POURQUOI
STALINE A-T-IL VAINCU ?
L’historien de
l’U.R.S.S. ne pourra pas manquer de
conclure que la politique de la bureaucratie dirigeante a été, dans les
grandes questions, contradictoire et faite d’une série de zigzags.
L’explication ou la justification de ces zigzags par le
« changement des circonstances » est visiblement
inconsistante. Gouverner c’est, dans une certaine mesure tout au moins,
prévoir. La fraction Staline n’a pas prévu le moins du monde les
inévitables résultats du développement qui l’ont accablée à plusieurs
reprises. Elle a réagi par des réflexes administratifs,
créant après coup la théorie de ses tournants, sans se soucier de ce
qu’elle enseignait la veille. Les faits et les documents
incontestables obligeront aussi l’historien à conclure que l’opposition
de gauche a donné une analyse infiniment plus juste des évolutions en
cours dans le pays et a prévu beaucoup mieux leur cours ultérieur.
Cette affirmation paraît
à première vue en contradiction
avec le simple fait que la fraction du parti la moins capable de
prévoir remporta d’incessantes victoires, tandis que le groupe plus
perspicace alla de défaite en défaite. Cette objection, qui se présente
d’elle-même à l’esprit, n’est convaincante que pour celui qui,
appliquant la pensée rationnelle à la politique, n’y voit qu’un débat
logique ou une partie d’échecs. Or la lutte politique
est au fond celle des intérêts et des forces, non des arguments. Les
qualités des dirigeants n’y sont nullement indifférentes à l’issue des
combats, mais elles n’en sont pas le seul facteur ni le facteur
décisif. Les camps adverses exigent d’ailleurs chacun des chefs à leur
image.
Si la révolution de
Février a porté au pouvoir Kerensky
et Tseretelli, ce n’est pas qu’ils aient été « plus
intelligents » ou « plus habiles » que la
camarilla gouvernante du tsar, c’est qu’ils représentaient,
temporairement tout au moins, les masses populaires révolutionnaires
dressées contre l’ancien régime. Si Kerensky a pu contraindre Lénine à
l’illégalité et jeter en prison d’autres leaders bolcheviques, ce n’est
pas que ses qualités personnelles lui aient donné sur eux la
supériorité, c’est que la majorité des ouvriers et des soldats
suivaient encore en ces journées la petite bourgeoisie patriote.
La « supériorité » personnelle de Kerensky, si ce mot
n’est pas déplacé, était précisément de ne pas voir plus loin que la
grande majorité. Les bolcheviks vainquirent à leur tour
la démocratie petite-bourgeoise, non grâce à la précellence de leurs
chefs, mais grâce à un regroupement des forces, le prolétariat ayant
enfin réussi à entraîner contre la bourgeoisie la paysannerie
mécontente.
La continuité des étapes
de la grande Révolution
française, à sa montée comme à son déclin, montre de façon tout aussi
convaincante que la force des « chefs » et des
« héros » consistait avant tout dans leur accord avec
le caractère des classes et des couches sociales qui les
appuyaient ; cette correspondance seule, et non des
supériorités absolues, permit à chacun d’entre eux de marquer de sa
personnalité une certaine période historique. Il y a dans la succession
au pouvoir des Mirabeau, Brissot, Robespierre, Barras, Bonaparte, une
légitimité objective infiniment plus puissante que les
traits particuliers des protagonistes historiques
eux-mêmes.
On sait suffisamment que
toutes les révolutions ont
jusqu’ici suscité après elles des réactions et même des
contre-révolutions qui, il est vrai, n’ont jamais réussi à ramener la
nation jusqu’à son point de départ, tout en lui ravissant toujours la
part du lion de ses conquêtes. En règle générale, les pionniers, les
initiateurs, les meneurs qui s’étaient trouvés à la tête des masses
dans la première période sont les victimes de la première vague de
réaction, tandis qu’on voit apparaître au premier plan des hommes du
second plan unis aux ennemis d’hier de la révolution. Les duels
dramatiques des grands premiers rôles sur la scène politique masquent
des glissements dans les rapports entre les classes et, ce qui n’est
pas moins important, de profonds changements dans la psychologie des
masses, révolutionnaires la veille encore...
Répondant a de nombreux
camarades qui demandaient avec
étonnement ce qu’était devenue l’activité du parti bolchevique et de la
classe ouvrière, leur initiative révolutionnaire, leur fierté
plébéienne, d’où surgissait, à la place de ces qualités, tant de
vilenie, de lâcheté, de pusillanimité et d’arrivisme,
Rakovsky [2]évoquait
les péripéties de la Révolution française du XVIIIe siècle et l’exemple de
Babeuf qui, sortant de la prison de l’Abbaye, se demandait lui aussi
avec stupeur ce qu’était devenu le peuple héroïque des faubourgs de
Paris. La
révolution est une grande dévoreuse d’énergies individuelles et
collectives. Les nerfs n’y tiennent pas, les consciences fléchissent,
les caractères s’usent. Les événements vont trop vite pour que l’afflux
de forces nouvelles puisse compenser les déperditions. La famine, le
chômage, la perte des cadres de la révolution, l’élimination des masses
des postes dirigeants avaient amené une telle anémie physique et morale
des faubourgs qu’il leur fallut plus de trente ans pour se lever de
nouveau.
L’affirmation
axiomatique des publicistes
soviétiques, selon laquelle les lois des révolutions bourgeoises sont
« inapplicables » à la révolution prolétarienne, est
dépourvue de tout contenu scientifique. Le caractère
prolétarien de la révolution d’Octobre résulte de la situation mondiale
et d’un certain rapport des forces à l’intérieur.
Mais les classes
elles-mêmes, en Russie, s’étaient
formées au sein de la barbarie tsariste et d’un capitalisme arriéré, et
n’avaient pas été préparées sur commande à la révolution socialiste.
Bien au contraire : c’est précisément parce que le prolétariat
russe, encore arriéré à bien des égards, avait fait en quelques mois le
saut, sans précédent dans l’histoire, d’une monarchie semi-féodale à la
dictature socialiste, que la réaction devait inéluctablement faire
valoir ses droits dans ses propres rangs. Elle grandit au cours des
guerres qui suivirent. Les conditions extérieures et les événements la
nourrirent sans arrêt. Une intervention suivait l’autre. Les pays
d’Occident ne donnaient pas d’aide directe.
