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TROTSKYLA RÉVOLUTION TRAHIE EXTRAITS 5La lutte pour le rendement du travailLE PLAN ET L’ARGENTNous avons essayé de mettre le régime soviétique à l’épreuve sous l’angle de l’État. Nous pouvons faire de même sous l’angle de la circulation monétaire. Les deux problèmes de l’État et de l’argent ont plusieurs aspects communs parce qu’ils se réduisent tous les deux, en fin de compte, au problème entre tous les problèmes, celui du rendement du travail. La contrainte étatique et la contrainte monétaire appartiennent à l’héritage de la société divisée en classes qui ne peut déterminer les rapports entre les hommes qu’à l’aide de fétiches religieux ou laïcs, et qu’en mettant ces fétiches sous la protection du plus redoutable d’entre eux, l’État — un grand couteau entre les dents. Dans la société communiste, l’État et l’argent auront disparu. Leur dépérissement progressif doit donc commencer en régime socialiste. On ne pourra parler de victoire réelle du socialisme qu’à partir du moment historique où l’Etat ne sera plus un Etat qu’à demi et où l’argent commencera à perdre sa puissance magique. Cela signifiera que le socialisme, se libérant des fétiches capitalistes, commence à établir des relations plus limpides, plus libres et plus dignes entre les hommes. Les revendications d’« abolition » de l’argent, d’« abolition » du salariat ou d’« élimination » de l’État et de la famille, caractéristiques de l’anarchisme, ne peuvent présenter d’intérêt que comme modèles de la pensée mécaniste. L’argent ne saurait être arbitrairement « aboli », pas plus que l’État ou la famille ne sauraient être « éliminés », ils doivent épuiser leur mission historique, perdre leur signification et disparaître. Le fétichisme de l’argent ne recevra le coup de grâce que lorsque la croissance ininterrompue de la richesse sociale délivrera les bipèdes de leur avarice quant à toute minute supplémentaire de travail et de leur inquiétude humiliante quant à la taille des rations. En perdant son pouvoir d’apporter le bonheur et de jeter l’homme dans la poussière, l’argent se réduira à un moyen de comptabilité commode pour la statistique et le plan. Par la suite, on se passera probablement de cette sorte de quittance. Mais ce souci, nous pouvons l’abandonner à nos arrière-neveux, qui ne manqueront pas d’être plus intelligents que nous. La nationalisation des moyens de production et du crédit, la mainmise des coopératives et de l’État sur le commerce intérieur, le monopole du commerce extérieur, la collectivisation de l’agriculture, la législation sur l’héritage supposent d’étroites limites à l’accumulation personnelle de l’argent et gênent la transformation de l’argent en capital privé (usuraire, commercial et industriel). Cette fonction de l’argent, liée à l’exploitation, n’est pourtant pas liquidée dès le début de la révolution prolétarienne, mais transférée, sous un nouvel aspect, à l’État commerçant, banquier et industriel universel. Par ailleurs, les fonctions plus élémentaires de l’argent, mesure de valeur, moyen de circulation et de paiement, sont conservées et acquièrent même un champ d’action plus large que celui qu’elles avaient en régime capitaliste. La planification administrative a suffisamment révélé sa force et, en même temps, les limites de sa force. Un plan économique conçu a priori, surtout dans un pays arriéré de 170 millions d’habitants, souffrant de contradictions profondes entre la ville et la campagne, n’est pas un dogme immuable, mais une hypothèse de travail à vérifier et à transformer en cours d’exécution. On peut même énoncer cette règle : plus la directive administrative est « serrée de près » et plus la situation est gênante pour les dirigeants de l’économie. Deux leviers doivent servir à régler et à adapter le plan : un levier politique, créé par la participation réelle à la direction des masses intéressées, ce qui ne se conçoit pas sans démocratie soviétique ; et un levier financier résultant de la vérification effective des calculs a priori au moyen d’un équivalent général, ce qui est impossible sans système monétaire stable. Le rôle de l’argent dans l’économie soviétique, loin d’être fini, doit encore se développer à fond. L’époque transitoire entre le capitalisme et le socialisme, considérée dans son entier, exige non la diminution de la circulation des marchandises, mais bien son extrême élargissement. Toutes les branches de l’industrie se transforment et grandissent, il s’en crée sans cesse de nouvelles et toutes doivent, quantitativement comme qualitativement, déterminer réciproquement leurs situations. La liquidation simultanée de l’économie rurale, qui produisait pour