles par une grève de plus en plus opiniâtre : il
s’abstenait de porter ses grains au marché et d’augmenter les
emblavures. La droite (Rykov, Tomski, Boukharine), qui donnait alors le
ton, exigeait plus de liberté pour les tendances capitalistes des
campagnes : augmenter le prix du blé, dût cette mesure
ralentir le développement de l’industrie. La seule solution, étant
donné cette politique, eût été d’importer, en échange des matières
premières livrées par les fermiers à l’exportation, des articles
manufacturés. C’eût été, au lieu de faire la soudure entre l’économie
paysanne et l’industrie socialiste, la faire entre le paysan riche et
le capitalisme mondial. Ce n’était pas la peine d’avoir fait la
révolution d’Octobre.
"L’accélération de
l’industrialisation", objectait à la conférence du parti de 1926 le
représentant de l’opposition "et plus particulièrement par une
imposition plus forte du koulak, donnera plus de marchandises, ce qui
permettra d’abaisser les prix... Les ouvriers en bénéficieraient ainsi,
de même que la plupart des paysans... Nous tourner vers
les campagnes ne veut pas dire tourner le dos à l’industrie, cela veut
dire tourner l’industrie vers les campagnes, car les campagnes n’ont
nul besoin de contempler le visage d’un État dépourvu d’industrie."
Staline, pour nous
répondre, pulvérisait les "plans fantastiques de
l’opposition" ; l’industrie ne devait pas "prendre trop
d’avance en se détachant de l’agriculture et en négligeant le rythme de
l’accumulation dans notre pays". Les décisions du parti continuaient à
répéter les mêmes vérités premières de l’adaptation passive aux besoins
des fermiers enrichis. Le XVe congrès du parti communiste, réuni en
décembre 1927, pour infliger une défaite définitive aux
"superindustrialisateurs", donna un avertissement concernant "le danger
d’engager trop de capitaux dans la grande édification industrielle". La
fraction dirigeante ne voulait pas encore voir les autres dangers.
L’année économique
1927-28 voyait se clore la période dite de reconstruction, pendant
laquelle l’industrie avait surtout travaillé avec l’outillage d’avant
la révolution ; et l’agriculture avec son ancien matériel. La
progression ultérieure exigeait une vaste édification industrielle. Il
était devenu impossible de gouverner à tâtons, sans plan.
Les possibilités
hypothétiques de l’industrialisation socialiste avaient été analysées
par l’opposition dès 1923-25. La conclusion générale à laquelle elle
était arrivée était qu’après avoir épuisé les possibilités offertes par
l’outillage hérité de la bourgeoisie, l’industrie soviétique pourrait,
grâce à l’accumulation socialiste, avoir un rythme de croissance tout à
fait inaccessible au capitalisme. Les chefs de la fraction dirigeante
se moquaient ouvertement des coefficients de 15 à 18%, formulés avec
prudence comme de la musique fantastique d’un avenir inconnu. Et c’est
en quoi consistait à ce moment la lutte contre le "trotskysme".
La première esquisse
officielle du plan quinquennal, faite enfin en 1927, le fut dans un
esprit dérisoirement mesquin. L’accroissement de la production
industrielle devait varier, en suivant d’année en année une courbe
moins montante, entre 9 et 4%. En cinq ans, la consommation
individuelle ne devait s’accroître que de 12% ! L’invraisemblable
timidité de cette conception ressort avec plus de clarté encore du fait
que le budget de l’Etat ne devait embrasser à la fin de la période
quinquennale que 16% du revenu national, alors que le budget de la
Russie des tsars, qui ne songeait certes pas à bâtir une société
socialiste, absorbait 18% de ce revenu ! Il
n’est peut-être pas superflu d’ajouter que les auteurs de ce plan,
ingénieurs et économistes, furent, quelques années plus tard,
sévèrement condamnés par les tribunaux comme saboteurs obéissant aux
directives d’une puissance étrangère. Les accusés auraient pu, s’ils
l’avaient osé, répondre que leur travail, dans l’élaboration du plan,
avait été accompli en parfait accord avec la "ligne générale" du bureau
politique dont ils recevaient les instructions.
