TROTSKY
LA RÉVOLUTION
TRAHIE
EXTRAITS
7
L’acroissement des
inégalités
et des antagonismes
sociaux
MISERE, LUXE, SPÉCULATION
Après avoir commencé par
la « répartition socialiste », le pouvoir des soviets
se vit obligé, en 1921, de faire appel au marché. L’extrême pénurie des
ressources à l’époque du premier plan quinquennal mena de nouveau à la
répartition étatisée ou au renouvellement de l’expérience du communisme
de guerre sur une plus large échelle. Cette base aussi se révéla
insuffisante. En 1935, le système de la répartition planifiée céda de
nouveau la place au commerce. Il apparut par deux fois que les méthodes
vitales de la répartition des produits dépendent plus du niveau de la
technique et des ressources matérielles données que des formes de la
propriété.
L’augmentation du
rendement du travail, due plus particulièrement au salaire aux pièces,
promet un accroissement de la masse des marchandises et une baisse des
prix, d’ou résulterait pour la population une augmentation de
bien-être. Ce n’est là qu’un aspect du problème et que l’on a pu
observer, comme on sait, sous l’ancien régime, à l’époque de son essor
économique. Les phénomènes et les processus sociaux doivent être
considérés dans leurs rapports et leur interdépendance. L’augmentation
du rendement du travail sur les bases de la circulation des
marchandises signifie aussi un accroissement de l’inégalité.
L’augmentation du bien-être des couches dirigeantes commence à dépasser
sensiblement celle du bien-être des masses. Pendant que l’État
s’enrichit, on voit la société se différencier.
Par les conditions de la
vie quotidienne, la société soviétique se divise dès à présent en une
minorité privilégiée et assurée du lendemain et une majorité végétant
dans la misère, cette inégalité provoquant aux deux pôles opposés des
contrastes saisissants. Les produits destinés à la consommation des
masses sont, d’habitude, en dépit de leurs prix élevés, de fort basse
qualité, et plus on s’éloigne du centre plus il est malaisé de se les
procurer. Dans ces conditions, la spéculation et aussi le vol
deviennent des fléaux et, s’ils complétaient hier la répartition
planifiée, ils apportent aujourd’hui un correctif au commerce
soviétique.
Les « amis de
l’U.R.S.S. » ont l’habitude de noter leurs impressions les
yeux fermés et les oreilles bouchées. On ne saurait compter sur eux.
Les ennemis, eux, répandent quelquefois des calomnies. Consultons la
bureaucratie elle-même. N’étant pas sa propre ennemie, les accusations
qu’elle porte contre elle-même, toujours motivées par des besoins
urgents et pratiques, méritent infiniment plus de créance que ses
fréquentes et bruyantes vantardises.
Le plan industriel pour
1935 a été, on le sait, dépassé. Mais en ce qui concerne la
construction des logements, il n’a été exécuté que dans la mesure de
55,7% ; et c’est la construction des habitations ouvrières qui
est la plus, lente, la plus défectueuse, la plus négligée. Les paysans
des kolkhozes vivent comme par le passé dans les isbas, avec leurs
veaux et leurs blattes. D’autre part, les notables soviétiques se
plaignent de ce qu’il n’y ait pas toujours dans les habitations
construites à leur intention de « chambre de bonne ».
Tout régime s’exprime
dans son architecture et ses monuments. L’époque soviétique actuelle
est caractérisée par les palais et les maisons des soviets construits
en grand nombre, vrais temples de la bureaucratie (coûtant parfois des
dizaines de millions), par des théâtres bâtis à grands frais, par des
maisons de l’armée rouge, clubs militaires principalement réservés aux
officiers, par un métro luxueux à l’usage de ceux qui peuvent se le
paver, alors que la construction des habitations
ouvrières, fussent-elles du type des casernes, est invariablement et
terriblement en retard.
Des succès réels ont été
obtenus dans les voies ferrées. Le simple citoyen soviétique n’y a pas
gagné grand-chose. D’innombrables mandements de chefs dénoncent à tout
moment « la malpropreté des wagons et des locaux ouverts au
public », la « révoltante incurie des services de
voyageurs », le « nombre considérable des abus, des
vols, des escroqueries à l’occasion de la vente des billets... la
dissimulation des places libres à des fins de spéculation, les
pots-de-vin... le vol des bagages en cours de route ». Ces
faits « déshonorent les transports
socialistes » ! A la vérité, les transports
capitalistes les considèrent eux aussi comme des crimes ou des délits
de droit commun. Les plaintes répétées de notre éloquent administrateur
témoignent à n’en pas douter de l’insuffisance des moyens de transport
pour la population, de la pénurie extrême des articles confiés aux
transports et, enfin, du cynique dédain professé par les dirigeants des
chemins de fer, comme par tous les autres, à l’égard du simple mortel.
Quant à elle-même, la bureaucratie sait fort bien se faire servir sur
terre, sur eau, dans les airs, ce qu’atteste le grand nombre de
wagons-salons, de trains spéciaux et de bateaux dont elle dispose, tout
en les remplaçant de plus en plus par des autos et des avions, plus
confortables.