consommer sur place, et de la famille fermée signifient l’entrée dans la circulation sociale et, dès lors, dans la circulation monétaire, de toute l’énergie de travail qui se dépensait auparavant dans les limites de la ferme ou dans les murs de l’habitation. Pour la première fois dans l’histoire, tous les produits et tous les services peuvent être échangés les uns contre les autres. D’autre part, une édification socialiste couronnée de succès ne se conçoit pas sans intégration dans le système planifié de l’intérêt personnel immédiat, de l’égoïsme du producteur et du consommateur, facteurs qui ne peuvent se manifester utilement que s’ils disposent de ce moyen coutumier, sûr et souple, l’argent. L’augmentation du rendement du travail et l’amélioration de la qualité de la production sont absolument impossibles sans un étalon de mesure pénétrant librement dans tous les pores de l’économie, c’est-à-dire sans une ferme unité monétaire. Il ressort clairement de là que, dans l’économie transitoire comme en régime capitaliste, la seule monnaie véritable est celle qui se base sur l’or. Toute autre monnaie ne sera qu’un succédané. Il est vrai que l’État soviétique est le maître à la fois des masses de marchandises et des organes d’émission. Mais cela ne change rien : les manipulations administratives concernant les prix fixés des marchandises ne créent nullement une unité monétaire stable et n’y suppléent pas davantage, ni pour le commerce intérieur ni, à plus forte raison, pour le commerce extérieur. Privé d’une base propre, c’est-à-dire d’une base-or, le système monétaire de l’U.R.S.S., comme celui de divers pays capitalistes, est nécessairement un système fermé ; le rouble n’existe pas pour le marché mondial. Si l’U.R.S.S. peut supporter les désavantages d’un système de ce genre beaucoup mieux que l’Allemagne ou l’Italie, c’est en partie grâce au monopole du commerce extérieur et principalement grâce aux richesses naturelles du pays : seules ces richesses lui permettent de ne pas étouffer dans les tenailles de l’autarcie. Mais la tâche historique n’est pas de ne point étouffer, elle est de créer, en face des plus hautes acquisitions du marché mondial, une puissante économie tout à fait rationnelle assurant le meilleur emploi du temps, et dès lors l’essor le plus élevé de la culture. L’économie soviétique est précisément celle qui, traversant d’incessantes révolutions techniques et des expériences grandioses, a le plus besoin d’une constante vérification au moyen d’un étalon fixe de valeur. En théorie, on ne peut douter que, si l’U.R.S.S. avait disposé d’un rouble-or, le résultat des plans quinquennaux eût été infiniment meilleur qu’à présent ; mais on ne saurait juger de ce qui fait défaut. Ne faisons pourtant pas de pauvreté vertu, car cela nous mènerait à de nouvelles pertes et à de nouvelles erreurs économiques.
L’INFLATION « SOCIALISTE »L’histoire du système monétaire soviétique est, en même temps que celle des difficultés économiques, des succès et des échecs, celle des zigzags de la pensée bureaucratique. La
restauration du rouble en 1922-24, en connexion avec le passage à la Nep Le rouble de 1924, officiellement coté à 13 francs, tombe en novembre 1935 à 3 francs, soit moins du quart, presque au niveau du franc français après la guerre. Les deux cotes, l’ancienne et la nouvelle, sont très conventionnelles ; le pouvoir d’achat du rouble, confronté aux prix mondiaux, n’atteint probablement pas 1 franc 50. Mais l’importance de la dévaluation montre déjà quelle fut la glissade vertigineuse de la devise soviétique jusqu’en 1934. Au plus fort de son aventurisme économique, Staline promit d’envoyer la Nep, c’est-à-dire le marché, « au diable ». Toute la presse parla, comme en 1918, de la substitution définitive à la vente-achat d’une « répartition socialiste directe » ; dont la carte de vivres était le signe extérieur. L’inflation fut catégoriquement niée comme un phénomène étranger, de façon générale, au système soviétique. « La stabilité de la devise soviétique, disait Staline en janvier 1933, est avant tout assurée par les énormes quantités de marchandises que l’État possède et met en circulation aux prix fixés. » Bien que cet aphorisme énigmatique n’ait été ni développé ni commenté (et, en partie, pour cette raison même), il devint la loi fondamentale de la théorie monétaire soviétique, plus exactement, de la négation de l’inflation. Le tchervonietz n’était plus désormais un équivalent général, il n’était que l’ombre générale d’une « énorme » quantité de marchandises, ce qui lui permit de s’allonger et de se raccourcir comme toute ombre. Si cette doctrine consolante avait un sens, ce n’était que celui-ci : la monnaie