La lutte des tendances
se trouva exprimée dans le langage des chiffres. "Formuler pour le
dixième anniversaire de la révolution d’Octobre un plan aussi mesquin,
aussi profondément pessimiste, disait la plate-forme de l’opposition,
c’est travailler en réalité contre le socialisme." Un an plus tard, le
bureau politique sanctionna un nouveau projet de plan quinquennal selon
lequel l’accroissement moyen annuel de la production devait être de 9%.
Le développement réel manifestait une tendance obstinée à se rapprocher
des coefficients des "superindustrialisateurs". Encore un an plus tard,
quand la politique du gouvernement se fut radicalement modifiée, la
commission du plan arrêta un troisième projet, dont la dynamique
coïncidait étrangement avec les pronostics hypothétiques de
l’opposition en 1925.
L’histoire véritable de
la politique économique de l’U.R.S.S. est très différente, on le voit,
de la légende officielle. Déplorons que d’honorables auteurs tels que
les Webb ne s’en soient pas du tout rendu compte.
TOURNANT
BRUSQUE : "LE PLAN QUINQUENNAL EN QUATRE ANS" ET LA
"COLLECTIVISATION COMPLETE"
La
tergiversation en présence des exploitations paysannes individuelles,
la méfiance à l’égard des grands plans, la défense d’un développement
au ralenti, le dédain du problème international, tels
sont les éléments qui, réunis, formèrent la théorie
du
"socialisme dans un seul pays", formulée pour la première
fois
par Staline au cours de l’automne 1924, après la défaite du prolétariat
en Allemagne. Ne pas nous hâter en matière d’industrialisation, ne pas
nous brouiller avec le moujik, ne pas compter sur la révolution
mondiale et, tout d’abord, préserver le pouvoir bureaucratique de toute
critique !
La différenciation des
paysans n’était qu’une invention de l’opposition. Le Yakovlev déjà
mentionné licencia le Service central des statistiques, dont les
tableaux faisaient au koulak une place plus grande que ne le souhaitait
le pouvoir. Tandis que les dirigeants prodiguaient des affirmations
rassurantes sur la résorption de la disette de marchandises, "l’allure
calme du développement" prochain, le stockage désormais plus "égal" des
céréales, etc., le koulak, fortifié, entraîna le paysan moyen à sa
suite et refusa le blé aux villes. En janvier 1928, la classe ouvrière
se trouva face à une famine imminente. L’histoire a parfois de féroces
plaisanteries. C’est précisément au cours du mois où le
koulak prit la révolution à la gorge que les représentants de
l’opposition de gauche ont été jetés en prison ou envoyés en Sibérie
pour avoir "semé la panique" en évoquant le spectre du koulak !
Le gouvernement tenta de
présenter les choses comme si la grève du blé était due à la seule
hostilité du koulak (mais d’où sortait donc le koulak ?) à
l’égard de l’Etat socialiste, c’est-à-dire à des mobiles politiques
d’ordre général. Mais le paysan cossu est peu enclin à cette sorte
d’"idéalisme". S’il cachait son blé, c’est qu’il était désavantageux de
le vendre. Il réussissait pour la même raison à étendre largement son
influence parmi les ruraux. Les seules mesures de
répression seraient manifestement insuffisantes contre le sabotage des
paysans aisés ; il fallait changer de politique. Les
hésitations prirent du temps.
Rykov, encore chef du
gouvernement, n’était pas seul à déclarer en juillet 1928 que "le
développement des exploitations paysannes individuelles" constituait la
tâche la plus importante du parti". Staline lui faisait écho :
"Il y a des gens, disait-il, qui pensent que la culture des parcelles
individuelles a fait son temps et ne vaut plus d’être encouragée... Ces
gens n’ont rien de commun avec la ligne générale de notre parti." Moins
d’un an après, la ligne générale du parti n’avait plus rien de commun
avec ces paroles : l’aube de la collectivisation complète se
levait à l’horizon.
La nouvelle orientation
résulta de mesures aussi empiriques que la précédente, à la suite d’une
lutte sourde au sein du bloc gouvernemental. "Les groupes de la droite
et du centre sont unis par leur hostilité commune à l’opposition dont
l’exclusion hâterait infailliblement le conflit entre eux." Cet
avertissement était donné dans la plate-forme de l’opposition. C’est
bien ce qui arriva. Les chefs du bloc gouvernemental en voie de
désagrégation ne voulurent cependant à aucun prix reconnaître que cette
prédiction de l’opposition s’était vérifiée, comme bien d’autres.