Au lieu du bien-être
attendu, le pays vit la misère
s’installer chez lui pour longtemps. Les représentants les plus remarquables
de la classe ouvrière avaient péri dans la guerre civile ou, s’élevant
de quelques degrés, s’étaient détachés des masses. Ainsi
survint, après une tension prodigieuse des forces, des espérances et
des illusions, une longue période de fatigue, de dépression et de
désillusion. Le reflux de la « fierté plébéienne »
eut pour suite un afflux d’arrivisme et de pusillanimité. Ces marées
portèrent au pouvoir une nouvelle couche de dirigeants.
La démobilisation d’une
armée rouge de cinq millions
d’hommes devait jouer dans la formation de la bureaucratie un rôle
considérable. Les commandants victorieux prirent les postes importants
dans les soviets locaux, dans la production, dans les écoles, et ce fut
pour apporter partout, obstinément, le régime qui leur avait fait
gagner la guerre civile. Les masses furent partout peu à
peu éliminées de la participation effective au pouvoir.
Ce phénomène au sein du
prolétariat fit naître de
grandes espérances et une grande assurance dans la petite bourgeoisie
des villes et des campagnes qui, appelée par la Nep à une vie nouvelle,
s’enhardissait de plus en plus. La jeune bureaucratie, formée au début
pour servir le prolétariat, se sentit l’arbitre entre les classes. Elle
fut de mois en mois plus autonome.
La situation
internationale agissait puissamment dans le
même sens. La bureaucratie soviétique gagnait en
assurance au fur et à mesure que la classe ouvrière internationale
subissait de plus lourdes défaites. Entre ces deux
faits, la relation n’est pas seulement chronologique, elle est causale
et réciproque : la direction bureaucratique du mouvement
contribuait aux défaites ; les défaites affermissaient la
bureaucratie. La défaite de l’insurrection bulgare et la retraite sans
gloire des ouvriers allemands en 1923. l’échec d’une tentative de
soulèvement en Esthonie en 1924, la perfide liquidation de la grève
générale en Angleterre et la conduite indigne des communistes polonais
lors du coup de force de Pilsudsky en 1926 [3],
l’effroyable défaite de la Révolution chinoise en 1927 [4],
les défaites plus graves encore qui suivirent en Allemagne et en
Autriche — telles sont les catastrophes historiques qui ont ruiné la
confiance des masses en la révolution mondiale et permis à la
bureaucratie soviétique de s’élever de plus en plus haut comme un phare
indiquant la voie du salut.
Pour les causes des
défaites du prolétariat mondial au
cours des treize dernières années, l’auteur se voit contraint de se
référer à ses ouvrages précédents, dans lesquels il s’est efforcé de
faire ressortir le rôle funeste qu’ont joué, dans le mouvement
révolutionnaire de tous les pays, les dirigeants conservateurs du
Kremlin. Ce qui nous intéresse surtout ici, c’est le
fait édifiant et incontestable que les défaites continues de la
révolution en Europe et en Asie, tout en affaiblissant la situation
internationale de l’U.R.S.S., ont extraordinairement affermi la
bureaucratie soviétique. Deux dates surtout sont
mémorables dans cette série historique.
Dans la seconde moitié
de 1923, l’attention des ouvriers
soviétiques se concentra avec passion sur l’Allemagne où le prolétariat
paraissait avancer la main vers le pouvoir ; la retraite
panique du Parti communiste allemand fut pour les masses ouvrières de
l’U.R.S.S. une pénible déception. La bureaucratie soviétique déclencha
aussitôt sa campagne contre la « révolution
permanente » et infligea à l’opposition de gauche sa première
cruelle défaite. En 1926-27 la population de l’U.R.S.S. eut un nouvel
afflux d’espoir ; tous les regards se portèrent cette fois sur
l’Orient où se déroulait le drame de la Révolution chinoise.
L’opposition de gauche se remit de ses revers et recruta de nouveaux
militants. A la fin de 1927, la Révolution chinoise fut torpillée par
le bourreau Tchang Kai-chek auquel les dirigeants de l’Internationale
communiste avaient littéralement livré les ouvriers et les paysans
chinois. Une vague glacée de désenchantement passa sur les masses de
l’U.R.S.S. Après une campagne frénétique dans la presse et les
réunions, la bureaucratie se décida enfin à procéder à
des arrestations en masse d’opposants (1928).
Des dizaines de milliers
de militants révolutionnaires
s’étaient, il est vrai, rassemblés sous le drapeau des
bolcheviks-léninistes. Les ouvriers considéraient l’opposition avec une
sympathie certaine. Mais une sympathie qui restait
passive, car on ne croyait déjà plus pouvoir modifier la situation en
luttant. Or la bureaucratie affirmait :
« L’opposition
se prépare à nous
jeter dans une guerre révolutionnaire pour la révolution
internationale. Assez de bouleversements ! Nous avons mérité
quelque repos .... Nous bâtirons chez nous la société socialiste.
Comptez sur nous qui sommes vos chefs ! »
Cette propagande du
repos, cimentant le bloc des
fonctionnaires et des militaires, trouvait à n’en pas douter un écho
chez les ouvriers fatigués, et plus encore dans les masses paysannes.
On se demandait si l’opposition n’était pas disposée à sacrifier les
intérêts de l’U.R.S.S. à la « révolution
permanente ». En fait, c’étaient les intérêts vitaux de
l’U.R.S.S. qui étaient en jeu. En dix ans, la politique erronée de
l’Internationale communiste avait assuré la victoire de Hitler en
Allemagne, c’est-à-dire un grave danger de guerre à l’ouest ;
une politique non moins erronée fortifiait l’impérialisme japonais et
rapprochait au plus haut point le danger à l’est. Mais
les périodes de réaction sont surtout caractérisées par le manque de
courage intellectuel.
L’opposition se trouva
isolée. La bureaucratie battait
le fer tant qu’il était chaud. Exploitant le désarroi et la passivité
des travailleurs, dressant les plus arriérés contre les
plus avancés, s’appuyant toujours plus hardiment sur le
koulak et de façon générale sur l’allié petit-bourgeois, la
bureaucratie réussit à triompher en quelques années de l’avant-garde
révolutionnaire du prolétariat.
Il serait naïf de croire
que Staline, inconnu des
masses, sortit tout à coup des coulisses armé d’un plan stratégique
tout fait. Non. Avant qu’il n’ait lui-même entrevu sa voie, la
bureaucratie l’avait choisi. Il lui donnait toutes les garanties
désirables : le prestige d’un vieux-bolchevik, un caractère
ferme, un esprit étroit, une liaison indissoluble avec les bureaux,
seule source de son influence personnelle. Staline fut au début surpris
lui-même par son succès. C’était l’approbation unanime d’une nouvelle
couche dirigeante qui cherchait à s’affranchir des vieux principes
comme du contrôle des masses et qui avait besoin d’un arbitre sûr dans
ses affaires intérieures. Figure de second plan pour les masses et la
révolution, Staline se révéla le chef incontesté de la bureaucratie
thermidorienne, le premier d’entre les thermidoriens.
