TROTSKY
LA RÉVOLUTION
TRAHIE
EXTRAITS
4
LE REGIME
TRANSITOIRE
Est-il
vrai, comme l’affirment les autorités officielles, que le socialisme
soit déjà réalisé en U.R.S.S. ? Si la réponse est négative,
les succès acquis garantissent-ils tout au moins la réalisation du
socialisme dans des frontières nationales, indépendamment du cours des
événements dans le reste du monde ? L’appréciation critique
des principaux indices de l’économie soviétique doit nous donner un
point de départ dans la recherche d’une réponse juste. Mais nous ne
pouvons nous passer d’une remarque théorique préalable.
Le
marxisme procède du développement de la technique, comme du ressort
principal du progrès, et bâtit le programme communiste sur la dynamique
des forces de production. A supposer qu’une catastrophe cosmique ravage
dans un avenir plus ou moins rapproché notre planète, force nous serait
de renoncer à la perspective du communisme comme à bien d’autres choses.
Abstraction faite de ce danger, problématique pour le moment, nous
n’avons pas la moindre raison scientifique d’assigner par avance des
limites, quelles qu’elles soient, à nos possibilités techniques,
industrielles et culturelles. Le marxisme est profondément pénétré de
l’optimisme du progrès et cela suffit, soit dit en passant, à l’opposer
irréductiblement à la religion.
La
base matérielle du communisme doit consister en un développement de la
puissance économique de l’homme tel que le travail productif, cessant
d’être une charge et une peine, n’ait besoin d’aucun aiguillon et la
répartition — comme aujourd’hui dans une famille aisée ou une pension
« convenable » — d’autre contrôle que ceux de
l’éducation, de l’habitude, de l’opinion publique. Il faut, pour parler
franc, une forte dose de stupidité pour considérer comme utopique une
perspective aussi modeste en définitive.
Le
capitalisme a préparé les conditions et les forces de la révolution
sociale : la technique, la science, le prolétariat. La société communiste ne peut
pourtant pas succéder immédiatement à la société bourgeoise ;
l’héritage matériel et culturel du passé est insuffisant. A ses débuts,
l’Etat ouvrier ne peut encore ni permettre à chacun de travailler
« selon ses capacités », en d’autres termes, tant
qu’il pourra et voudra, ni récompenser chacun « selon ses
besoins », indépendamment du travail fourni.
L’intérêt
de l’accroissement des forces productives oblige à recourir aux normes
habituelles du salaire, c’est-à-dire à la répartition de biens d’après
la quantité et la qualité du travail individuel.
Marx
appelait cette première étape de la société nouvelle « le
stade inférieur du communisme », le distinguant
du stade supérieur où disparaît, en même temps que le dernier spectre
du besoin, l’inégalité matérielle.
« Nous n’en sommes naturellement pas encore au communisme
complet, dit la doctrine soviétique officielle d’aujourd’hui, mais nous
avons déjà réalisé le socialisme, c’est-à-dire le stade inférieur du
communisme. »
Et
d’invoquer à l’appui de cette thèse, la suprématie des trusts d’Etat
dans l’industrie, des kolkhozes dans l’agriculture, des entreprises
étatisées et coopératives dans le commerce. A première vue, la
concordance est totale avec le schéma a priori — et partant
hypothétique — de Marx. Mais du point de vue du marxisme précisément,
la question ne concerne pas les seules formes de la propriété,
indépendamment du rendement obtenu du travail. Marx
entendait en tout cas par « stade inférieur du
communisme » celui d’une société dont le développement
économique serait dès le début supérieur à celui du capitalisme avancé.
En théorie, cette façon de poser la question est irréprochable, car le
communisme, considéré à l’échelle mondiale, constitue, même dans son
stade initial, à son point de départ, un degré supérieur par rapport à
la société bourgeoise.
Marx
s’attendait d’ailleurs à ce que les Français commencent la révolution
socialiste, que les Allemands auraient continuée et les Anglais
achevée. Quant aux Russes, il restaient loin à l’arrière-garde. La
réalité a été inverse. Et tenter d’appliquer mécaniquement au cas
particulier de l’U.R.S.S., dans la phase actuelle de son évolution, la
conception historique universelle de Marx, c’est tomber aussitôt dans
d’inextricables contradictions.
La
Russie n’était pas le chaînon le plus résistant mais bien le plus
faible du capitalisme. L’U.R.S.S. actuelle ne dépasse pas le niveau de
l’économie mondiale, elle ne fait que rattraper les pays capitalistes.