Le 19 octobre 1928,
Staline déclarait encore : "II est temps d’en finir avec les
racontars sur l’existence d’une droite envers laquelle le bureau
politique de notre comité central se montrerait tolérant." Les deux
groupes tâtaient cependant les bureaux du parti. Le
parti étouffé vivait de rumeurs confuses et de conjectures.
Quelques mois se passèrent et la presse officielle écrivit avec son
impudence coutumière que le chef du gouvernement, Rykov, "spéculait sur
les difficultés du pouvoir des soviets", que le dirigeant de
l’Internationale communiste, Boukharine, s’était révélé "l’agent des
influences libérales-bourgeoises" ; que Tomski, le président
du conseil central des syndicats, n’était qu’un misérable
trade-unioniste. Tous les trois, Rykov, Boukharine et Tomski,
appartenaient au bureau politique.
Si, dans la lutte
antérieure contre l’opposition de gauche, on s’était servi des armes
empruntées à l’arsenal de la droite, Boukharine pouvait maintenant,
sans attenter à la vérité, accuser Staline de se servir contre la
droite de fragments de la plate-forme de l’opposition condamnée.
Quoi qu’il en soit, le
virage s’accomplit. Le mot d’ordre :
"Enrichissez-vous !" et la théorie de l’assimilation indolore
du koulak par le socialisme furent réprouvés, tardivement mais avec une
énergie d’autant plus grande. L’industrialisation fut mise à l’ordre du
jour. Le quiétisme content de lui-même fit place à une impétuosité
panique. Le mot d’ordre de Lénine, à demi publié, "rattraper et
dépasser" fut complété en ces termes : "dans le plus bref
délai". Le plan quinquennal minimaliste, déjà approuvé en principe par
le congrès du parti, fit place à un plan nouveau dont les principaux
éléments étaient entièrement empruntés à la plate-forme de l’opposition
de gauche défaite la veille. Le Dnieprostroï, comparé hier à un
gramophone, retint toute l’attention.
Dès les premiers succès,
une nouvelle directive fut donnée : achever l’exécution du
plan quinquennal en quatre ans. Les empiriques bouleversés en
arrivaient à croire que tout leur était désormais possible.
L’opportunisme s’était transformé, comme il arriva maintes fois dans
l’histoire, en son contraire, l’esprit d’aventure. Le bureau politique,
prêt en 1923-28 à s’accommoder de la philosophie boukharinienne de
"l’allure de tortue", passait aujourd’hui avec aisance de 20% à 30% de
croissance annuelle, en s’efforçant de faire de tout succès momentané
une norme et en perdant de vue l’interdépendance des
branches de l’économie. Les vignettes imprimées
bouchaient les brèches financières du plan. Au cours de la première
période quinquennale, le papier monnaie en circulation passa de 1,7
milliards de roubles à 5,5 ó pour atteindre au début de la deuxième
période 8,4 milliards. La bureaucratie n’avait pas seulement secoué le
contrôle des masses pour lesquelles l’industrialisation à toute allure
constituait une charge intolérable, elle s’était aussi émancipée du
contrôle automatique du tchervonietz . Le système financier affermi au
début de la Nep fut de nouveau profondément ébranlé.
Mais les
plus grands périls, pour le régime comme pour le plan, apparurent du
côté des campagnes.
La population apprit
avec stupeur, le 15 février 1928, par un éditorial de la Pravda, que
les campagnes n’avaient nullement l’aspect sous lequel les autorités
les avaient dépeintes jusqu’à ce moment, mais ressemblaient fort au
tableau qu’en avait tracé l’opposition exclue par le congrès. La presse
qui, la veille, niait littéralement l’existence du koulak, le
découvrait aujourd’hui, sur un signal d’en haut, non seulement dans les
villages mais encore dans le parti.
On
apprenait que les cellules du parti étaient fréquemment dirigées par
des paysans riches, propriétaires d’un outillage agricole varié, qui
employaient une abondante main-d’oeuvre salariée, cachaient des
centaines et même des milliers de pouds de céréales et se montraient en
outre les adversaires irréconciliables de la politique "trotskyste".
Les journaux rivalisaient d’informations sensationnelles sur des
koulaks, secrétaires de comités locaux, qui avaient fermé aux paysans
pauvres et aux journaliers les portes du parti. Toutes les vieilles
valeurs étaient renversées. Les signes plus et moins avaient été
intervertis.