soviétique avait cessé d’être une monnaie ; elle n’était plus une mesure de valeur ; les « prix stables » étaient fixés par le gouvernement ; le tchervonietz n’était plus que le signe conventionnel de l’économie planifiée, une sorte de carte de répartition universelle ; en un mot, le socialisme avait vaincu « définitivement et sans retour ». Les idées les plus utopiques du communisme de guerre reparaissaient sur une base économique nouvelle, un peu plus élevée, il est vrai, mais, hélas ! encore tout à fait insuffisante pour la liquidation de l’argent. Dans les milieux dirigeants, l’opinion prévalut tout à fait que l’inflation n’est pas à craindre dans une économie planifiée. Ce qui revient à peu près à dire qu’une voie d’eau n’est pas dangereuse à bord, du moment qu’on possède un compas. En réalité, l’inflation de la monnaie, conduisant inévitablement à celle du crédit, substitue des valeurs fictives aux valeurs réelles et dévore de l’intérieur l’économie planifiée. Inutile de dire que l’inflation signifiait le prélèvement d’un impôt extrêmement lourd sur les masses laborieuses. Quant à ses avantages pour le socialisme, ils sont plus que douteux. L’appareil de la production continuait, il est vrai, à croître rapidement, mais l’efficacité économique des vastes entreprises nouvellement construites était appréciée d’après les critères de la statistique et non d’après ceux de l’économie. Commandant au rouble, c’est-à-dire lui donnant arbitrairement divers pouvoirs d’achat dans les diverses couches de la population, la bureaucratie se priva d’un instrument indispensable à la mesure objective de ses propres succès et insuccès. En l’absence de comptabilité exacte, absence masquée sur le papier par les combinaisons du « rouble conventionnel », on en arrivait en réalité à la perte du stimulant individuel, au bas rendement du travail et à une qualité plus basse encore des marchandises. Le mal prit, dès la première période quinquennale, des proportions menaçantes. En juillet 1931, Staline formula ses célèbres « six conditions », dont le but était de diminuer le prix de revient. Ces « conditions » (salaire conforme au rendement individuel du travail, calcul du prix de revient, etc.) n’avaient rien de nouveau : les « normes du droit bourgeois » dataient du début de la Nep et avaient été développées au XIIe congrès du parti, au commencement de 1923. Staline ne s’y heurta qu’en 1931, sous l’empire de l’efficacité décroissante des investissements dans l’industrie. Pendant les deux années suivantes, il ne parut presque pas un article dans la presse soviétique qui n’invoquât la puissance salvatrice des « conditions ». Or, l’inflation continuant, les maladies qu’elle engendrait ne se prêtaient naturellement pas au traitement. Les sévères mesures de répression prises contre les saboteurs ne donnaient pas plus de résultats. Il semble aujourd’hui presque invraisemblable que la bureaucratie ait, tout en déclarant la guerre à l’« anonymat » et à l’« égalitarisme » dans le travail, c’est-à-dire au travail moyen payé d’un salaire « moyen » égal pour tous, envoyé « au diable » la Nep, en d’autres termes l’évaluation monétaire des marchandises, y compris la force de travail. Rétablissant d’une main les « normes bourgeoises », elle détruisait de l’autre le seul instrument utile. La substitution des « magasins réservés » au commerce et le chaos des prix faisaient nécessairement disparaître toute correspondance entre le travail individuel et le salaire individuel ; et le stimulant de l’intérêt personnel était tué chez l’ouvrier. Les prescriptions les plus sévères concernant les calculs économiques, la qualité des produits, le prix de revient, le rendement du travail se balançaient dans le vide. Ce qui n’empêchait nullement les dirigeants d’imputer tous les échecs à la non-exécution intentionnelle des six recettes de Staline. L’allusion la plus prudente à l’inflation devenait un crime. Les autorités faisaient preuve de la même bonne foi en accusant parfois les maîtres d’école de négliger les règles de l’hygiène tout en leur défendant d’invoquer le manque de savon. La question des destinées du tchervonietz avait été au premier plan dans la lutte des fractions du parti bolchevique. La plate-forme de l’opposition (1927) exigeait « la stabilité absolue de l’unité monétaire ». Cette revendication demeura un leitmotiv pendant les années suivantes. « Arrêter d’une main de fer l’inflation », écrivait l’organe de l’opposition à l’étranger en 1932, « et rétablir une ferme unité monétaire », même au prix d’une « réduction hardie des investissements de capitaux... » Les apologistes de l’« allure de tortue » et les superindustrialisateurs semblaient avoir interverti