Si la société qui devait se former sur la base de la socialisation des
forces productives des pays les plus avancés du capitalisme à son
époque représentait pour Marx le « stade inférieur du
communisme », cette définition ne s’applique manifestement pas
à l’U.R.S.S. qui reste à ce jour beaucoup plus pauvre, quant à la
technique, aux biens et à la culture, que les pays capitalistes. Il est
donc plus exact d’appeler le régime soviétique actuel, avec toutes ses
contradictions, non point socialiste mais transitoire
entre le capitalisme et le socialisme, ou préparatoire au socialisme.
Ce
souci d’une juste terminologie n’implique aucun pédantisme. La force et
la stabilité des régimes se définissent en dernier lieu par le
rendement relatif du travail. Une économie socialisée en train de
dépasser, techniquement, le capitalisme, serait réellement assurée d’un
développement socialiste en quelque sorte automatique, ce que l’on ne
peut malheureusement dire en aucune façon de l’économie soviétique.
La
plupart des apologistes vulgaires de l’U.R.S.S. telle qu’elle est sont
enclins à raisonner à peu près ainsi : même en reconnaissant
que le régime soviétique actuel n’est pas encore socialiste, le
développement ultérieur des forces productives, sur les bases
actuelles, doit tôt ou tard amener le triomphe complet du socialisme.
Seul le facteur temps est en ce cas discutable. Est-ce donc la peine de
faire tant de bruit ? Si incontestable que paraisse ce
raisonnement, il est en réalité très superficiel.
Le
temps n’est nullement un facteur secondaire quand il s’agit d’un
processus historique : il est infiniment plus
dangereux de confondre le présent et le futur en politique qu’en
grammaire. Le développement ne consiste pas, comme se le représentent
les évolutionnistes vulgaires du genre des Webb, en l’accumulation
planifiée et « l’amélioration » constante de ce qui
est.
Il
comporte des transformations de la quantité en qualité, des crises, des
bonds en avant et des reculs. Précisément parce que l’U.R.S.S. n’en est
pas encore au premier stade du socialisme, système équilibré de
production et de consommation, le développement n’y est pas harmonieux,
mais contradictoire. Les contradictions économiques font
naître les antagonismes sociaux qui déploient leur propre logique sans
attendre le développement des forces productives. Nous
venons de le voir dans la question du koulak, qui n’a pas consenti à se
laisser « assimiler » par le socialisme et a exigé
une révolution complémentaire à laquelle les bureaucrates et leurs
idéologues ne s’attendaient pas.
La
bureaucratie, entre les mains de laquelle se concentrent le pouvoir et
la richesse, consentira-t-elle à se laisser assimiler par le
socialisme ? Il est permis d’en douter. Il serait en tout cas
imprudent de se fier à sa parole. Dans quel sens évoluera, au cours des
trois, cinq, dix années à venir le dynamisme des contradictions
économiques et des antagonismes sociaux de la société
soviétique ? Il n’y a pas encore de réponse définitive et
incontestable à cette question. L’issue dépend de la lutte des forces
vives de la société et pas seulement à l’échelle nationale, mais aussi
à l’échelle internationale.
Chaque
nouvelle étape nous impose dès lors l’analyse concrète des tendances et
des rapports réels, dans leur connexion et leur constante
interdépendance. L’importance d’une analyse de ce genre va ressortir à
nos yeux dans la question de l’Etat soviétique.
PROGRAMME ET
REALITE
Après
Marx et Engels, Lénine voit le premier trait distinctif de la
révolution en ce qu’expropriant les exploiteurs elle
supprime la nécessité d’un appareil bureaucratique dominant la société,
et avant tout de la police et de l’armée permanente.
« Le prolétariat a besoin de l’Etat, tous les opportunistes le
répètent », écrivait Lénine en 1917, deux ou trois mois avant
la conquête du pouvoir, « mais ils oublient d’ajouter que le
prolétariat n’a besoin que d’un Etat dépérissant, c’est-à-dire tel
qu’il commence aussitôt à dépérir et ne puisse pas ne pas
dépérir » (L’Etat et la révolution). Cette critique était en
son temps dirigée contre les socialistes réformistes du type des
mencheviks russes, des fabiens anglais, etc. ; aujourd’hui,
elle se retourne avec une force doublée contre les idolâtres
soviétiques et leur culte de l’Etat bureaucratique qui n’a pas la
moindre intention de « dépérir ».