Il apparut bientôt que
la nouvelle couche dirigeante
avait ses idées, ses sentiments et, ce qui importe davantage, ses
intérêts propres. La très grande majorité des bureaucrates de la
génération actuelle étaient, pendant la révolution d’Octobre, de
l’autre côté de la barricade (c’est le cas, pour ne considérer que les
diplomates soviétiques, de MM. Troyanovski, Mayski, Potemkine,
Souritz, Khintchouk et autres...) ou, dans le meilleur des cas, à
l’écart de la lutte. Ceux d’entre les bureaucrates d’aujourd’hui qui,
aux jours d’Octobre, étaient avec les bolcheviks, n’avaient pas, pour
la plupart, de rôle tant soit peu important. Quant aux jeunes
bureaucrates, ils sont formés et sélectionnés par les vieux et souvent
dans leur propre progéniture. Ces hommes n’auraient pas fait la
révolution d’Octobre. Ils se trouvèrent les mieux adaptés pour
l’exploiter.
Les facteurs individuels
n’ont pas été, naturellement,
sans influence dans cette succession de chapitres historiques. Il est
certain que la maladie et la mort de Lénine ont hâté le dénouement. Si
Lénine avait vécu plus longtemps, l’avance de la puissance
bureaucratique eût été plus lente, tout au moins dans les premières
années. Mais, dès 1926, Kroupskaïa [5]disait
à des opposants de gauche : « Si
Lénine était vivant, il serait certainement en prison. »
Les prévisions et les appréhensions de Lénine étaient encore fraîches
dans sa mémoire et elle ne se faisait pas d’illusions sur sa puissance
à s’opposer aux vents et aux courants contraires de l’histoire.
La
bureaucratie n’a pas vaincu la seule
opposition de gauche, elle a aussi vaincu le parti bolchevique.
Elle a vaincu le programme de Lénine, qui voyait le danger principal
dans la transformation des organes de l’Etat « de serviteurs
de la société en maîtres de la société ». Elle a vaincu tous
ses adversaires — l’opposition, le parti de Lénine — non à l’aide
d’arguments et d’idées, mais en les écrasant sous son propre poids
social. L’arrière-train plombé s’est trouvé plus lourd que la tête de
la révolution. Telle est l’explication du Thermidor soviétique.
LA
DEGENERESCENCE
DU PARTI BOLCHEVIQUE
Le parti bolchevique
avait préparé et remporté la
victoire d’Octobre. Il avait bâti l’Etat soviétique en lui donnant une
ferme ossature. La dégénérescence du parti fut la cause et la
conséquence de la bureaucratisation de l’État. Il importe de montrer
tout au moins brièvement comment les choses se sont passées.
Le régime intérieur du parti bolchevique est caractérisé par les
méthodes du centralisme démocratique. L’union de ces deux notions
n’implique aucune contradiction. Le parti veillait à ce que ses
frontières fussent toujours strictement délimitées, mais il entendait
que tous ceux qui pénétraient à l’intérieur de ces frontières eussent
réellement le droit de déterminer l’orientation de sa politique. La
libre critique et la lutte des idées formaient le contenu intangible de
la démocratie du parti. La doctrine actuelle, qui proclame
l’incompatibilité du bolchevisme avec l’existence des fractions, est en
désaccord avec les faits. C’est un mythe de la décadence. L’histoire du
bolchevisme est en réalité celle de la lutte des fractions. Et comment
une organisation authentiquement révolutionnaire qui se donne pour but
de retourner le monde et rassemble sous ses enseignes des négateurs,
des révoltés et des combattants de toute témérité, pourrait-elle vivre
et croître sans conflits idéologiques, sans groupements, sans
formations fractionnelles temporaires.
La clairvoyance de la
direction du parti réussit maintes
fois à atténuer et à abréger les luttes fractionnelles, mais ne put
faire davantage. Le comité central s’appuyait sur cette
base effervescente, il y puisait la hardiesse de décider et d’ordonner.
La justesse manifeste de ses vues à toutes les étapes critiques lui
conférait une haute autorité, précieux capital moral de la
centralisation.
Le régime du parti
bolchevique, surtout avant la prise
du pouvoir, était donc aux antipodes de celui de l’Internationale
communiste actuellement, avec ses « chefs » nommés
hiérarchiquement, ses tournants exécutés sur commande, ses bureaux
incontrôlés, son dédain de la base, sa servilité envers le Kremlin.
Dans les premières années qui suivirent la prise du pouvoir, quand le
parti commençait à se couvrir de la rouille bureaucratique, n’importe
quel bolchevik, et Staline comme tout autre, eût traité d’infâme
calomniateur quiconque eût projeté sur l’écran l’image du parti tel
qu’il devait devenir dix ou quinze ans plus tard.
Lénine et ses
collaborateurs eurent pour invariable
premier souci de préserver les rangs du parti bolchevique des tares du
pouvoir.Pourtant, l’étroite connexion et quelquefois la fusion des
organes du parti et de l’État portèrent dès les premières années un
préjudice certain à la liberté et à l’élasticité du régime intérieur du
parti. La démocratie se rétrécissait au fur et à mesure que croissaient
les difficultés. Le parti voulut et espéra d’abord conserver dans le
cadre des soviets la liberté des luttes politiques. La guerre civile
apporta à cet espoir un correctif sévère. Les partis d’opposition
furent supprimés l’un après l’autre. Les chefs du bolchevisme voyaient
dans ces mesures, en contradiction évidente avec l’esprit de la
démocratie soviétique, non des décisions de principe, mais des
nécessites épisodiques de la défense.
La rapide croissance du
parti gouvernant, en présence de
la nouveauté et de l’immensité des tâches, engendrait inévitablement
des divergences de vues. Les courants d’opposition, sous-jacents dans
le pays, exerçaient de diverses façons leurs pressions sur le seul
parti légal, aggravant l’âpreté des luttes fractionnelles. Vers la fin
de la guerre civile, cette lutte revêtit des formes si vives qu’elle
menaça d’ébranler le pouvoir. En mars 1921, au moment du soulèvement de
Cronstadt[6],
qui entraîna pas mal de bolcheviks, le Xe congrès du parti se vit
contraint de recourir à l’interdiction des fractions, c’est-à-dire
d’étendre à la vie intérieure du parti dirigeant le régime politique de
l’État. L’interdiction des fractions était, répétons-le, conçue comme
une mesure exceptionnelle appelée à tomber en désuétude dès la première
amélioration sérieuse de la situation. Le comité central
se montrait d’ailleurs extrêmement circonspect dans l’application de la
nouvelle loi, et surtout soucieux de ne pas étouffer la vie intérieure
du parti.