Caractérisant les succès
de l’industrie soviétique, le représentant du comité central à
Léningrad, Jdanov, applaudi par un auditoire directement intéressé, lui
promet que « l’année prochaine, ce ne sera pas dans les
modestes Ford d’aujourd’hui, mais dans des limousines que nos
activistes se rendront aux assemblées ». La technique
soviétique, dans la mesure où elle se tourne vers l’homme, s’efforce
avant tout de satisfaire les besoins accrus de la minorité privilégiée.
Les tramways - là où il y en a - sont bondés comme par le passé.
Quand le commissaire du
peuple à l’industrie alimentaire, Mikoyan, se flatte de ce que les
qualités inférieures de bonbons soient peu à peu éliminées au profit
des qualités supérieures et de ce que « nos femmes »
exigent de meilleurs parfums, cela signifie seulement que l’industrie
s’adapte, par suite du retour au commerce, à des consommateurs plus
qualifiés. Telle est la loi du marché, où les femmes de personnages
haut placés ne sont pas les moins influentes. On apprend en même temps
que 68 coopératives sur 95 inventoriées eu Ukraine (1935) n’ont pas de
bonbons du tout et que, de façon générale, la demande de confiserie
n’est satisfaite que dans la proportion de 15% et ce à l’aide des plus
basses qualités. Les Izvestia déplorent que « les fabriques ne
tiennent pas compte des exigences du consommateur » - quand il
s’agit, naturellement, d’un consommateur capable de se défendre.
L’académicien Bach,
posant la question du point de vue de la chimie organique, trouve que
« notre pain est parfois d’une qualité détestable ».
Les ouvriers et les ouvrières non initiés aux mystères de la
fermentation sont bien de cet avis ; à la différence de
l’honorable académicien, ils n’ont pas, toutefois, la faculté de donner
leur appréciation dans la presse.
Le trust de la
confection de Moscou fait de la publicité pour des modèles de robes de
soie dessinés à la Maison des modèles : mais en province et
même dans les grands centres industriels les ouvriers ne peuvent pas se
procurer sans faire la queue une chemise d’indienne. On en manque comme
auparavant ! Il est beaucoup plus difficile
d’assurer le nécessaire au grand nombre que le superflu à quelques-uns.
Toute l’histoire le démontre.
Énumérant ses
acquisitions, Mikoyan nous fait savoir que « l’industrie de la
margarine est nouvelle ». L’ancien régime n’en avait pas,
c’est vrai. N’en concluons pas que la situation ait empiré :
le beurre, le peuple ne le voyait pas plus alors qu’aujourd’hui. Mais
l’apparition d’un succédané signifie en tout cas qu’il y a en U.R.S.S.
deux classes de consommateurs : l’une qui préfère le beurre et
l’autre qui s’accommode de margarine. « Nous fournissons à
volonté le gros tabac en grains, la makhorka », déclare
Mikoyan, oubliant d’ajouter que ni en Europe ni en Amérique on ne
consomme de tabac d’aussi triste qualité.
L’une des manifestations
les plus frappantes, pour ne pas dire les plus provocantes, de
l’inégalité, c’est l’ouverture à Moscou et dans d’autres villes
importantes de magasins vendant des marchandises de qualité supérieure
et portant le nom très expressif, quoique étranger, de
« luxe » (« liouks »). Mais les
plaintes incessantes pour vols dans les épiceries de Moscou et de la
province montrent qu’il n’y a de produits que pour la minorité et que
tout le monde voudrait pourtant se nourrir...
L’ouvrière qui a un
enfant est liée au régime social et son critère « de
consommation », comme disent dédaigneusement les gros
personnages, très attentifs eux-mêmes à leur propre consommation, est
en définitive celui qui décide. Dans le conflit entre la bureaucratie
et l’ouvrière, nous nous rangeons avec Marx et Lénine du côté de
l’ouvrière contre le bureaucrate qui exagère les résultats acquis,
camoufle les contradictions et bâillonne l’ouvrière.
Admettons que la
margarine et le tabac en grains soient aujourd’hui tristement
nécessaires. Point n’est besoin en ce cas de se flatter et de farder la
réalité. Des limousines pour les « activistes », de
bons parfums pour « nos femmes », de la margarine
pour les ouvriers, des magasins de luxe pour les privilégiés, la seule
image des mets fins exposés à la vitrine pour la plèbe, ce
socialisme-là ne saurait être aux yeux des masses qu’un capitalisme
retourné. Appréciation qui n’est pas si fausse. Sur le terrain de la
« misère socialisée », la lutte pour le nécessaire
menace de ressusciter « tout l’ancien fatras » et le
ressuscite partiellement à chaque pas.
Le marché d’aujourd’hui
diffère de celui de la Nep (1921-1928) en ce qu’il doit se développer
sans intermédiaires ni commerce privé, mettant face à face les
organisations de l’État, les coopératives, les kolkhozes et les
citoyens. Mais il n’en est ainsi qu’en principe. L’accroissement rapide
du commerce de détail (État et coopératives) doit le porter à 100
milliards de roubles en 1936. Le commerce des kolkhozes, qui est de 16
milliards en 1935, doit s’accroître sensiblement cette année. Il est
malaisé de dire quelle place revient au sein et à côté de ce chiffre
d’affaires aux intermédiaires illégaux et semi-illégaux.