La
bureaucratie est socialement requise toutes les fois que d’âpres
antagonismes sont en présence et qu’il faut les
« atténuer », les « accommoder »,
les « régler » (toujours dans l’intérêt
des privilégiés et des possédants et toujours à l’avantage de la
bureaucratie elle-même). L’appareil bureaucratique
s’affermit et se perfectionne à travers toutes les révolutions
bourgeoises, si démocratiques soient-elles. « Le
fonctionnariat et l’armée permanente, écrit Lénine, sont
des »parasites« sur le corps de la société
bourgeoise, des parasites engendrés par les contradictions internes qui
déchirent cette société, mais précisément des parasites qui en bouchent
les pores... »
A
partir de 1918, c’est-à-dire du moment où le parti dut considérer la
prise du pouvoir comme un problème pratique, Lénine s’occupa sans cesse
de l’élimination de ces « parasites ». Après
la subversion des classes d’exploiteurs, explique-t-il et démontre-t-il
dans l’Etat et la révolution, le prolétariat brisera la vieille machine
bureaucratique et formera son propre appareil d’ouvriers et d’employés,
en prenant, pour les empêcher de devenir des bureaucrates, des
« mesures étudiées en détail par Marx et Engels : 1°
éligibilité et aussi révocabilité à tout moment ; 2°
rétribution non supérieure au salaire de l’ouvrier ; 3°
passage immédiat à un état de choses dans lequel tous s’acquitteront
des fonctions de contrôle et de surveillance, dans lequel tous seront
momentanément des »bureaucrates« , personne ne
pouvant pour cela même se bureaucratiser. » On aurait tort de penser qu’il s’agit pour
Lénine d’une oeuvre exigeant des dizaines d’années ; non,
c’est un premier pas : « On peut et on
doit commencer par là en faisant la révolution
prolétarienne. »
Les
mêmes vues hardies sur l’État de la dictature du prolétariat
trouvèrent, un an et demi après la prise du pouvoir, leur expression
achevée dans le programme du parti bolchevique et notamment dans les
paragraphes concernant l’armée. Un État fort, mais sans
mandarins ; une force armée, mais sans samouraïs !
La bureaucratie militaire et civile ne résulte pas des besoins de la
défense, mais d’un transfert de la division de la société en classes
dans l’organisation de la défense. L’armée n’est qu’un
produit des rapports sociaux. La lutte contre les périls
extérieurs suppose, cela va de soi dans l’État ouvrier, une
organisation militaire et technique spécialisée qui ne sera en aucun
cas une caste privilégiée d’officiers. Le programme
bolchevique exige le remplacement de l’armée permanente par la nation
armée.
Dès
sa formation, le régime de la dictature du prolétariat cesse de la
sorte d’être celui d’un « État » au vieux sens du
mot, c’est-à-dire d’une machine faite pour maintenir dans l’obéissance
la majorité du peuple. Avec les armes, la force matérielle passe
directement, immédiatement, aux organisations des travailleurs telles
que les soviets. L’État, appareil bureaucratique, commence à dépérir
dès le premier jour de la dictature du prolétariat. Telle
est la voix du programme qui n’a pas été abrogé à ce jour.
Chose étrange, on croirait une voix d’outre-tombe sortant du mausolée...
Quelque
interprétation que l’on donne de la nature de l’État soviétique, une
chose est incontestable : à la fin de ses vingt
premières années, il est loin d’avoir « dépéri », il
n’a même pas commencé à « dépérir » ;
pis, il est devenu un appareil de coercition sans précédent dans
l’histoire ; la bureaucratie, loin de disparaître, est devenue
une force incontrôlée dominant les masses ; l’armée, loin
d’être remplacée par le peuple en armes, a formé une caste d’officiers
privilégiés au sommet de laquelle sont apparus des maréchaux, tandis
que le peuple, « exerçant en armes la dictature »,
s’est vu refuser en U.R.S.S. jusqu’à la possession d’une arme blanche. La
fantaisie la plus exaltée concevrait difficilement contraste plus
saisissant que celui qui existe entre le schéma de l’État ouvrier de
Marx-Engels-Lénine et l’État à la tête duquel se trouve aujourd’hui
Staline. Tout en continuant à réimprimer les oeuvres de
Lénine (en les censurant et en les mutilant, il est vrai), les chefs
actuels de l’U.R.S.S. et leurs représentants idéologiques ne se
demandent même pas quelles sont les causes d’un écart aussi flagrant
entre le programme et la réalité. Efforçons-nous de le faire à leur
place.
LE DOUBLE
CARACTÈRE DE L’ETAT SOVIÉTIQUE
La
dictature du prolétariat est un pont entre les sociétés bourgeoise et
socialiste. Son essence même lui confère donc un
caractère temporaire. L’État qui réalise la dictature a pour tâche
dérivée, mais tout à fait primordiale, de préparer sa propre abolition.