les rôles. Répondant à la fanfaronnade du marché « envoyé au diable », l’opposition recommandait à la commission du plan de faire placarder chez elle que « l’inflation est la syphilis de l’économie planifiée ». Dans l’agriculture, l’inflation eut des conséquences non moins graves. Au temps où la politique à l’égard du paysan favorisait le koulak, on supposait que la transformation socialiste de l’agriculture, sur les bases de la Nep, se ferait en des dizaines d’années par la coopération. Embrassant l’un après l’autre les domaines du stockage, de la vente, du crédit, la coopération devait à la fin socialiser la production. Le tout s’appelait le « plan de coopération de Lénine ». La réalité suivit, nous le savons, un chemin tout à fait différent, plutôt opposé, celui de l’expropriation par la force et de la collectivisation intégrale. Il ne fut plus question de la socialisation progressive des diverses fonctions économiques au fur et à mesure que les ressources matérielles et culturelles la rendraient possible. La collectivisation se fit comme s’il s’était agi d’établir immédiatement le régime communiste dans l’agriculture. Ce qui eut pour conséquence, outre la destruction de plus de la moitié du cheptel, un fait plus grave encore : l’indifférence complète des kolkhoziens pour l’avoir socialisé et pour les résultats de leur propre travail. Le gouvernement opéra une retraite désordonnée. Les paysans eurent de nouveau des poules, des porcs, des moutons, des vaches à titre privé. Ils reçurent des parcelles voisines de leurs habitations. Le film de la collectivisation se déroula en sens inverse. Par ce rétablissement des entreprises individuelles, le gouvernement acceptait un compromis, payant une sorte de rançon aux tendances individualistes du paysan. Les kolkhozes subsistaient ; dès lors, cette régression pouvait à première vue paraître secondaire. A la vérité, il serait difficile de surestimer sa portée. Si l’on néglige l’aristocratie du kolkhoze, les besoins quotidiens du paysan moyen sont pour le moment couverts dans une mesure plus grande par son travail « pour lui-même » que par sa participation au kolkhoze. Il arrive souvent que le revenu de sa parcelle individuelle, surtout s’il se livre à une culture technique, à l’horticulture ou à l’élevage, soit deux ou trois fois plus élevé que son salaire dans l’entreprise collective. Ce fait, attesté par la presse soviétique, fait ressortir avec vigueur d’une part le gaspillage tout à fait barbare de la force de travail de dizaines de millions d’hommes et, plus encore, de femmes, dans des cultures naines, et de l’autre le rendement très bas du travail dans les kolkhozes. Pour relever la grande agriculture collective, il fallut de nouveau parler au paysan un langage qu’il pût entendre, revenir, en d’autres termes, de l’impôt en nature au commerce, rouvrir les marchés, bref redemander au diable la Nep mise prématurément à sa disposition. Le passage à une comptabilité monétaire plus ou moins stable devint ainsi la condition nécessaire du développement ultérieur de l’agriculture.
REHABILITATION DU ROUBLELa sage chouette, on le sait, prend son vol après le coucher du soleil. Ainsi la théorie du système « socialiste » de l’argent n’acquit sa pleine signification qu’au crépuscule des illusions de l’inflation. Des professeurs obéissants avaient réussi à bâtir sur les paroles de Staline toute une théorie selon laquelle le prix soviétique, contrairement à celui du marché, était exclusivement dicté par le plan ou par des directives ; ce n’était pas une catégorie économique, mais une catégorie administrative destinée à mieux servir la nouvelle répartition du revenu national dans l’intérêt du socialisme. Ces professeurs oubliaient d’expliquer comment on peut « diriger » les prix sans connaître le prix de revient réel, et comment on peut calculer ce prix si tous les prix, au lieu d’exprimer la quantité de travail socialement nécessaire à la production des articles, expriment la volonté de la bureaucratie. En effet, le gouvernement disposait, pour une nouvelle répartition du revenu national, de leviers aussi puissants que les impôts, le budget et le système du crédit. D’après le budget des dépenses de 1936, plus de 37,6 milliards sont consacrés directement aux diverses branches de l’économie ; d’autres milliards y vont indirectement. Les mécaniciens du budget et du crédit suffisent parfaitement à la répartition planifiée du revenu national. Pour ce qui est des prix, ils serviront d’autant mieux la cause du socialisme qu’ils exprimeront plus honnêtement les rapports économiques d’aujourd’hui. L’expérience a déjà dit son mot décisif là-dessus. Le prix « directif » n’a pas acquis dans