Une place nullement
insignifiante, en tout cas ! De même que les cultivateurs, les
kolkhozes et, surtout, certains membres des kolkhozes sont enclins à
recourir aux intermédiaires. Les artisans, les coopérateurs, les
industries locales traitant avec les paysans suivent la même voie. Il
apparaît parfois et soudainement, que le commerce de la viande, du
beurre, des œufs, dans tout un grand rayon, est tombé aux mains des
« mercantis ». Les articles les plus nécessaires,
tels que le sel, les allumettes, la farine, le pétrole, qu’on trouve en
abondance dans les stocks de l’État, font défaut des semaines et des
mois durant dans les coopératives rurales bureaucratisées ; il
est clair que les paysans se les procurent ailleurs. La presse
soviétique mentionne à tout moment les revendeurs, comme s’il allait de
soi qu’il en faille.
Les autres aspects de
l’initiative et de l’accumulation privées jouent visiblement un moindre
rôle. Les cochers possédant un attelage et les artisans indépendants
sont, comme le cultivateur indépendant, à peine tolérés. De nombreuses
échoppes de réparations appartenant à des particuliers existent à
Moscou et on ferme les yeux parce qu’elles comblent d’importantes
lacunes. Un nombre infiniment plus grand de particuliers travaille sous
les fausses enseignes des artels (associations) et des coopératives ou
se met à l’abri dans les kolkhozes. Et le service des recherches
criminelles, comme s’il se plaisait à faire ressortir les lézardes de
l’économie, arrête de temps à autre à Moscou, comme
spéculatrices, de pauvres femmes affamées qui vendent les bérets
qu’elles ont elles-mêmes tricotés ou les chemises d’indienne qu’elles
ont cousues.
« La base de la
spéculation est détruite dans notre pays », proclamait Staline
(automne 1935), « et si nous avons encore des mercantis, cela
ne s’explique que par l’insuffisante vigilance de classe des ouvriers
et par le libéralisme de certaines instances soviétiques à l’égard des
spéculateurs. » Voilà bien le raisonnement bureaucratique
idéal ! La base économique de la spéculation est-elle
anéantie ? En ce cas, point n’est besoin de vigilance. Si, par
exemple, l’État pouvait fournir aux citoyens des coiffures en nombre
suffisant, quel besoin y aurait-il d’arrêter les malheureuses
marchandes des rues ? On doute du reste qu’il soit nécessaire
de les emprisonner même dans l’état actuel des choses.
Les catégories de
l’initiative privée que nous avons énumérées ne sont à redouter en
elles-mêmes ni par la quantité ni par l’ampleur des affaires. On ne
peut tout de même pas craindre l’attaque des remparts de la propriété
étatisée par des voituriers, des marchandes de bérets, des horlogers et
des revendeurs d’œufs ! Mais la question ne se résout pas à
l’aide des seules proportions arithmétiques. La profusion et la variété
des spéculateurs de toutes sortes surgissant, à la moindre tolérance
administrative, comme des taches de fièvre sur un corps malade
attestent la constante pression des tendances petites-bourgeoises. Le
degré de nocivité de ces bacilles de spéculation pour l’avenir
socialiste est déterminé par la capacité générale de résistance de
l’organisme économique et politique du pays.
L’état d’esprit et la
conduite des ouvriers et des travailleurs des kolkhozes, c’est-à-dire
90% environ de la population, sont déterminés au premier chef par les
modifications de leur salaire réel. Mais la relation entre leur revenu
et celui des couches sociales plus avantagées n’a pas une importance
moindre. C’est dans le domaine de la consommation que la loi de la
relativité se fait sentir le plus directement ! L’expression
de tous les rapports sociaux en termes de comptabilité-argent révèle la
part réelle des diverses couches sociales au revenu national. Même en
admettant la nécessité historique de l’inégalité pendant un temps
encore assez long, la question des limites tolérables de cette
inégalité demeure posée, de même que celle de son utilité sociale dans
chaque cas concret. La lutte inévitable pour la part du revenu national
deviendra nécessairement une lutte politique. Le régime actuel est-il
socialiste ou non ? Cette question sera tranchée non par les
sophismes de la bureaucratie, mais par l’attitude des masses,
c’est-à-dire des ouvriers et des paysans des kolkhozes.
LA DIFFERENCIATION DU PROLETARIAT
Les données concernant
le salaire réel devraient, semble-t-il, faire l’objet d’une étude
particulièrement attentive dans un État ouvrier ; la
statistique des revenus, par catégories de la population, devrait être
limpide et accessible à tous. En réalité, ce domaine, touchant du plus
près aux intérêts vitaux des travailleurs, est couvert d’une brume
opaque. Si incroyable que ce soit, le budget d’une famille ouvrière en
U.R.S.S. constitue pour l’observateur une grandeur beaucoup plus
énigmatique qu’en n’importe quel pays capitaliste. En vain
tenterions-nous de tracer la courbe des salaires réels des diverses
catégories d’ouvriers pendant la deuxième période quinquennale. Le
silence obstiné des autorités et des compétences sur ce sujet est aussi
éloquent que leur étalage de chiffres sommaires et dépourvus de
signification.