Pour
nourrir les villes, il fallait d’urgence prendre aux koulaks le pain
quotidien. On ne le pouvait que par la force.
L’expropriation des
réserves de céréales, et pas seulement chez le koulak, chez le paysan
moyen, fut qualifiée de "mesure extraordinaire" dans le langage
officiel. Cela signifiait qu’on reviendrait demain aux vieilles
ornières. Mais les campagnes ne crurent pas aux bonnes paroles et elles
avaient raison. La réquisition forcée du blé ôtait aux cultivateurs
aisés toute envie d’étendre les ensemencements. Le journalier agricole
et le cultivateur pauvre se trouvaient sans travail. L’agriculture
était une nouvelle fois dans l’impasse, et avec elle l’État. Il fallait
à tout prix transformer radicalement la "ligne générale".
Staline et Molotov,
continuant à attribuer la première place aux cultures parcellaires,
commencèrent à souligner la nécessité d’élargir rapidement les
exploitations agricoles de l’Etat, les sovkhozes, et les exploitations
collectives des paysans, les kolkhozes. Mais comme la grave pénurie de
vivres ne permettait pas de renoncer aux expéditions militaires dans
les campagnes, le programme de relèvement des cultures parcellaires se
trouva suspendu dans le vide. Il fallut "glisser sur la pente" de la
collectivisation. Les "mesures extraordinaires" provisoires, adoptées
pour prendre le blé, donnèrent naissance, sans que l’on s’y attendît, à
un programme de "liquidation des koulaks en tant que classe". Les
mandements contradictoires, plus abondants que les rations de pain,
mirent en évidence l’absence de tout programme agraire, non pour cinq
ans, mais même pour cinq mois.
D’après le plan élaboré
sous l’aiguillon de la crise du ravitaillement, l’agriculture
collectivisée devait toucher au bout de la cinquième année près de 20%
des foyers paysans. Ce programme, dont l’aspect grandiose se révèle si
l’on tient compte que la collectivisation avait touché au cours des dix
années antérieures moins de 1% des foyers, fut très largement dépassé
dès la première moitié de la période quinquennale.
En
novembre 1929, Staline, rompant avec ses propres hésitations, annonce
la fin de l’agriculture parcellaire : "Par villages entiers,
par cantons, par arrondissements même, les paysans entrent dans les
kolkhozes." Yakolev qui, deux ans avant, démontrait que
les kolkhozes ne seraient pendant de longues années "que des oasis au
milieu des parcelles innombrables", reçoit en qualité de commissaire à
l’agriculture la mission de "liquider les paysans riches en tant que
classe" et d’implanter la collectivisation complète "dans le plus bref
délai". En 1929, le nombre des foyers entrés dans les kolkhozes passe
de 1,7% à 3,9%, il atteint 23,6% en 1930, 52,7% en 1931 et 61,5% en
1932.
Il ne se trouvera
vraisemblablement personne pour répéter le galimatias libéral qui veut
que la collectivisation ait été tout entière le fruit de la seule
violence. Dans la lutte pour la terre qui leur faisait défaut, les
paysans se soulevaient autrefois contre les seigneurs, et parfois
allaient coloniser des contrées vierges ; ou bien ils
formaient des sectes religieuses où les moujiks compensaient le manque
de terres par le vide des cieux. Depuis l’expropriation
des grands domaines et l’extrême morcellement des parcelles, la réunion
de celles-ci en des cultures plus étendues était devenue une question
de vie et de mort pour les paysans, pour l’agriculture, pour la société
entière.
Cette
considération historique générale ne tranchait pourtant pas la
question. Les possibilités réelles de la collectivisation n’étaient
déterminées ni par la situation sans issue des cultivateurs ni par
l’énergie administrative du gouvernement ; elles l’étaient
avant tout par les ressources productives données, c’est-à-dire par la
mesure dans laquelle l’industrie pouvait fournir de l’outillage à la
grande exploitation agricole. Ces données matérielles faisaient défaut.
Les kolkhozes furent organisés avec un outillage qui ne convenait
généralement qu’aux parcelles. Dans ces conditions, la collectivisation
exagérément accélérée devenait une aventure.