Mais ce qui n’avait été
dans les intentions du début que
le tribut payé par nécessité à de pénibles circonstances, se trouva
fort du goût de la bureaucratie, qui se mettait à considérer la vie
intérieure du parti sous l’angle exclusif de la commodité des
gouvernants. Dès 1922, sa santé s’étant momentanément améliorée, Lénine
s’effraya de la croissance menaçante de la bureaucratie et prépara une
offensive contre la fraction Staline, devenue le pivot de l’appareil du
parti avant de s’emparer de celui de l’État. La seconde attaque du mal,
puis la mort, ne lui donnèrent pas la possibilité de mesurer ses forces
à celles de la réaction.
Tous les efforts de
Staline, avec lequel marchaient à ce
moment Zinoviev et Kamenev, tendirent désormais à
libérer l’appareil du parti du contrôle des membres.
Staline fut, dans cette lutte pour la « stabilité »
du comité central, plus conséquent et plus ferme que ses alliés. Il
n’avait pas à se détourner des problèmes internationaux dont il ne
s’était jamais occupé. La mentalité petite-bourgeoise de la nouvelle
couche dirigeante était la sienne propre. Il croyait profondément que
la construction du socialisme était d’ordre national et administratif.
Il considérait l’Internationale communiste comme un mal nécessaire dont
il fallait, autant que faire se pouvait, tirer parti à des fins de
politique étrangère. Le parti n’avait de prix à ses yeux que comme la
base obéissante des bureaux.
En même
temps que la théorie du socialisme
dans un seul pays, une autre théorie fut formulée à l’usage de la
bureaucratie, selon laquelle, pour le bolchevisme, le comité central
est tout, le parti rien. Cette seconde théorie fut en
tout cas réalisée avec plus de succès que la première. Mettant à profit
la mort de Lénine, la bureaucratie commença la campagne de recrutement
dite de la « promotion de Lénine ». Les portes du
parti, jusqu’alors bien gardées, s’ouvrirent toutes grandes :
les ouvriers, les employés, les fonctionnaires s’y engouffrèrent en
masse.
Politiquement,
il s’agissait de résorber
l’avant-garde révolutionnaire dans un matériel humain dépourvu
d’expérience et de personnalité, mais accoutumé en revanche à obéir aux
chefs. Ce dessein réussit. En libérant la bureaucratie
du contrôle de l’avant-garde prolétarienne, la « promotion de
Lénine » porta un coup mortel au parti de Lénine. Les bureaux
avaient conquis l’indépendance qui leur était nécessaire. Le
centralisme démocratique fit place au centralisme bureaucratique. Les
services du parti furent radicalement remaniés du haut en bas.
L’obéissance devint la principale vertu du bolchevik. Sous le drapeau
de la lutte contre l’opposition, on se mit à remplacer les
révolutionnaires par des fonctionnaires. L’histoire du parti
bolchevique devint celle de sa prompte dégénérescence.
La signification
politique de la lutte en cours
s’obscurcissait pour beaucoup du fait que les dirigeants des trois
tendances, la droite, le centre et la gauche, appartenaient à un seul
état-major, celui du Kremlin, le bureau politique : les
esprits superficiels croyaient à des rivalités personnelles, à la lutte
pour la « succession » de Lénine. Mais, sous une
dictature de fer, les antagonismes sociaux ne pouvaient en réalité se
manifester, au début, qu’à travers les institutions du parti
gouvernant. Bien des thermidoriens sortirent du parti jacobin dont
Bonaparte commença par être un des adhérents ; et ce fut parmi
les anciens jacobins que le Premier consul et, par la suite, l’empereur
des Français trouva ses serviteurs les plus fidèles. Les temps changent
et les jacobins, y compris ceux du XXe
siècle, changent avec les temps.
Du bureau politique du
temps de Lénine, il ne reste que
Staline : deux de ses membres, Zinoviev et Kamenev, qui furent
pendant les longues années d’émigration les collaborateurs les plus
intimes de Lénine, purgent, au moment où j’écris, une peine de dix
années de réclusion pour un crime qu’ils n’ont pas commis ;
trois autres, Rykov, Boukharine et Tomski sont tout à fait écartés du
pouvoir, bien qu’on ait récompensé leur résignation en leur accordant
des fonctions de second plan ; enfin, l’auteur de ces lignes
est banni. La veuve de Lénine, Kroupskaïa, est tenue en suspicion,
n’ayant pas su, quels qu’aient été ses efforts dans ce sens, s’adapter
à Thermidor.
Les membres actuels du
bureau politique ont occupé dans
l’histoire du parti bolchevique des places secondaires. Si quelqu’un
avait prophétisé leur élévation dans les premières années de la
révolution, ils en eussent été stupéfaits eux-mêmes. La règle selon
laquelle le bureau politique a toujours raison, et que personne ne
saurait en tout cas avoir raison contre lui, n’en est appliquée qu’avec
plus de rigueur. Mais le bureau politique lui-même ne saurait avoir
raison contre Staline qui, ne pouvant se tromper, ne peut par
conséquent avoir raison contre lui-même.
La revendication du
retour du parti à la démocratie fut
en son temps la plus obstinée et la plus désespérée des revendications
de tous les groupements d’opposition. La plate-forme de l’opposition de
gauche de 1927 exigeait l’introduction dans le code pénal d’un article
« punissant comme un crime grave contre l’État toute
persécution directe ou indirecte d’un ouvrier en raison de critiques
qu’il aurait formulées... » On trouva plus tard dans le code
pénal un article à appliquer à l’opposition.
De la démocratie du
parti, il ne reste que des souvenirs
dans la mémoire de la vieille génération. Avec elle, la démocratie des
soviets, des syndicats, des coopératives, des organisations sportives
et culturelles s’est évanouie. La hiérarchie des
secrétaires domine tout et tous. Le régime avait acquis
un caractère totalitaire plusieurs années avant que le terme ne nous
vint d’Allemagne.