D’après un rapport du
commissaire du peuple à l’industrie lourde, Ordjonikidzé, le rendement
moyen mensuel du travail d’un ouvrier a été multiplié par 3,2 en dix
ans, de 1925 à 1935, tandis que le salaire a été multiplié par 4,5.
Quelle part de ce dernier coefficient, de si belle apparence, est
dévorée par les spécialistes et les ouvriers bien payés ?
Quelle est la valeur effective de ce salaire nominal, chose non moins
importante ? Nous n’en apprenons rien ni par ce rapport ni par
les commentaires de la presse. Au congrès de la jeunesse soviétique
d’avril 1936, le secrétaire des Jeunesses communistes, Kossarev,
disait : « Depuis janvier 1931 jusqu’en décembre
1935, le salaire des jeunes a augmenté de 340 %. »
Mais même parmi les jeunes décorés, triés sur le volet et disposés à
prodiguer les ovations, cette fanfaronnade ne provoqua pas un
claquement de mains : les auditeurs savaient trop bien, comme
l’orateur, que le brusque passage aux prix du marché aggravait la
situation de la grande majorité des ouvriers.
Le salaire moyen annuel,
établi en réunissant les salaires du directeur de trust et de la
balayeuse, était en 1935 de 2 300 roubles et doit atteindre en 1936
environ 2 500 roubles, soit, au cours nominal du change, 7 500 francs,
et quelque chose comme 3 500 à 4 000 francs français d’après la
capacité d’achat. Ce chiffre des plus modestes s’amenuise encore si
l’on tient compte du fait que l’augmentation des salaires de 1936 ne
représente qu’une compensation partielle à la suppression des prix de
faveur et de la gratuité de divers services. L’essentiel en tout ceci,
c’est encore que le salaire de 2 500 roubles par an, soit 208 roubles
par mois, n’est qu’une moyenne, c’est-à-dire une fiction arithmétique
destinée à masquer la réalité d’une cruelle inégalité dans la
rétribution du travail.
Il est tout à fait
incontestable que la situation de la couche supérieure de la classe
ouvrière et surtout de ceux qu’on appelle les stakhanovistes, s’est
sensiblement améliorée au cours de l’année écoulée ; la presse
relate en détail combien de complets, de paires de chaussures, de
gramophones, de vélos et même de boîtes de conserves les ouvriers
décorés ont pu s’acheter. On découvre par la même occasion combien ces
biens sont peu accessibles à l’ouvrier ordinaire. Staline dit des
causes qui ont fait naître le mouvement Stakhanov :
« On s’est mis à vivre mieux, plus gaiement. Et quand on vit
plus gaiement, le travail va mieux. »
Il y a une part de
vérité dans cette façon optimiste, propre aux dirigeants, de présenter
le travail aux pièces : la formation d’une aristocratie
ouvrière n’est en effet devenue possible que grâce aux succès
économiques antérieurs. Le stimulant des stakhanovistes n’est pourtant
pas la « gaieté », mais le désir de gagner davantage.
Molotov a modifié dans ce sens l’affirmation de Staline :
« L’impulsion vers un haut rendement du travail est donnée aux
stakhanovistes par le simple désir d’augmenter leur salaire. »
En effet, toute une catégorie d’ouvriers s’est formée en quelques mois,
que l’on a surnommés les « mille », car leur salaire
dépasse 1 000 roubles par mois. Il y en a même qui gagnent plus de 2
000 roubles, alors que le travailleur des catégories inférieures gagne
souvent moins de 100 roubles.
La seule amplitude de
ces variations de salaires établit, semble-t-il, une différence
suffisante entre l’ouvrier « notable » et l’ouvrier
« ordinaire ». Cela ne suffit pas à la bureaucratie.
Les stakhanovistes sont littéralement comblés de privilèges. On leur
donne de nouveaux logements, on fait des réparations chez
eux ; ils bénéficient de séjours supplémentaires dans les
maisons de repos et les sanatoriums ; on leur envoie à
domicile, gratuitement, des maîtres d’école et des médecins ;
ils ont des entrées gratuites au cinéma ; il arrive qu’on les
rase gratuitement ou en priorité.
Beaucoup de ces
privilèges paraissent intentionnellement consentis pour blesser et
offenser l’ouvrier moyen. L’obséquieuse bienveillance des autorités a
pour cause, en même temps que l’arrivisme, la mauvaise
conscience : les dirigeants locaux saisissent avidement
l’occasion de sortir de leur isolement en faisant bénéficier de
privilèges une aristocratie ouvrière.
Le résultat, c’est que
le salaire réel des stakhanovistes dépasse souvent de vingt à trente
fois celui des catégories inférieures. Les appointements des
spécialistes les plus favorisés suffiraient en maintes circonstances à
payer quatre-vingts à cent manoeuvres. Par l’ampleur de l’inégalité
dans la rétribution du travail, l’U.R.S.S. a rattrapé et largement
dépassé les pays capitalistes !