Le degré d’exécution de cette tâche « dérivée »
vérifie en un certain sens avec quel succès s’accomplit l’idée
maîtresse : la construction d’une société sans classes et sans
contradictions matérielles. Le bureaucratisme et
l’harmonie sociale sont en proportion inverse l’un de l’autre.
Engels
écrivait dans sa célèbre polémique contre Dühring :
« ...Quand disparaîtront en même temps que la domination de
classe et que la lutte pour l’existence individuelle, engendrée par
l’anarchie actuelle de la production, les heurts et les excès qui
découlent de cette lutte, il n’y aura plus rien à réprimer, le besoin
d’une force spéciale de répression ne se fera plus sentir dans
l’État. » Le philistin croit à l’éternité du gendarme. En
réalité le gendarme maîtrisera l’homme tant que l’homme n’aura pas
suffisamment maîtrisé la nature. Il faut, pour que l’État disparaisse,
que disparaissent « la domination de classe et la lutte pour
l’existence individuelle ».
Engels
réunit ces deux conditions en une seule : dans la perspective
de la succession des régimes sociaux, quelques dizaines d’années ne
comptent guère. Les générations qui portent la révolution sur leurs
propres épaules se représentent autrement les choses. Il est exact que
la lutte de tous contre tous naît de l’anarchie capitaliste. Mais
la socialisation des moyens de production ne supprime pas
automatiquement « la lutte pour l’existence
individuelle ». Et c’est le pivot de la question !
L’Etat
socialiste, même en Amérique, sur les bases du capitalisme le plus
avancé, ne pourrait pas donner à chacun tout ce qu’il lui faut et
serait par conséquent obligé d’inciter tout le monde à produire le plus
possible. La fonction d’excitateur lui revient naturellement dans ces
conditions et il ne peut pas ne pas recourir, en les modifiant et en
les adoucissant, aux méthodes de rétribution du travail élaborées par
le capitalisme. En ce sens précis, Marx écrivait en 1875 que
« le droit bourgeois... est inévitable dans la première phase
de la société communiste sous la forme qu’il revêt en naissant de la
société capitaliste après de longues douleurs d’enfantement. Le
droit ne peut jamais s’élever au-dessus du régime économique et du
développement culturel conditionné par ce régime ».
Lénine,
commentant ces lignes remarquables, ajoute : « Le
droit bourgeois en
matière de répartition des articles de consommation suppose
naturellement l’État bourgeois, car le droit n’est rien sans un
appareil de contrainte imposant ses normes. Il apparaît que le droit
bourgeois subsiste pendant un certain temps au sein du communisme, et
même que subsiste l’État bourgeois sans
bourgeoisie ! »
Cette
conclusion significative, tout à fait ignorée des théoriciens officiels
d’aujourd’hui, a une importance décisive pour l’intelligence de la
nature de l’État soviétique d’aujourd’hui, ou plus exactement pour une
première approximation dans ce sens. L’État qui se donne pour tâche la
transformation socialiste de la société, étant obligé de défendre par
la contrainte l’inégalité, c’est-à-dire les privilèges de la minorité,
demeure dans une certaine mesure un État
« bourgeois », bien que sans bourgeoisie. Ces
mots n’impliquent ni louange ni blâme ; ils appellent
seulement les choses par leur nom.
Les
normes bourgeoises de répartition, en hâtant la croissance de la
puissance matérielle, doivent servir à des fins
socialistes. Mais l’État acquiert immédiatement un
double caractère : socialiste
dans la mesure où il défend la propriété collective des moyens de
production ; bourgeois dans la
mesure où la répartition des biens a lieu d’après des étalons
capitalistes de valeur, avec toutes les conséquences découlant de ce
fait. Une définition aussi contradictoire épouvantera peut-être les
dogmatiques et les scolastiques ; il ne nous restera qu’à leur
en exprimer nos regrets.
La
physionomie définitive de l’État ouvrier doit se définir par la
modification du rapport entre ses tendances bourgeoises et socialistes.
La victoire des dernières doit signifier la suppression irrévocable du
gendarme, en d’autres termes la résorption de l’État dans une société
s’administrant elle-même. Ce qui suffit à faire ressortir l’immense
importance du problème de la bureaucratie soviétique, fait et symptôme.
C’est
précisément parce qu’il donne, de par toute sa formation
intellectuelle, à la conception de Marx sa forme la plus accentuée, que
Lénine révèle la source des difficultés à venir, y compris les siennes
propres, bien qu’il n’ait pas eu le temps de pousser son analyse à fond.