« A l’aide des
méthodes démoralisantes qui
transforment les communistes pensants en automates, tuent la volonté,
le caractère, la dignité humaine », écrivait Rakovsky en 1928,
« la coterie gouvernante a su devenir une oligarchie
inamovible et inviolable ; et elle s’est substituée à la
classe et au parti. » Depuis que ces lignes indignées ont été
écrites, la dégénérescence a fait d’immenses progrès. La Guépéou[7],est
devenu le facteur décisif de la vie intérieure du parti. Si Molotov a
pu, en mars 1936, se féliciter devant un journaliste français de ce que
le parti gouvernant ne connaisse plus de luttes fractionnelles, c’est
uniquement parce que les divergences de vues y sont désormais réglées
par l’intervention mécanique de la police politique. Le vieux parti
bolchevique est mort, aucune force ne le ressuscitera.
Parallèlement à la
dégénérescence politique du parti
s’accentuait la corruption d’une bureaucratie échappant à tout
contrôle. Appliqué au gros fonctionnaire privilégié, le mot
« sovbour » — bourgeois soviétique — entra de bonne
heure dans le vocabulaire ouvrier. Avec la Nep, les tendances
bourgeoises bénéficièrent d’un terrain plus favorable. Lénine
mettait en garde le XIe
congrès du parti, en mars 1922, contre la corruption des milieux
dirigeants. Il est plus d’une fois arrivé dans
l’histoire, disait-il, que le vainqueur ait adopté la civilisation du
vaincu, si celle-ci était supérieure. La culture de la bourgeoisie et
de la bureaucratie russes était misérable, sans doute. Mais,
hélas ! les nouvelles couches dirigeantes le cèdent encore à
cette culture-là.
« Quatre mille
sept cents communistes
responsables dirigent à Moscou la machine gouvernementale. Qui dirige
et qui est dirigé ? Je doute fort qu’on puisse dire que ce
sont les communistes qui dirigent... » Lénine n’eut plus à
prendre la parole dans les congrès du parti. Mais toute sa pensée, dans
les derniers mois de sa vie, fut tendue vers la nécessité de prémunir
et d’armer les ouvriers contre l’oppression, l’arbitraire et la
corruption bureaucratiques. Il ne lui avait été donné cependant que
d’observer les premiers symptômes du mal.
Christian Rakovsky,
l’ancien président du Conseil des
commissaires du peuple d’Ukraine, qui fut plus tard ambassadeur des
Soviets à Londres et à Paris, se trouvant en déportation, envoya en
1928 à ses amis une courte étude sur la bureaucratie à laquelle nous
avons déjà emprunté quelques lignes plus haut, car elle reste ce qui a
été écrit de mieux sur ce sujet .
« Dans l’esprit de
Lénine et dans tous nos esprits, écrit
Rakovsky, l’objet de la direction du parti était précisément de
préserver le parti et la classe ouvrière de l’action dissolvante des
privilèges, des avantages et des faveurs propres au pouvoir, de les
préserver de tout rapprochement avec les restes de l’ancienne noblesse
et de l’ancienne petite bourgeoisie, de l’influence démoralisante de la
Nep, de la séduction des mœurs bourgeoises et de leur idéologie... Il
faut dire franchement, nettement, bien haut, que cette tâche, les
bureaux du parti ne l’ont point remplie, qu’ils ont fait preuve dans
leur double rôle de préservation et d’éducation d’une incapacité
complète, fait banqueroute, manqué au devoir... »
Il est vrai que
Rakovsky, brisé par la répression
bureaucratique, a par la suite renié ses critiques. Mais le
septuagénaire Galilée fut contraint, dans les tenailles de la Sainte
Inquisition, d’abjurer le système de Copernic, ce qui n’empêcha pas la
terre de tourner. Nous ne croyons pas à l’abjuration du sexagénaire
Rakovsky, car il a lui-même fait plus d’une fois l’analyse impitoyable
d’abjurations de ce genre. Mais sa critique politique a trouvé dans les
faits objectifs une base beaucoup plus sûre que dans la fermeté
subjective de son auteur.
La
conquête du pouvoir
ne modifie pas seulement l’attitude du prolétariat envers les autres
classes, elle change aussi sa structure intérieure. L’exercice du
pouvoir devient la spécialité d’un groupement social déterminé, qui
tend avec d’autant plus d’impatience à trancher sa propre
« question sociale » qu’il a une idée plus haute de
sa mission. « Dans l’Etat prolétarien, où l’accumulation
capitaliste n’est pas permise aux membres du parti dirigeant, la
différenciation est d’abord fonctionnelle, puis elle devient sociale.
Je ne dis pas qu’elle devienne une différenciation de classe, je dis
qu’elle devient une différenciation sociale... » Rakovsky
explique : « La position sociale du communiste qui a
à sa disposition une auto, un bon logement, des congés réguliers et qui
reçoit le maximum d’appointements fixé par le parti diffère de celle du
communiste qui, travaillant dans les houillères, gagne de 50 à 60
roubles par mois. »
Énumérant les causes de
la dégénérescence des jacobins
au pouvoir, l’enrichissement, les fournitures de l’État, etc., Rakovsky
cite une curieuse remarque de Babeuf sur le rôle joué dans cette
évolution par les femmes de la noblesse, très recherchées des jacobins.
« Que faites-vous, s’exclame Babeuf, lâches
plébéiens ? Elles vous embrassent aujourd’hui, elles vous
égorgeront demain. » Le recensement des épouses des
dirigeants, en U.R.S.S., donnerait un tableau analogue.
Sosnovsky, journaliste soviétique connu, indiquait le rôle du
« facteur auto-garage » dans la formation de la
bureaucratie. Il est vrai que, avec Rakovsky, Sosnovsky s’est repenti
et est revenu de Sibérie. Les mœurs de la bureaucratie n’en ont pas été
améliorées. Au
contraire, le repentir d’un Sosnovsky prouve les progrès de la
démoralisation.
Les vieux articles de
Sosnovsky, qui passaient naguère
de mains en mains à l’état de manuscrits, contiennent précisément
d’inoubliables épisodes de la vie des nouveaux dirigeants montrant bien
à quel point les vainqueurs se sont assimilé les mœurs des vaincus.
Sans revenir aux années révolues — Sosnovsky ayant en 1934 troqué
définitivement son fouet contre une lyre —, bornons-nous à des exemples
récents empruntés à la presse soviétique, en choisissant non les
« abus », mais les faits ordinaires, officiellement
admis par l’opinion publique.
Le directeur d’une usine
moscovite, communiste connu, se
félicite dans la Pravda du développement culturel de son entreprise. Un
mécanicien lui téléphone : « M’ordonnez-vous
d’arrêter le martin ou de patienter ? » —
« Je réponds, dit-il, attends un moment... » Le
mécanicien lui parle avec déférence, le directeur tutoie le mécanicien.