Les meilleurs des
stakhanovistes, ceux qui s’inspirent réellement de mobiles socialistes,
loin de se réjouir de leurs privilèges, en sont mécontents. On les
comprend : la jouissance individuelle de divers biens, dans
une atmosphère de misère générale, les entoure d’un cercle d’hostilité
et d’envie et leur empoisonne l’existence. Ces rapports entre ouvriers
sont plus éloignés de la morale socialiste que ceux des ouvriers d’une
fabrique capitaliste réunis par la lutte commune contre l’exploitation.
Il reste que la vie
quotidienne n’est pas facile à l’ouvrier qualifié, surtout en province.
Outre que la journée de sept heures est de plus en plus sacrifiée à
l’augmentation du rendement du travail, beaucoup d’heures sont prises
par la lutte complémentaire pour l’existence. On indique comme un signe
particulier de bien-être que les meilleurs ouvriers des sovkhozes -
exploitations agricoles de l’État -, les conducteurs de
tracteurs et de machines combinées, formant déjà une nette
aristocratie, ont des vaches et des porcs. La théorie selon laquelle
mieux valait le socialisme sans lait que le lait sans socialisme est
donc abandonnée.
On reconnaît maintenant
que les ouvriers des entreprises agricoles de l’État, où ne manquent
pas, semble-t-il, les vaches et les porcs, doivent, pour assurer leur
existence, avoir leur propre élevage miniature. Le communiqué triomphal
suivant lequel 96 000 ouvriers de Kharkov ont des potagers personnels
n’est pas moins stupéfiant. Les autres villes sont invitées à imiter
Kharkov. Quel terrible gaspillage de forces humaines signifient la
« vache individuelle », le « potager
individuel » et quel fardeau pour l’ouvrier, et plus encore
pour sa femme et ses enfants, que le travail médiéval, à la pelle, du
fumier et de la terre !
La grande majorité des
ouvriers n’a, cela va de soi, ni vache ni potager, et manque souvent
d’un gîte. Le salaire d’un manœuvre est de 1 200 à 1 500 roubles par
an, moins parfois, ce qui, avec les prix soviétiques, équivaut à la
misère. Les conditions de logement, l’un des indices les plus
caractéristiques de la situation matérielle et culturelle, sont des
plus mauvaises et parfois intolérables. L’immense majorité des ouvriers
s’entasse dans des logements communs beaucoup moins bien installés,
beaucoup moins habitables que les casernes. S’agit-il de justifier des
échecs dans la production, des manquements au travail, des
malfaçons ?
L’administration, par le
truchement de ses journalistes, donne elle-même des descriptions de ce
genre des conditions de logement des ouvriers : « Les
ouvriers dorment sur le plancher, les bois de lits étant infestés de
punaises, les chaises sont démolies, on n’a pas de gobelet pour
boire », etc. « Deux familles vivent dans une
chambre. Le toit en est percé. Quand il pleut, on recueille de l’eau à
pleins seaux. » « Les cabinets sont
indescriptibles... » Des détails de ce genre, qui valent pour
le pays entier, on en pourrait citer à l’infini. Par suite des
conditions d’existence intolérables, « la fluidité du
personnel », écrit par exemple le dirigeant de l’industrie
pétrolière, « atteint de très grandes proportions... Nombre de
puits ne sont pas exploités faute de main-d’œuvre... »
Dans certaines contrées
défavorisées, seuls les ouvriers congédiés ailleurs pour indiscipline
consentent à travailler. Ainsi se forme dans les bas-fonds du
prolétariat une catégorie de misérables privés de tout droit, parias
soviétiques qu’une branche de l’industrie aussi importante que celle du
pétrole est obligée d’employer largement.
Par suite des inégalités
criantes dans le régime des salaires, aggravées encore par les
privilèges arbitrairement créés, la bureaucratie réussit à faire naître
des antagonismes très âpres au sein du prolétariat. De récents comptes
rendus de presse traçaient le tableau d’une guerre civile en réduction.
« Le sabotage de machines constitue le moyen préféré(!) de
combattre le mouvement Stakhanov », écrivait par exemple
l’organe des syndicats. « La lutte de classe » est
évoquée à chaque pas. Dans cette lutte « de classe »,
les ouvriers sont d’un côté, les syndicats de l’autre. Staline
recommande publiquement de « taper sur la gueule »
des résistants. D’autres membres du comité central menacent à diverses
reprises « les ennemis impudents » d’un
anéantissement total. L’expérience du mouvement Stakhanov fait
puissamment ressortir l’abîme qui sépare le pouvoir et le prolétariat
et l’opiniâtreté sans frein de la bureaucratie dans l’application de la
règle : « Diviser pour régner. » En
revanche, le travail aux pièces, ainsi imposé, devient, pour consoler
l’ouvrier, « émulation socialiste ». Ces seuls mots
sont une dérision.
L’émulation, dont les
racines plongent dans la biologie, demeure sans nul doute en régime
communiste - épurée de l’esprit de lucre, de l’envie et des privilèges
- le moteur le plus important de la civilisation. Mais dans une phase
plus proche, préparatoire, l’affermissement réel de la société
socialiste peut et doit se faire non selon les humiliantes méthodes du
capitalisme arriéré auxquelles recourt le gouvernement soviétique, mais
selon des moyens plus dignes de l’homme libéré et avant tout sans la
trique du bureaucrate. Car cette trique est elle-même le legs le plus
odieux du passé. Il faudra la briser et la brûler publiquement pour
qu’il soit possible de parler de socialisme sans que le rouge de la
honte vous monte au front !