« L’État bourgeois sans bourgeoisie » s’est révélé
incompatible avec une démocratie soviétique authentique. La dualité des
fonctions de l’État ne pouvait manquer de se manifester dans sa
structure. L’expérience a montré ce que la théorie n’avait pas su
prévoir avec une netteté suffisante : si « l’État des
ouvriers armés » répond pleinement à ses fins quand il s’agit
de défendre la propriété socialisée contre la contre-révolution, il en
va tout autrement quand il s’agit de régler l’inégalité dans la sphère
de la consommation. Ceux qui sont privés de propriété ne sont pas
enclins à créer des privilèges et à les défendre. La majorité ne peut
pas se montrer soucieuse des privilèges de la minorité. Pour défendre
le « droit bourgeois », l’État ouvrier se voit
contraint de former un organe du type « bourgeois »,
bref de revenir au gendarme, tout en lui donnant un nouvel uniforme.
Nous
avons fait de la sorte le premier pas vers l’intelligence de la
contradiction fondamentale entre le programme bolchevique et la réalité
soviétique. Si l’État, au lieu de dépérir, devient de plus en plus
despotique ; si les mandataires de la classe ouvrière se
bureaucratisent, tandis que la bureaucratie s’érige au-dessus de la
société rénovée, ce n’est pas pour des raisons secondaires, telles que
les survivances psychologiques du passé, etc., c’est en
vertu de l’inflexible nécessité de former et d’entretenir une minorité
privilégiée, tant qu’il n’est pas possible d’assurer l’égalité réelle.
Les
tendances bureaucratiques qui étouffent le mouvement ouvrier devront
aussi se manifester partout après la révolution prolétarienne. Mais il
est tout à fait évident que plus est pauvre la société née de la
révolution et plus cette « loi » doit se manifester
sévèrement, sans détour ; et plus le bureaucratisme doit
revêtir des formes brutales ; et plus il peut devenir
dangereux pour le développement du socialisme.
Ce
ne sont pas les « restes », impuissants en eux-mêmes,
des classes autrefois dirigeantes qui empêchent, comme le déclare la
doctrine purement policière de Staline, l’État soviétique de dépérir et
même de se libérer de la bureaucratie parasitaire, ce
sont des facteurs infiniment plus puissants, tels que l’indigence
matérielle, le manque de culture générale et la domination du
« droit bourgeois » qui en découle dans le domaine
qui intéresse le plus directement et le plus vivement tout
homme : celui de sa conservation personnelle.
GENDARME ET
« BESOIN SOCIALISE »
Le
jeune Marx écrivait, deux ans avant le Manifeste communiste : « Le développement des
forces productives est pratiquement la condition première absolument
nécessaire (du communisme) pour cette raison encore que l’on
socialiserait sans lui l’indigence et que l’indigence ferait
recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciter
tout le vieux fatras... »
Cette idée, Marx ne l’a développée nulle part, et ce n’est pas par
hasard : il ne prévoyait pas
la victoire de la révolution dans un pays arriéré. Lénine ne s’y est
pas arrêté non plus, et ce n’est pas davantage par hasard : il
ne prévoyait pas un si long isolement de l’Etat soviétique.
Or,
le texte que nous venons de citer n’étant chez Marx qu’une supposition
abstraite, un argument par opposition, nous offre une clef théorique
unique pour aborder les difficultés tout à fait concrètes et les maux
du régime soviétique.
Sur
le terrain historique de la misère, aggravée par les dévastations des
guerres impérialiste et civile, « la lutte pour l’existence
individuelle », loin de disparaître au lendemain de la
subversion de la bourgeoisie, loin de s’atténuer dans les années
suivantes, a connu par moments un acharnement sans précédent :
faut-il rappeler que des actes de cannibalisme se sont produits par
deux fois dans certaines régions du pays ?
La
distance qui sépare la Russie de l’Occident ne se mesure véritablement
qu’à présent. Il faudrait à l’U.R.S.S., dans les conditions les plus
favorables, c’est-à-dire en l’absence de convulsions intérieures et de
catastrophes extérieures, plusieurs lustres pour assimiler complètement
l’acquis économique et éducatif qui a été, pour les premiers nés de la
civilisation capitaliste, le fruit des siècles. L’application des
méthodes socialistes à des tâches pré-socialistes, tel est maintenant
le fond du travail économique et culturel de l’U.R.S.S.