Et ce dialogue indigne, impossible dans un pays capitaliste civilisé,
le directeur le relate lui-même comme tout à fait banal ! La
rédaction n’y fait pas d’objections, ne remarquant rien ; les
lecteurs ne protestent pas, ayant l’habitude. Ne nous étonnons pas non
plus : aux audiences solennelles du Kremlin, les
« chefs » et les commissaires du peuple tutoient
leurs subordonnés, directeurs d’usines, présidents de kolkhozes,
contremaîtres et ouvrières invités pour être décorés. Comment ne pas se
rappeler que l’un des mots d’ordre révolutionnaires les plus populaires
sous l’ancien régime exigeait la fin du tutoiement des subordonnés par
les chefs ?
Étonnants par leur
sans-gêne seigneurial, les dialogues
des dirigeants du Kremlin avec le « peuple »
attestent sans erreur possible qu’en dépit de la révolution d’Octobre,
de la nationalisation des moyens de production, de la collectivisation
et de la « liquidation des koulaks en tant que
classe », les rapports entre les hommes, et ce, tout au sommet
de la pyramide soviétique, loin de s’élever jusqu’au socialisme,
n’accèdent pas encore sous bien des rapports au niveau du capitalisme
cultivé. Un très grand pas en arrière a été fait dans cet important
domaine au cours des dernières années, le Thermidor soviétique qui a
donné à une bureaucratie peu cultivée une indépendance complète,
soustraite à tout contrôle, et aux masses la fameuse directive du
silence et de l’obéissance, étant incontestablement la cause des
récidives de la vieille barbarie russe.
Nous ne songeons pas à
opposer à l’abstraction dictature
l’abstraction démocratie pour peser leurs qualités respectives sur les
balances de la raison pure. Tout est relatif en ce monde ou il n’est de
permanent que le changement. La dictature du parti bolchevique fut dans
l’histoire l’un des instruments les plus puissants du progrès. Mais
ici, comme dit le poète, Vernunft wird Unsinn, wohltat Plage[8]..
L’interdiction des partis d’opposition entraîna l’interdiction des
fractions ; l’interdiction des fractions aboutit à
l’interdiction de penser autrement que le chef infaillible. Le
monolithisme policier du parti eut pour conséquence l’impunité
bureaucratique, qui devint à son tour la cause de toutes les variétés
de démoralisation et de corruption.
LES
CAUSES
SOCIALES DE THERMIDOR
Nous avons défini le
Thermidor soviétique comme la
victoire de la bureaucratie sur les masses. Nous avons essayé de
montrer les conditions historiques de cette victoire. L’avant-garde
révolutionnaire du prolétariat fut en partie absorbée par les services
de l’État et peu à peu démoralisée, en partie détruite dans la guerre
civile, en partie éliminée et écrasée. Les masses fatiguées et déçues
n’avaient qu’indifférence pour ce qui se passait dans les milieux
dirigeants. Ces conditions, si importantes qu’elles soient, ne
suffisent nullement à nous expliquer comment la bureaucratie a réussi à
s’élever au-dessus de la société et à prendre pour longtemps en main
les destinées de celle-ci ; sa seule volonté eût été en tout
cas insuffisante ; la formation d’une nouvelle couche
dirigeante doit avoir des causes sociales plus profondes.
La lassitude des masses
et la démoralisation des cadres
ont aussi contribué au XVIIIe
siècle à la victoire des thermidoriens sur les jacobins. Mais un
processus organique et historique plus profond s’accomplissait sous ces
phénomènes, en réalité secondaires. Les jacobins avaient leur appui
dans les couches inférieures de la petite bourgeoisie, soulevées par la
puissante vague ; or la révolution du XVIIIe siècle,
répondant au
développement des forces productives, ne pouvait manquer d’amener enfin
au pouvoir la grande bourgeoisie. Thermidor ne fut qu’une des étapes de
cette évolution inévitable.
Quelle nécessité sociale
s’exprime donc dans le
Thermidor soviétique ?
Nous avons tenté dans un chapitre précédent de donner une explication
préalable du triomphe du gendarme. Force nous est de continuer ici
l’analyse des conditions du passage du capitalisme au socialisme et du
rôle qu’y joue l’État.
Confrontons une fois de
plus la prévision théorique et
la réalité. « Il est encore nécessaire de contraindre la
bourgeoisie », écrivait Lénine en 1917, traitant de la période
qui devait suivre la conquête du pouvoir, « mais l’organe de
la contrainte, c’est déjà la majorité de la population et non plus la
minorité, comme ce fut toujours le cas jusqu’à présent... En ce sens,
l’État commence à dépérir. »
En quoi s’exprime son
dépérissement ? D’abord
en ce qu’au lieu « d’institutions spéciales appartenant à la
minorité privilégiée » (fonctionnaires privilégiés,
commandement de l’armée permanente), la majorité peut elle-même
« remplir » les fonctions de coercition. Lénine
formule plus loin une thèse indiscutable sous sa forme
axiomatique : « Plus les fonctions du pouvoir
deviennent celles du peuple entier et moins ce pouvoir est
nécessaire. » L’abolition de la propriété
privée des moyens de production élimine la tâche principale de l’État
formé par l’histoire : la défense des privilèges de propriété
de la minorité contre la très grande majorité.
Le dépérissement de
l’État commence, d’après Lénine, dès
le lendemain de l’expropriation des expropriateurs, c’est-à-dire avant
que le nouveau régime ait pu aborder ses tâches économiques et
culturelles. Chaque succès dans l’accomplissement de ces tâches
signifie une nouvelle étape de la résorption de l’État dans la société
socialiste. Le degré de cette résorption est le meilleur indice de la
profondeur et de l’efficacité de l’édification socialiste.
On peut formuler le
théorème sociologique
suivant : la contrainte exercée
par les masses dans l’état ouvrier est directement proportionnelle aux
forces tendant à l’exploitation ou à la restauration capitaliste et inversement
proportionnelle à la solidarité sociale et au dévouement
commun au nouveau régime. La bureaucratie — en d’autres termes,
« les fonctionnaires privilégiés et le commandement de l’armée
permanente » — répond à une variété particulière de la
contrainte que les masses ne peuvent pas ou ne veulent pas appliquer et
qui s’exerce d’une façon ou d’une autre contre elles.
Si les soviets
démocratiques avaient conservé jusqu’à ce
jour leur force et leur indépendance, tout en demeurant tenus de
recourir à la coercition dans la même mesure qu’au cours des premières
années, ce fait eût suffi à nous inquiéter sérieusement. Quelle ne doit
pas être notre inquiétude en présence d’une situation où les soviets
des masses ont définitivement quitté la scène, cédant leurs fonctions
coercitives à Staline, Iagoda et Cie !