Le
gouvernement, surpris par l’ampleur de son virage, ne put pas et ne sut
pas préparer si peu que ce fut, politiquement, sa nouvelle évolution.
Comme les paysans, les autorités locales ne savaient pas ce qu’on
exigeait d’elles. Les paysans étaient exaspérés par les rumeurs de
"confiscation" du bétail. Ce n’était pas si loin de la vérité, on le
vit bientôt. Le dessein prêté naguère à l’opposition, pour caricaturer
ses vues, se réalisait : la bureaucratie
"pillait les campagnes". La collectivisation fut tout d’abord pour le
paysan une expropriation complète. On socialisait non seulement les
chevaux, les vaches, les moutons, les porcs, mais jusqu’aux poussins.
"On confisquait aux koulaks" - un témoin oculaire l’a écrit à
l’étranger - "jusqu’aux bottes en feutre ôtées aux petits enfants." Le
résultat de tout ceci fut que les paysans vendirent en masse leur
bétail à bas prix ou l’abattirent pour en tirer de la viande et du cuir.
En janvier 1930,
Andreiev, membre du comité central, traçait au congrès de Moscou le
tableau suivant de la collectivisation : d’une part, le
puissant mouvement de collectivisation qui a gagné le pays entier
"emportera sur son chemin tous les obstacles" ; d’autre part,
la vente par les paysans à la veille d’entrer dans le kolkhoze, dans un
grossier esprit de lucre, de leur outillage, du bétail et même des
semences "acquiert des proportions nettement menaçantes..." Si
contradictoires qu’elles fussent, ces deux affirmations définissaient
avec justesse, de deux points de vue opposés, le caractère épidémique
de la collectivisation, mesure désespérée. "La collectivisation
complète, écrivait l’observateur critique que nous avons déjà cité, a
plongé l’économie dans une misère comme on n’en avait pas vu depuis
longtemps ; c’est comme si une guerre de trois ans avait passé
par là."
A vingt-cinq millions de
foyers paysans isolés et égoïstes qui, hier encore, étaient les seuls
moteurs de l’agriculture - faibles comme la rosse du moujik, mais
des moteurs tout de même -, la bureaucratie
tenta de substituer d’un seul geste le commandement de deux cent mille
conseils d’administration de kolkhozes, dépourvus de
moyens techniques, de connaissances agronomiques et d’appui parmi les
ruraux eux-mêmes. Les conséquences destructrices de
cette aventure ne tardèrent pas à se faire sentir, pour durer des
années. La récolte globale de céréales, qui avait atteint en 1930 835
millions de quintaux, tomba dans les deux années suivantes au-dessous
de 700 millions. Cette différence ne paraît pas catastrophique en
elle-même ; mais elle représentait exactement la perte de la
quantité de blé nécessaire aux villes avant qu’elles ne s’habituent à
des rations de famine.
Les
cultures techniques étaient encore plus mal en point. A
la veille de la collectivisation, la production de sucre avait atteint
près de 109 millions de pouds pour tomber deux ans plus tard, en pleine
collectivisation générale, par suite du manque de betteraves, à 48
millions de pouds, soit à moins de la moitié. Mais l’ouragan le plus
dévastateur passa sur le cheptel des campagnes. Le nombre des chevaux
tomba de 55% ; de 34,6 millions en 1926, à 15,6 millions en
1934 ; celui des bêtes à cornes tomba de 30,7 millions à 19,5,
soit de 40% ; les porcs, de 55%, les moutons, de 66%. Les
pertes en hommes - dues à la faim, au froid, aux suites des épidémies
et de la répression - n’ont malheureusement pas été enregistrées avec
autant d’exactitude que les pertes en bétail ; mais elles se
chiffrent aussi par millions. La responsabilité n’en incombe pas à la
collectivisation, mais aux méthodes aveugles, hasardeuses et violentes
avec lesquelles on l’appliqua. La bureaucratie n’avait
rien prévu. Le statut même des kolkhozes, qui tentait de lier l’intérêt
individuel du paysan à l’intérêt collectif, ne fut publié qu’après que
les campagnes aient été cruellement ravagées.