Il
est vrai que l’U.R.S.S. dépasse aujourd’hui par ses forces productives
les pays les plus avancés du temps de Marx. Mais, tout d’abord, dans la
compétition historique de deux régimes, il s’agit bien moins de niveaux
absolus que de niveaux relatifs : l’économie soviétique
s’oppose au capitalisme de Hitler, de Baldwin et de Roosevelt et non à
celui de Bismarck, de Palmerston et d’Abraham Lincoln ; en
second lieu, l’ampleur même des besoins de l’homme se modifié
radicalement avec la croissance de la technique mondiale : les
contemporains de Marx ne connaissaient ni l’automobile, ni la T. S. F.,
ni l’avion. Or la société socialiste serait inconcevable de notre temps
sans le libre usage de tous ces biens.
« Le
stade inférieur du communisme », pour employer le terme de
Marx, commence à un niveau dont le capitalisme le plus avancé s’est
rapproché. Or le programme réel des prochaines périodes quinquennales
des républiques soviétiques consiste à « rattraper l’Europe et
l’Amérique ».
Pour
créer un réseau de routes goudronnées et d’autoroutes dans les vastes
espaces de l’U.R.S.S., il faut beaucoup plus de temps et de moyens que
pour importer d’Amérique des fabriques d’automobiles toutes prêtes et
même pour s’approprier leur technique. Combien d’années faudra-t-il
pour donner à tout citoyen la possibilité d’user d’une automobile dans
toutes les directions sans rencontrer de difficultés de ravitaillement
en essence ? Dans la société barbare, le piéton et le cavalier
formaient deux classes. L’auto ne différencie pas moins la société que
le cheval de selle. Tant que la modeste Ford demeure le privilège d’une
minorité, tous les rapports et toutes les habitudes propres à la
société bourgeoise survivent. Avec eux subsiste l’État,
gardien de l’inégalité.
Procédant
uniquement de la théorie marxiste de la dictature du prolétariat,
Lénine n’a pu, ni dans son ouvrage capital sur la question (L’Etat et
la révolution), ni dans le programme du parti, faire, concernant le
caractère de l’État, toutes les déductions imposées par la condition
arriérée et l’isolement du pays.
Expliquant
les résurgences de la bureaucratie par l’inexpérience administrative
des masses et les difficultés nées de la guerre, le programme du parti
prescrit des mesures purement politiques pour surmonter les
« déformations bureaucratiques » :
éligibilité et révocabilité à tout moment de tous les mandataires,
suppression des privilèges matériels, contrôle actif des masses. On
pensait que, sur cette voie, le fonctionnaire cesserait d’être un chef
pour devenir un simple agent technique, d’ailleurs provisoire, tandis
que l’État quitterait peu à peu, sans bruit, la scène.
Cette
sous-estimation manifeste des difficultés futures s’explique par le
fait que le programme se fondait entièrement, sans
réserves, sur une perspective internationale.
« La révolution d’Octobre a réalisé en Russie la dictature du
prolétariat... L’ère de la révolution prolétarienne communiste
universelle s’est ouverte. » Telles sont les premières lignes
du programme. Les auteurs de ce document ne se donnaient
pas uniquement pour but l’édification du « socialisme dans un
seul pays » — cette idée ne venait alors à
personne et à Staline moins qu’à tout autre — et ils ne se demandaient
pas quel caractère prendrait l’Etat soviétique s’il lui fallait
accomplir seul pendant vingt ans les tâches économiques et culturelles
depuis longtemps accomplies par le capitalisme avancé.
La
crise révolutionnaire d’après-guerre n’a cependant pas amené la
victoire du socialisme en Europe : la
social-démocratie a sauvé la bourgeoisie. La période qui
paraissait à Lénine et à ses compagnons d’armes devoir être une courte
« trêve » est devenue toute une époque de l’histoire.
La structure sociale contradictoire de l’U.R.S.S. et le caractère
ultra-bureaucratique de l’État soviétique sont les conséquences
directes de cette singulière « difficulté »
historique imprévue, qui a en même temps amené les pays capitalistes au
fascisme ou à la réaction préfasciste.
Si
la tentative du début — créer un Etat débarrassé du bureaucratisme —
s’est avant tout heurtée à l’inexpérience des masses en matière
d’auto-administration, au manque de travailleurs qualifiés dévoués au
socialisme, etc., d’autres difficultés n’allaient pas tarder à se faire
sentir.
La
réduction de l’Etat à des fonctions « de recensement et de
contrôle », les fonctions de coercition s’amoindrissant sans
cesse, comme l’exige le programme, supposait un certain bien-être.
Cette condition nécessaire faisait défaut. Le secours de l’Occident
n’arrivait pas. Le pouvoir des soviets démocratiques se
révélait gênant et même intolérable quand il s’agissait de favoriser
les groupes privilégiés les plus indispensables à la défense, à
l’industrie, à la technique, à la science. Une puissante caste de
spécialistes de la répartition se forma et se fortifia grâce à
l’opération nullement socialiste qui consistait à prendre à dix
personnes pour donner à une seule.