CONTRADICTIONS SOCIALES DU VILLAGE COLLECTIVISE
Si les trusts
industriels sont « en principe » des entreprises
socialistes, on n’en saurait dire autant des kolkhozes. Ils
reposent non sur la propriété de l’État, mais sur celle des groupes.
Ils constituent un grand progrès par rapport à l’agriculture
parcellaire. Conduiront-ils au socialisme ?
Cela dépend d’une série de circonstances dont les unes sont d’ordre
interne et dont les autres, externes, concernent le système soviétique
dans son ensemble ; il en est enfin, et ce ne sont pas les
moindres, qui ont trait à la situation mondiale.
La lutte entre les
paysans et l’État est loin d’être close. L’organisation actuelle de
l’agriculture, encore très instable, n’est pas autre chose qu’un
compromis momentané entre les deux adversaires après une rude explosion
de guerre civile. Certes, 90% des foyers sont collectivisés ;
et les champs des kolkhozes ont fourni 94% de la production agricole.
Même en ne tenant pas compte d’un certain nombre de kolkhozes fictifs
dissimulant en réalité des intérêts privés, il reste, semble-t-il, à
reconnaître que les cultures parcellaires ont été vaincues dans la
proportion des neuf dixièmes. Mais la lutte réelle des forces et des
tendances dans les village déborde de toute façon la simple opposition
des cultivateurs individuels et des kolkhozes.
Pour pacifier les
campagnes, l’État a dû faire de grandes concessions aux tendances
individualistes et à l’esprit de propriété des ruraux, à commencer par
la remise solennelle de la terre aux kolkhozes en jouissance
perpétuelle, c’est-à-dire par la liquidation de la nationalisation du
sol. Fiction juridique ? Selon le rapport des forces, elle
peut devenir réalité et constituer prochainement un gros obstacle à
l’économie planifiée. Il est cependant beaucoup plus important que
l’État se soit vu contraint de permettre la résurrection dès
entreprises paysannes individuelles, sur des parcelles naines, avec
leurs vaches, leurs porcs, leurs moutons, leur volaille, etc.
En échange de cette
atteinte à la socialisation, et de cette limitation de la
collectivisation, le paysan consent à travailler paisiblement, quoique
sans grand zèle pour le moment, dans les kolkhozes qui lui donnent la
possibilité de remplir ses obligations envers l’État et de disposer de
quelques biens. Ces nouvelles relations ont encore des formes si
imprécises qu’il serait difficile de les exprimer en chiffres, même si
la statistique soviétique était plus honnête. Bien des raisons
permettent pourtant de supposer que, pour le paysan, son bien
minuscule, individuel, a plus d’importance à ce jour que le kolkhoze.
C’est dire que la lutte
entre les tendances individualiste et collectiviste imprègne encore
toute la vie des campagnes et que l’issue n’en est pas tranchée. Dans
quel sens penchent les paysans ? Ils ne le savent pas bien
eux-mêmes.
Le commissaire du peuple
à l’agriculture disait à la fin de 1935 : « Jusqu’à
ces derniers temps nous avons rencontré une vive résistance des koulaks
à l’exécution du plan de stockage des céréales. » C’est dire
que « jusqu’à ces derniers temps », les kolkhoziens
ont, pour la plupart, considéré la livraison du blé à l’État comme une
opération désavantageuse et penché vers le commerce privé. Les lois
draconiennes défendant le bien des kolkhozes contre les membres mêmes
des kolkhozes montrent la même chose sur un autre plan. Fait des plus
édifiants, l’avoir des kolkhozes est assuré par l’État pour 20
milliards de roubles, et l’avoir privé des membres des kolkhozes pour
21 milliards. Si cette différence n’indique pas nécessairement que les
paysans. considérés individuellement, sont plus riches que les
kolkhozes, elle montre en tout cas que les cultivateurs assurent avec
plus de soin leurs biens privés que les biens collectifs.
Non moins intéressant du
point de vue qui nous occupe est le développement de l’élevage. Alors
que le nombre des chevaux a continuellement baissé jusqu’en 1935, et
n’a commencé à augmenter légèrement que cette année à la suite des
mesures prises par le gouvernement, l’accroissement du nombre des bêtes
à cornes s’élevait déjà l’année passée à millions de têtes. Le plan
n’est exécuté, concernant les chevaux, dans l’année favorable 1935,
qu’à raison de 94%, tandis qu’il est fortement dépassé pour les bêtes à
cornes. Si ces données sont significatives, c’est que les chevaux ne
sont que propriété des kolkhozes, tandis que les vaches
sont propriété privée du plus grand nombre des paysans.