Et quelles fonctions coercitives !
Demandons-nous pour
commencer quelle est la cause
sociale de cette vitalité opiniâtre de l’Etat et par-dessus tout de sa
« gendarmisation ». L’importance de cette question
est par elle-même évidente : selon la réponse que nous lui
donnerons, nous devrons ou réviser radicalement nos idées
traditionnelles sur la société socialiste en général ou repousser tout
aussi radicalement les appréciations officielles sur l’U.R.S.S.
Prenons dans un numéro
récent d’un journal de Moscou la
caractéristique stéréotypée du régime soviétique actuel, l’une de ces
caractéristiques que l’on répète chaque jour et que les écoliers
apprennent par coeur. « Les classes parasites des
capitalistes, des propriétaires fonciers et des paysans riches sont à
jamais liquidées en U.R.S.S. où l’on a de la sorte mis fin pour
toujours à l’exploitation de l’homme par l’homme. Toute l’économie
nationale est devenue socialiste et le mouvement Stakhanov grandissant
prépare les conditions du passage du socialisme au
communisme. » (Pravda, 4 avril 1936). La presse mondiale de
l’Internationale communiste ne dit pas autre chose, comme de juste.
Mais si
l’on a mis fin « pour
toujours » à l’exploitation, si le pays est réellement engagé
dans la voie du communisme, c’est-à-dire dans la phase supérieure, il
ne reste à la société qu’à jeter bas, enfin, la camisole de force de
l’État. Au lieu de quoi — et c’est là un contraste à peine
concevable ! — l’État soviétique prend un aspect
bureaucratique et totalitaire.
On peut faire ressortir
la même contradiction fatale en
évoquant le sort du parti, La question se formule à peu près
ainsi : Pourquoi pouvait-on en 1917-21, quand
les anciennes classes dominantes résistaient encore les armes à la
main, quand les impérialistes du monde entier les soutenaient
effectivement, quand les koulaks armés sabotaient la défense et le
ravitaillement du pays, discuter librement, sans crainte, dans le
parti, de toutes les questions les plus graves de la
politique ?
Pourquoi ne peut-on pas
maintenant, après la fin de
l’intervention, la défaite des classes d’exploiteurs, les succès
incontestables de l’industrialisation, la collectivisation de la grande
majorité des paysans, admettre la moindre critique à l’adresse de
dirigeants inamovibles ? Pourquoi tout bolchevik qui
s’aviserait, conformément aux statuts du parti, de réclamer la
convocation d’un congrès serait-il aussitôt exclu ? Tout
citoyen qui émettrait tout haut des doutes sur l’infaillibilité de
Staline serait aussitôt traité à peu près comme un comploteur
terroriste. D’où vient cette terrible, cette monstrueuse, cette
intolérable puissance de la répression et de l’appareil
policier ?
La théorie
n’est pas une lettre de change
que l’on puisse à tout moment faire acquitter. Si elle s’est trouvée en
défaut, il convient de la réviser ou de combler ses lacunes.
Dévoilons les forces sociales réelles qui ont fait naître la
contradiction entre la réalité soviétique et le marxisme traditionnel. On
ne peut pas, en tout cas, errer dans les ténèbres en répétant les
phrases rituelles, peut-être utiles au prestige des chefs, mais qui
soufflettent la réalité vivante. Nous le verrons à
l’instant grâce à un exemple convaincant.
Le président du conseil
des commissaires du peuple
déclarait en janvier 1936 à l’Exécutif : « L’économie
nationale est devenue socialiste (applaudissements). Sous ce rapport,
nous avons résolu le problème de la liquidation des classes
(applaudissements) ». Le passé nous laisse pourtant encore des
« éléments foncièrement hostiles », débris des
classes autrefois dominantes. On trouve en outre parmi les travailleurs
des kolkhozes, les fonctionnaires de l’État, parfois même parmi les
ouvriers, de « minuscules spéculateurs », des
« dilapidateurs des biens de l’Etat et des
kolkhozes », des « colporteurs de potins
antisoviétiques » etc. De là la nécessité d’affermir encore la
dictature. Contrairement à ce qu’attendait Engels, l’État ouvrier, au
lieu de « s’assoupir » doit devenir de plus en plus
vigilant.
Le tableau peint par le
chef de l’État soviétique serait
au plus haut point rassurant s’il ne recélait une contradiction
mortelle. Le socialisme s’est définitivement installé dans le
pays : « sous ce rapport » les classes sont
anéanties (si elles le sont sous ce rapport, elles le sont aussi sous
tout autre). Sans doute l’harmonie sociale est-elle çà et là troublée
par les scories et débris du passé. On ne peut tout de même pas penser
que des gens dispersés, privés de pouvoir et de propriété, rêvant de la
restauration du capitalisme, puissent avec de « minuscules
spéculateurs » (ce ne sont pas même des spéculateurs tout
court !) renverser la société sans classes. Tout est,
semble-t-il, pour le mieux. Mais encore une fois, pourquoi dans ce cas
la dictature d’airain de la bureaucratie ?
Les rêveurs
réactionnaires disparaissent peu à peu, il
faut le croire. Des soviets archidémocratiques se chargeraient bien de
« minuscules spéculateurs » et de
« cancaniers ». « Voyons ne sommes pas des
utopistes », répliquait Lénine en 1917 aux théoriciens
bourgeois et réformistes de l’État bureaucratique, « nous
ne contestons nullement la possibilité et l’inéluctabilité d’excès
commis par des individus et aussi la nécessité de réprimer ces excès...
Mais point n’est besoin à cette fin d’un appareil spécial de
répression ; le peuple armé y suffira avec autant d’aisance et
de facilité qu’une foule civilisée sépare des hommes en train de se
battre ou ne laisse pas insulter une femme. »
Ces paroles paraissent avoir été destinées à réfuter les considérations
de l’un des successeurs de Lénine à la tête de l’État.
On étudie Lénine dans
les écoles de l’U.R.S.S., mais
visiblement pas au Conseil des commissaires du peuple. Ou bien la
décision pour laquelle un Molotov emploie sans y réfléchir les
arguments contre lesquels Lénine dirigeait son arme acérée ne
s’expliquerait pas. Flagrante contradiction entre le fondateur et les
épigones ! Alors que Lénine tenait pour possible, sans
appareil bureaucratique, la liquidation des classes d’exploiteurs,
Molotov, pour justifier après la liquidation des classes l’étouffement
de toute initiative populaire par la machine bureaucratique, ne trouve
rien de mieux que d’invoquer les « débris » des
classes liquidées !