Comment et pourquoi les immenses succès
économiques des derniers temps, au lieu d’amener un adoucissement de
l’inégalité, l’ont-ils aggravée en accroissant encore la bureaucratie
qui, de « déformation », est devenue système de
gouvernement ? Avant de tenter de répondre à cette question,
écoutons ce que les chefs les plus autorisés de la bureaucratie
soviétique disent de leur propre régime.
"LA VICTOIRE
COMPLETE DU SOCIALISME
ET « L’AFFERMISSEMENT DE LA DICTATURE »
La
victoire complète du socialisme a plusieurs fois été annoncée en
U.R.S.S., et sous une forme particulièrement catégorique à la suite de
la « liquidation des koulaks en tant que classe ». Le
30 janvier 1931, la Pravda, commentant un discours de Staline,
écrivait : « Le deuxième plan quinquennal liquidera
les derniers vestiges des éléments capitalistes de notre
économie » (souligné par nous). De ce point de vue, l’État
devrait disparaître sans retour dans le même laps de temps, car il n’a
plus rien à faire là où les « derniers vestiges » du
capitalisme sont liquidés. « Le pouvoir des soviets, déclare à
ce sujet le programme du parti bolchevique, reconnaît hautement
l’inéluctable caractère de classe de tout État, tant que n’a pas
entièrement disparu la division de la société en classes et, avec elle,
toute autorité gouvernementale. » Mais sitôt que d’imprudents
théoriciens moscovites eurent tenté de déduire de la liquidation des
« derniers vestiges du capitalisme » — admise par eux
comme une réalité — le dépérissement de l’État, la
bureaucratie déclara leurs théories
« contre-révolutionnaires ».
L’erreur
théorique de la bureaucratie est-elle donc dans la proposition
principale ou dans la déduction ?
Dans
les deux. L’opposition objectait aux premières déclarations sur la
« victoire totale » qu’on ne peut pas se borner à
considérer les seules formes juridico-sociales des rapports, d’ailleurs
encore contradictoires et manquant de maturité dans l’agriculture, en
faisant abstraction du critère principal : le niveau atteint
par le rendement du travail. Les formes juridiques elles-mêmes ont un
contenu social qui varie profondément selon le degré de développement
de la technique : « Le droit ne peut jamais s’élever
au-dessus du régime économique et du développement culturel de la
société conditionné par ce régime » (Marx).
Les
formes soviétiques de la propriété fondées sur les acquisitions les
plus récentes de la technique américaine et étendues à toutes les
branches de l’économie donneraient déjà le premier stade du socialisme.
Les formes soviétiques, en présence du bas rendement du travail, ne
signifient qu’un régime transitoire dont les destinées ne sont pas
encore définitivement pesées par l’histoire.
« N’est-ce
pas monstrueux — écrivions-nous en mars 1932 —, le pays ne sort pas de
la pénurie de marchandises, le ravitaillement s’interrompt à chaque
instant, les enfants manquent de lait et les oracles officiels
proclament que »le pays est entre dans la période socialiste« .
Peut-on compromettre plus fâcheusement le
socialisme ? » Karl Radek, aujourd’hui l’un des
publicistes en vue des milieux soviétiques dirigeants, répliquait à
cette objection dans un numéro spécial du Berliner Tageblatt consacré à
l’U.R.S.S. (mai 1932) dans les termes suivants, dignes d’être conservés
à la postérité : « Le lait est le produit de
la vache et non du socialisme, et il faut vraiment confondre le
socialisme avec l’image du pays où coulent des fleuves de lait pour ne
pas comprendre qu’un pays peut s’élever à un degré supérieur de
développement sans que, momentanément, la situation matérielle des
masses populaires en soit sensiblement améliorée. » Ces
lignes ont été écrites à un moment où le pays était en proie à une
terrible famine.
Le
socialisme est le régime de la production planifiée pour la
satisfaction la meilleure des besoins de l’homme, faute de quoi il ne
mérite pas son nom. Si les vaches sont déclarées
propriété collective, mais s’il y en a trop peu ou si leurs pis sont
trop maigres, des conflits commencent par suite du manque de
lait : entre la ville et les campagnes, entre les kolkhozes et
les cultivateurs indépendants, entre les diverses couches du
prolétariat, entre la bureaucratie et l’ensemble des travailleurs.
C’est précisément la socialisation des vaches qui les fit abattre en
masses par les paysans. Les conflits sociaux engendrés par l’indigence
peuvent à leur tour amener le retour à « tout l’ancien
fatras ». Telle fut notre réponse.