Il reste à ajouter que dans les steppes où les paysans des kolkhozes
sont exceptionnellement autorisés à posséder à titre privé un cheval,
l’accroissement du nombre des chevaux est bien plus rapide que dans les
kolkhozes, qui d’ailleurs dépassent à cet égard les exploitations de
l’État, les sovkhozes. On aurait tort de conclure de tout ce qui
précède que la petite exploitation individuelle se montre supérieure à
la grande exploitation collective. Mais le passage de la première à la
seconde, passage de la barbarie à la civilisation, présente nombre de
difficultés que l’on ne saurait écarter au moyen des seuls recours
administratifs.
« Jamais le
droit ne peut s’élever au-dessus du régime économique et du
développement culturel de la société conditionnée par ce
régime... » La location des terres, défendue par la loi, est
en réalité pratiquée sur une très large échelle et ce sous les formes
les plus nocives de la location payée en travail. Des kolkhozes louent
des terres à d’autres, parfois à des particuliers, enfin à leurs
propres membres plus entreprenants. Si invraisemblable que ce soit, les
sovkhozes, entreprises « socialistes », louent aussi
des terres, et il est significatif que ce soit en particulier le cas
des sovkhozes de la Guépéou... Sous l’égide de la haute institution qui
veille sur les lois, on voit des directeurs de sovkhozes imposer à
leurs locataires paysans des conditions qui semblent empruntées aux
anciens contrats d’asservissement dictés par les seigneurs. Et nous
sommes en présence de cas d’exploitation des paysans par les
bureaucrates agissant non plus en qualité d’agents de l’État, mais en
qualité de land-lords semi-légaux.
Sans vouloir exagérer
l’importance de faits monstrueux de ce genre qui ne peuvent
naturellement pas être enregistrés par la statistique, nous ne pouvons
négliger leur énorme signification symptomatique. Ils attestent
infailliblement la force des tendances bourgeoises dans la branche
arriérée de l’économie qui embrasse la grande majorité de la
population. Et l’action du marché renforce inévitablement les tendances
individualistes et aggrave la différenciation sociale des campagnes en
dépit de la structure nouvelle de la propriété.
Le revenu moyen d’un
foyer, dans les kolkhozes, s’est élevé en 1935 à 4 000 roubles. Mais
les moyennes sont encore plus trompeuses en ce qui concerne les paysans
qu’en ce qui concerne les ouvriers. On rapportait par exemple au
Kremlin que les pêcheurs collectivisés avaient gagné en 1935 deux fois
plus qu’en 1934, soit 1 919 roubles par travailleur. Les
applaudissements qui accueillirent ce chiffre montrent combien il
dépasse le gain moyen du grand nombre dans les kolkhozes. D’autre part,
il y a des kolkhozes où le revenu s’est élevé à 30 000 roubles par
foyer, sans compter le rapport en nature et en argent des exploitations
individuelles, ni les revenus en nature de l’exploitation collective
dans son ensemble : le revenu d’un gros fermier de kolkhoze de
cette catégorie dépasse en général de dix à quinze fois le salaire du
travailleur « moyen » ou inférieur des kolkhozes.
La gradation des revenus
n’est que partiellement déterminée par l’application au travail et les
capacités. Les conditions d’exploitation des kolkhozes, de même que des
parcelles individuelles, sont nécessairement très inégales selon le
climat, le sol, le genre de culture, la situation par rapport aux
villes et aux centres industriels. L’opposition entre les villes et les
campagnes, loin de s’atténuer au cours des périodes quinquennales,
s’est extrêmement développée par suite de la croissance fiévreuse des
villes et des nouvelles régions industrielles. Cette antinomie
fondamentale de la société soviétique engendre inéluctablement des
contradictions entre les kolkhozes et au sein de ceux-ci, surtout à
cause de la rente différentielle.
Le pouvoir illimité de
la bureaucratie est une cause de différenciation non moins puissante.
La bureaucratie dispose de leviers tels que le salaire, le budget, le
crédit, les prix, les impôts. Les bénéfices tout à fait exagérés de
certaines plantations de coton collectivisées de l’Asie centrale
dépendent bien plus des rapports entre les prix fixés par l’Etat que du
travail des paysans. L’exploitation de certaines couches de la
population par d’autres n’a pas disparu, mais a été dissimulée. Les
premiers kolkhozes « aisés » - quelques dizaines de
milliers - ont acquis leur bien-être au détriment de l’ensemble des
autres kolkhozes et des ouvriers.
Assurer l’aisance à tous
les kolkhozes est autrement difficile et demande bien plus de temps que
d’offrir des privilèges à la minorité au détriment de la majorité.
L’opposition de gauche constatait en 1927 que « le revenu du
koulak s’est accru sensiblement plus que celui de l’ouvrier »
et cette situation persiste aujourd’hui, sous une forme, il est vrai,
modifiée : le revenu de la minorité privilégiée des kolkhozes
s’est accru infiniment plus que celui des masses des kolkhozes et des
centres ouvriers. Il y a même probablement plus d’inégalité dans les
conditions qu’il n’y en avait à la veille de la liquidation des koulaks.