la vie l’aspect impressionnant qu’il possédait dans les livres savants. Des prix de plusieurs catégories étaient établis pour une seule marchandise. Dans leurs larges interstices se casaient librement toutes les sortes de spéculation, de favoritisme, de parasitisme et autres vices, et ce plutôt à titre de règle que d’exception. Le tchervonietz lui-même qui devait être l’ombre stable de prix fermes ne fut plus que l’ombre de lui-même. Il fallut de nouveau changer brusquement d’orientation, cette fois en raison des difficultés nées de succès économiques. L’année 1935 débuta avec la suppression des cartes de pain ; les cartes de vivres furent supprimées pour les autres produits en octobre, les cartes de ravitaillement en articles de première nécessité disparurent vers janvier 1936. Les relations économiques des travailleurs des villes et des campagnes avec l’État revenaient au langage monétaire. Le rouble se révélait un moyen d’action de la population sur les plans économiques, à commencer par la qualité et la quantité des articles de consommation. L’économie soviétique ne peut être rationalisée d’aucune autre façon. Le président de la commission du plan déclarait en décembre 1935 : « Le système actuel des rapports entre les banques et l’économie doit être révisé et les banques sont appelées à exercer effectivement le contrôle par le rouble. » Ainsi succombaient les superstitions du plan administratif et les illusions du prix administratif. Si l’approche du socialisme signifie dans la sphère de l’argent le rapprochement du rouble et de la carte de répartition, il faudrait considérer les réformes de 1935 comme éloignant le socialisme. Mais cette appréciation serait grossièrement erronée. L’élimination de la carte par le rouble n’est que le renoncement à une fiction et la franche reconnaissance de la nécessité de créer les bases premières du socialisme en revenant aux méthodes bourgeoises de répartition. A la session du comité exécutif central des Soviets de janvier 1935, le commissaire du peuple aux finances déclarait : « Le rouble soviétique est plus ferme qu’aucune autre devise au monde. » On aurait tort de ne voir là qu’une fanfaronnade. Le budget de l’U.R.S.S. donne chaque année un excédent des recettes sur les dépenses. Le commerce extérieur, peu important, il est vrai, a une balance positive. La réserve d’or de la Banque du rouble dépasse aujourd’hui le milliard. L’extraction de l’or augmente rapidement ; sous ce rapport, l’U.R.S.S. compte avoir la première place dans le monde en 1936. L’accroissement de la circulation des marchandises est devenu considérable depuis la renaissance du marché. L’inflation est pratiquement arrêtée depuis 1934. Les éléments d’une certaine stabilisation du rouble sont donnés. La déclaration du commissaire aux finances doit néanmoins être expliquée par une certaine inflation d’optimisme. Si le rouble soviétique trouve un puissant appui en l’essor général de l’économie, le prix de revient excessif de la production est son talon d’Achille. Il ne deviendra la plus stable unité monétaire du monde que lorsque le rendement du travail soviétique dépassera le niveau mondial, c’est-à-dire lorsqu’il lui faudra penser à mourir. Du point de vue technique, le rouble est encore moins en mesure de prétendre à la parité. Avec une réserve d’or de plus d’un milliard, le pays a près de huit milliards-papier en circulation ; la couverture n’est donc que de 12,5%. L’or de la Banque d’État est en ce moment bien plus une réserve intangible pour le cas de guerre que la base du système monétaire. Sans doute le recours à l’étalon-or, pour donner plus de précision aux plans économiques et simplifier les relations avec l’étranger, n’est-il pas exclu en théorie, dans une phase plus avancée de l’évolution. Avant d’expirer, le système monétaire peut recouvrer une fois encore l’éclat de l’or pur. Ce problème, en tout cas, ne se pose pas pour demain. Il ne peut pas être question de la parité-or dans un avenir rapproché. Mais dans la mesure où le gouvernement, formant une réserve d’or, s’efforce d’augmenter le pourcentage, fût-il théorique, de la couverture, dans la mesure où les émissions sont limitées pour des raisons objectives indépendantes de la volonté de la bureaucratie, le rouble soviétique peut acquérir une stabilité au moins relative. Les avantages en seraient énormes. En renonçant désormais fermement à l’inflation, le système monétaire, bien que privé des avantages de la parité-or, contribuerait certainement à panser bien des plaies profondes résultant pour l’organisme économique du subjectivisme bureaucratique des années antérieures. LE MOUVEMENT
STAKHANOV
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