Mais il devient d’autant
plus difficile de se nourrir de
ces « débris » que, de l’aveu des représentants
autorisés de la bureaucratie, les ennemis de classe d’hier sont
assimilés avec succès par la société soviétique. Postychev, l’un des
secrétaires du comité central, disait en avril 1936 au congrès des
Jeunesses communistes : « De nombreux saboteurs se
sont sincèrement repentis... et ont rejoint les rangs du peuple
soviétique... » Vu le succès de la collectivisation,
« les enfants des koulaks ne doivent pas payer pour leurs
parents ». Ce n’est pas tout ; « Le koulak
lui-même ne croit sans doute plus aujourd’hui pouvoir recouvrer sa
situation d’exploiteur au village. » Ce n‘est pas sans raison
que le gouvernement a commencé l’abolition des restrictions légales
résultant des origines sociales !
Mais si les affirmations
de Postychev, approuvées sans
réserve par Molotov, ont un sens, ce ne peut être que
celui-ci : la bureaucratie est devenue un monstrueux
anachronisme et la contrainte étatique n’a plus d’objet sur la terre
des soviets. Ni Molotov ni Postychev n’admettent cependant cette
conclusion rigoureusement logique. Ils préfèrent garder
le pouvoir, fût-ce en se contredisant.
En réalité, ils ne
peuvent pas y renoncer. En termes
objectifs : la société soviétique actuelle ne peut pas se
passer de l’État, et même — dans une certaine mesure — de la
bureaucratie. Et ce ne sont pas les misérables restes du passé, mais
les puissantes tendances du présent qui créent cette situation. La
justification de l’État soviétique, considéré comme un mécanisme de
contrainte, c’est que la période transitoire actuelle est encore pleine
de contradictions sociales qui, dans le domaine de la consommation — le
plus familier et le plus sensible à tout le monde — revêtent un
caractère extrêmement grave, menaçant à tout moment de se faire jour
dans le domaine de la production. La victoire du socialisme ne peut dès
lors être dite ni définitive ni assurée.
L’autorité
bureaucratique a pour base la
pauvreté en articles de consommation et la lutte contre tous qui en
résulte. Quand il y a assez de marchandises au magasin,
les chalands peuvent venir à tout moment. Quand il y a peu de
marchandises, les acheteurs sont obligés de faire la queue à la porte.
Sitôt que la queue devient très longue, la présence d’un agent de
police s’impose pour le maintien de l’ordre. Tel est le point de départ
de la bureaucratie soviétique. Elle « sait » à qui
donner et qui doit patienter.
L’amélioration de la
situation matérielle et culturelle
devrait, à première vue, amoindrir la nécessité des privilèges,
rétrécir le domaine du « droit bourgeois » et par là
même dérober le sol sous les pieds de la bureaucratie, gardienne de ces
droits. Mais c’est l’inverse qui s’est produit :
l’accroissement des forces productives s’est accompagné jusqu’ici d’un
développement extrême de toutes les formes de l’inégalité et des
privilèges et aussi de la bureaucratie. Et ce n’est pas non plus sans
raison.
Le régime soviétique a
incontestablement eu dans sa
première période un caractère beaucoup plus égalitaire et moins
bureaucratique qu’aujourd’hui. Mais son égalité était
celle de la misère commune. Les ressources du pays
étaient si restreintes qu’elles ne permettaient pas de détacher des
masses des milieux tant soit peu privilégiés. Le salaire
« égalitaire », en supprimant le stimulant
individuel, devenait un obstacle au développement des forces
productives. L’économie soviétique devait sortir quelque peu de son
indigence pour que l’accumulation de ces matières grasses que sont les
privilèges devint possible. L’état actuel de la production est encore
très loin d’assurer à tous le nécessaire.
Mais il permet déjà
d’accorder des avantages importants
à la minorité et de faire de l’inégalité un aiguillon pour la majorité.
Telle est la raison première pour laquelle l’accroissement de la
production a jusqu’ici renforcé les traits bourgeois et non socialistes
de l’État.
Cette raison n’est pas
la seule. A côté du facteur
économique qui commande dans la phase présente de recourir aux méthodes
capitalistes de rémunération du travail, agit le facteur politique
incarné par la bureaucratie elle-même. De par sa nature, celle-ci crée
et défend des privilèges. Elle surgit tout au début comme l’organe
bourgeois de la classe ouvrière. Établissant et maintenant les
privilèges de la minorité, elle s’attribue naturellement la meilleure
part : celui qui distribue les biens ne s’est encore jamais
lesé. Ainsi nait du besoin de la société un organe qui, dépassant de
beaucoup sa fonction sociale nécessaire, devient un facteur autonome et
en même temps la source de grands dangers pour tout l’organisme social.
La signification du
Thermidor soviétique commence à se
préciser devant nous. La pauvreté et l’inculture des masses se
concrétisent de nouveau sous les formes menaçantes du chef armé d’un
puissant gourdin. Congédiée et flétrie autrefois, la bureaucratie est,
de servante de la société, devenue maîtresse. En le devenant, elle
s’est, socialement et moralement, éloignée à tel point des masses
qu’elle ne peut plus admettre aucun contrôle sur ses actes et sur ses
revenus.
La peur, mystique au
premier abord, de la bureaucratie
en présence de « minuscules spéculateurs, de gens sans
scrupules et des cancaniers » trouve là son explication
naturelle. N’étant pas encore en mesure de satisfaire les besoins
élémentaires de la population, l’économie soviétique engendre à chaque
pas des tendances à la spéculation et à la fraude intéressée.
D’autre part, les
privilèges de la nouvelle aristocratie
incitent les masses à prêter l’oreille aux « rumeurs
antisoviétiques », c’est-à-dire à toute critique, serait-elle
formulée à mi-voix, des autorités arbitraires et insatiables. Il ne
s’agit donc pas des fantômes du passé, des restes de ce qui n’est plus,
en un mot de la neige de l’an dernier, mais de nouvelles et puissantes
tendances, sans cesse renaissantes, à l’accumulation personnelle. Le
premier afflux de bien-être, fort modeste, a, précisément à cause de sa
faiblesse, non affaibli mais fortifié ces tendances centrifuges.
Les non-privilégiés
cependant ont senti s’accroître le
sourd désir de modérer sans ménagement les appétits des nouveaux
notables. La lutte sociale s’aggrave de nouveau. Telles sont les
sources de la puissance de la bureaucratie. Ce sont aussi celles des
périls qui menacent cette puissance.
Trotsky
1936
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