La précipitation de
cette nouvelle politique résultait de la nécessité d’échapper aux
conséquences de celle de 1923-28. La collectivisation
pouvait et devait cependant avoir un rythme plus raisonnable et des
formes mieux calculées. Maîtresse du pouvoir et de l’industrie, la
bureaucratie aurait pu régler la collectivisation sans mettre le pays
au bord de l’abîme. On pouvait et on devait adopter un rythme
correspondant mieux aux ressources matérielles et morales du pays.
"Dans des conditions intérieures et internationales satisfaisantes,
écrivait en 1930 l’organe de l’opposition de gauche à l’étranger, la
situation matérielle et technique de l’agriculture peut être
radicalement transformée en quelque dix ou quinze ans et assurer à la
collectivisation une base dans la production. Mais au cours des années
qui nous séparent de cette situation, on peut réussir à renverser
plusieurs fois le pouvoir des soviets..."
Cet avertissement
n’était pas exagéré : jamais encore le souffle de la mort
n’avait flotté si bas sur le territoire de la révolution d’Octobre que
pendant les années de la collectivisation complète. Le mécontentement,
l’insécurité, la répression déchiraient le pays. Un système monétaire
désorganisé ; la superposition des prix maximum fixés par
l’Etat, des prix "conventionnels" et des prix du marché
libre ; le passage d’un simulacre de commerce entre l’Etat et
les paysans à des impôts en céréales, viande et lait ; la
lutte à mort contre les vols constants de l’avoir des kolkhozes et la
dissimulation de ces vols ; la mobilisation purement militaire
du parti pour combattre le sabotage des koulaks après la liquidation
des koulaks en tant que classe ; en même temps, le retour au
système des cartes de vivres et aux rations de famine, le
rétablissement enfin des passeports intérieurs ó toutes ces mesures
ramenaient dans le pays l’atmosphère de la guerre civile depuis
longtemps finie.
Le ravitaillement des
usines en matières premières empirait de trimestre en trimestre. Les
intolérables conditions d’existence entraînaient la fluidité de la
main-d’oeuvre, les manquements au travail, le travail négligé, les bris
de machines, le pourcentage élevé des malfaçons, la mauvaise qualité
des produits. Le rendement moyen du travail tomba en 1931 de 11,7%.
D’après un aveu échappé à Molotov et reproduit par toute la presse
soviétique, la production industrielle n’augmenta en 1932 que de 8,5%,
au lieu des 36% prévus par le plan. Il est vrai que le monde apprit un
peu plus tard que le plan quinquennal avait été exécuté en quatre ans
et trois mois. Ce qui signifie seulement que le cynisme
de la bureaucratie à l’égard des statistiques et de l’opinion publique
n’a pas de bornes. Mais là n’est pas le plus important :
l’enjeu de cette partie n’était point le plan quinquennal, mais le sort
du régime.
Le régime tint bon. Le
mérite lui en revient, car il a poussé des racines profondes dans le
sol populaire. Le mérite en revient tout autant à des circonstances
extérieures favorables. En ces années de chaos économique et de guerre
civile dans les campagnes, l’U.R.S.S. se trouva en réalité paralysée
devant l’ennemi extérieur. Le mécontentement des paysans gagnait
l’armée. L’insécurité et l’instabilité démoralisaient la bureaucratie
et les cadres du commandement. Une agression à l’ouest ou à l’est
pouvait avoir à ce moment des conséquences fatales.
Par
bonheur, les premières années de la crise industrielle et commerciale
plongeaient le monde capitaliste dans une expectative désorientée.
Personne n’était prêt à la guerre, personne n’osait la risquer.
D’ailleurs, aucun de ses adversaires ne se rendait compte assez
précisément de la gravité des convulsions sociales qui bouleversaient
le pays des soviets sous les coups de cymbales des orchestres officiels
en l’honneur de la "ligne générale".
CONCLUSION
Quelle que
soit sa brièveté, notre aperçu historique montre, nous l’espérons,
combien le tableau idyllique d’une accumulation progressive et continue
de succès est loin du développement réel de l’État ouvrier.
Nous tirerons plus tard d’un passé riche en crise d’importantes
indications pour l’avenir. L’étude historique de la politique
économique du gouvernement des soviets et des zigzags de cette
politique nous semble également nécessaire pour détruire le fétichisme
individualiste qui recherche les causes des succès réels ou faux dans
les qualités extraordinaires des dirigeants et non dans les conditions,
créées par la révolution, de la propriété socialisée.