Dans
sa résolution du 20 août 1935, le VIIe
congrès de l’Internationale communiste certifie solennellement que
« la victoire définitive et irrévocable du socialisme et
l’affermissement à tous égards de l’État de la dictature du
prolétariat » sont en U.R.S.S. les résultats des succès de
l’industrie nationalisée, de l’élimination des éléments capitalistes et
de la liquidation des koulaks en tant que classe.
En
dépit de son apparence catégorique, l’attestation de l’Internationale
communiste est profondément contradictoire : si
le socialisme a vaincu « définitivement et
irrévocablement », non comme principe, mais comme vivante
organisation sociale, le nouvel « affermissement » de
la dictature est une absurdité évidente. Et, inversement, si
l’affermissement de la dictature répond aux besoins réels du régime,
c’est que nous sommes encore loin de la victoire du socialisme. Tout
politique réaliste, pour ne pas dire marxiste, doit comprendre que la
nécessité même d’« affermir » la dictature,
c’est-à-dire la contrainte gouvernementale, prouve non le triomphe
d’une harmonie sociale sans classes, mais la croissance de nouveaux
antagonismes sociaux. Quelle est leur base ? La pénurie des
moyens d’existence, qui est le résultat du bas rendement du travail.
Lénine
donna un jour du socialisme la définition suivante :
« le pouvoir des soviets, plus l’électrification ».
Cette définition en forme d’épigramme, dont l’étroitesse répondait à
des fins de propagande, supposait en tout cas, comme point de départ
minimum, le niveau capitaliste de l’électrification. Mais aujourd’hui
encore l’U.R.S.S. dispose, par tête d’habitant, de trois fois moins
d’énergie électrique que les pays capitalistes avancés. Tenant
compte du fait que les soviets ont entre-temps cédé la place à un
appareil indépendant des masses, il ne reste à
l’Internationale communiste qu’à proclamer que le socialisme c’est
« le pouvoir de la bureaucratie, plus le tiers de
l’électrification capitaliste ». Cette définition sera d’une
exactitude photographique, mais le socialisme y tiendra peu de place.
Dans
son discours aux stakhanovistes, en novembre 1935, Staline, se
conformant à la fin empirique de cette conférence, déclara
brusquement : « Pourquoi le socialisme peut-il,
doit-il vaincre et vaincra-t-il nécessairement le système
capitaliste ? Parce qu’il peut et doit donner... un rendement
plus élevé du travail. » Réfutant incidemment la résolution de
l’Internationale communiste adoptée trois mois auparavant, et aussi ses
propres déclarations réitérées sur ce sujet, Staline parle cette fois
de la « victoire » au futur : le socialisme
vaincra le système capitaliste quand il le dépassera dans le rendement
du travail. On le voit, les temps du verbe ne sont pas seuls à changer
avec les circonstances, les critères sociaux évoluent aussi. Et il
n’est assurément pas facile au citoyen soviétique de suivre la
« ligne générale ».
Le
1er mars 1936,
enfin, dans son entretien avec M. Roy Howard, Staline donne
une nouvelle définition du régime soviétique :
« L’organisation sociale que nous avons créée peut être
appelée soviétique, socialiste, elle n’est pas complètement achevée,
mais elle est au fond une organisation socialiste de la
société. »
Cette
définition intentionnellement confuse renferme presque autant de
contradictions que de mots. L’organisation sociale y est
qualifiée « soviétique, socialiste ». Mais les
soviets représentent une forme d’Etat et le socialisme un régime
social. Loin d’être identiques, ces termes, du point de vue qui nous
occupe, sont opposés ; les soviets devraient disparaître dans
la mesure où l organisation sociale deviendrait socialiste, comme les
échafaudages sont enlevés quand la bâtisse est construite, Staline
apporte un correctif : « Le socialisme n’est pas
complètement achevé. » Que veut dire ce « pas
complètement » ? S’en faut-il de 5%, ou de
75% ? On ne nous le dit pas, de même qu’on s’abstient de nous
dire ce qu’il faut entendre par le « fond » de
l’organisation socialiste de la société ? Les formes de la
propriété ou la technique ? L’obscurité même de cette
définition signifie un recul par rapport aux formules infiniment plus
catégoriques de 1931 et de 1935. Un pas de plus dans cette voie et il
faudrait reconnaître que la racine de toute organisation sociale est
dans les forces productives, et que la racine soviétique
est précisément trop faible encore pour la plante socialiste
et le bonheur humain qui en est le couronnement.
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