Les avantages objectifs
du nouveau régime social trouvent naturellement aussi leur expression
dans les méthodes de direction ; mais ces méthodes expriment
également, et pas dans une mesure moindre, l’état économique et
culturel arriéré du pays et l’ambiance de petite bourgeoisie
provinciale dans laquelle se sont formés ses cadres dirigeants.
On
commettrait
une faute des plus grossières en déduisant de là que la politique des
dirigeants soviétiques est un facteur de troisième importance. Il n’y a
pas d’autre gouvernement au monde qui tienne à ce point entre ses mains
les destinées du pays. Les succès et les insuccès d’un capitaliste
dépendent dans une très large mesure, parfois même dans une mesure
décisive, quoique ce ne puisse être entièrement, de ses qualités
personnelles. Mutatis mutandis, le gouvernement soviétique s’est mis à
l’égard de l’économie dans son ensemble dans la situation du
capitaliste à l’égard d’une entreprise isolée. La centralisation de
l’économie fait du pouvoir un facteur d’une énorme importance. Mais
c’est justement pourquoi la politique du gouvernement doit être jugée
non sur des bilans sommaires, non sur les chiffres nus de la
statistique, mais d’après le rôle spécifique de la prévision consciente
et de la direction planifiée dans l’acquisition des résultats.
Les zigzags de la
politique gouvernementale traduisaient, en même temps que les
contradictions de la situation, l’insuffisante capacité des dirigeants
à comprendre ces contradictions et à réagir à leur égard au moyen de
mesures prophylactiques. Les erreurs de direction ne se prêtent pas
facilement à des estimations de comptabilité. Mais le seul exposé
schématique des zigzags permet de conclure avec assurance qu’elles ont
imposé à l’économie soviétique d’énormes frais généraux.
On ne peut, il est vrai,
comprendre, tout au moins si l’on aborde l’histoire d’un point de vue
rationaliste, pourquoi et comment la fraction la moins riche en idées
et la plus chargée de fautes sut vaincre tous les autres groupes et
concentrer entre ses mains un pouvoir illimité. L’analyse ultérieure
nous donnera la clef de cette énigme. Nous verrons aussi les méthodes
bureaucratiques du gouvernement absolu entrer de plus en plus en
contradiction avec les besoins de l’économie et de la culture, et avec
quelle nécessité coulent de là de nouvelles crises et de nouvelles
secousses dans le développement de l’U.R.S.S.
Mais,
avant d’aborder l’étude du double rôle de la bureaucratie "socialiste",
il faudra que nous répondions à la question suivante : Quelle
est donc la balance générale de l’acquis ? Le socialisme
est-il réellement réalisé ? Ou, plus prudemment : Les
succès économiques et culturels obtenus nous prémunissent-ils contre le
danger d’une restauration capitaliste, de même que la société
bourgeoise s’est trouvée à une certaine étape prémunie par ses
conquêtes contre la restauration de la féodalité et du
servage ?
Notes
[1] La
NEP a été créée pour redynamiser le pays qui, en 1921, sortait d’une
guerre mondiale, d’une révolution, d’une guerre civile et d’une famine.
C’est une décision imposée par les circonstances, un « repli
stratégique » dans la construction du socialisme justifié par
le retard économique de la Russie : « […] nous ne
sommes pas assez civilisés pour pouvoir passer directement au
socialisme, encore que nous en ayons les prémisses
politiques » déclara Lénine. Bien qu’il s’agisse de
« faire au capitalisme une place limitée pour un temps
limité », Lénine n’avait toujours pas fixé de limites dans le
temps à la NEP lors de sa mort en 1924.
[2]
Dans la Russie du XIXe et du début du XXe siècle, le terme "koulak"
désignait la « classe sociale » des paysans ayant un
certain niveau d’aisance (gros bétail, terrain suffisamment grand pour
produire des excédents agricoles qui seraient ensuite vendus, etc.) par
rapport à la majorité de paysans appauvris par la guerre civile et la
famine
[3]
Boukharinel’un des responsables bolcheviques de Moscou les plus en vue
puis est élu au Comité central. Après le succès de la révolution
d’Octobre, il est chargé de l’édition de la Pravda. Il porte alors le
fanion de l’ultra-gauche. Sa jeunesse (il a 29 ans) fait de lui le
phare des jeunes révolutionnaires maximalistes.