La différenciation en
cours au sein des kolkhozes s’exprime en partie dans le domaine de la
consommation individuelle et en partie dans celui de l’économie privée
du foyer, les principaux moyens de production étant socialisés. La
différenciation entre les kolkhozes a dès maintenant des conséquences
plus profondes, le kolkhoze riche pouvant user de plus d’engrais, de
plus de machines et par conséquent s’enrichir plus vite. Il arrive
souvent que les kolkhozes prospères louent la main-d’œuvre des
kolkhozes pauvres, les autorités fermant les yeux. L’attribution
définitive aux kolkhozes de terres d’inégale valeur facilite au plus
haut point la différenciation ultérieure et, par voie de conséquence,
la formation d’une sorte de « kolkhozes bourgeois »
ou de « kolkhozes millionnaires » comme on les
appelle déjà.
L’État a, certes, la
possibilité d’intervenir en qualité de régulateur dans la
différenciation sociale. Mais dans quel sens et dans quelle
mesure ? Frapper les kolkhozes riches, les kolkhozes-koulaks,
serait ouvrir un nouveau conflit avec les éléments les plus
« progressistes » des campagnes qui, surtout
maintenant, après un douloureux intervalle, éprouvent un désir
particulièrement avide de « bonne vie ». En outre, et
c’est le principal, l’État devient de moins en moins capable d’exercer
un contrôle socialiste. Dans l’agriculture comme dans l’industrie, il
cherche l’appui et l’amitié des forts, des favoris de la réussite, des
« stakhanovistes des champs », des
« kolkhozes millionnaires ». Ayant commencé par se
préoccuper des forces productives, il finit inévitablement par penser à
lui-même.
Dans l’agriculture
précisément, où la consommation se rattache si étroitement à la
production, la collectivisation a ouvert d’immenses possibilités au
parasitisme bureaucratique qui commence à gagner les dirigeants des
kolkhozes. Les « cadeaux » que les travailleurs des
kolkhozes apportent aux chefs dans les séances solennelles du Kremlin
ne font que représenter sous une forme symbolique le tribut nullement
symbolique qu’ils paient aux pouvoirs locaux.
Et c’est ainsi que, dans
l’agriculture bien plus encore que dans l’industrie, le bas niveau de
la production entre continuellement en conflit avec les formes
socialistes et même coopératives, kolkhoziennes, de la propriété. La
bureaucratie, née en dernière analyse de cette contradiction, l’aggrave
à son tour.
PHYSIONOMIE SOCIALE DES MILIEUX DIRIGEANTS
On voit souvent
condamner le « bureaucratisme », dans les ouvrages
soviétiques, comme étant une mauvaise façon de penser ou de travailler.
(Ces condamnations sont toujours formulées par les supérieurs à
l’adresse des inférieurs et sont pour les premiers un procédé de
défense.) Mais ce que l’on ne trouvera nulle part, c’est une étude
consacrée à la bureaucratie, milieu dirigeant, à sa grandeur numérique,
à sa structure, à sa chair et à son sang, à ses privilèges et à ses
appétits, à la part du revenu national qu’elle absorbe. Ces aspects de
la bureaucratie existent pourtant. Et le fait qu’elle
dissimule si soigneusement sa physionomie sociale démontre chez elle
une conscience spécifique de « classe » dirigeante
manquant encore toutefois d’assurance en ce qui concerne son droit au
pouvoir.
Il est tout à fait
impossible de donner des chiffres précis sur la bureaucratie
soviétique, et ce pour deux sortes de raisons ; d’abord, dans
un pays où l’État est presque le seul maître, il est malaisé de dire où
finit l’appareil administratif ; en second lieu, les
statisticiens, les économistes et les publicistes soviétiques gardent
sur cette question, nous l’avons déjà dit, un silence particulièrement
obstiné, imités en cela par les « amis de
l’U.R.S.S. ». Notons en passant que les Webb n’ont pas un seul
instant considéré, dans les 1 200 pages de leur pesante compilation, la
bureaucratie soviétique comme une catégorie sociale [1]. Quoi
d’étonnant à cela ? N’écrivaient-ils pas en réalité sous sa
dictée ?
Les bureaux centraux de
l’État comptaient au 1er
novembre 1933, d’après les données officielles, environ 55 000
personnes appartenant au personnel dirigeant. Mais ce nombre, très
fortement accru au cours des dernières années, ne comprend ni les
services de l’armée, de la flotte et de la Guépéou ni la direction des
coopératives et de ce qu’on appelle les sociétés, Aviation-Chimie
(Ossoaviakhim) et autres. Chaque république a au surplus son appareil
gouvernemental propre.
Parallèlement aux
états-majors de l’Etat, des syndicats, des coopératives, etc., et se
confondant partiellement avec eux, il y a enfin le puissant état-major
du parti. Nous n’exagérons certainement pas en estimant à 400 000 âmes
les milieux dirigeants de l’U.R.S.S. et des républiques appartenant à
l’Union. Il se peut qu’ils atteignent aujourd’hui le demi-million. Ce
ne sont pas de simples fonctionnaires, mais de hauts fonctionnaires,
des « chefs », formant une caste dirigeante au sens
propre du mot, sans doute divisée hiérarchiquement par de très
importantes cloisons horizontales.
Cette couche sociale
supérieure est soutenue par une lourde pyramide administrative à base
large et à face multiple. Les comités exécutifs des soviets de régions,
de villes et de secteurs, doublés par les organes parallèles du parti,
des syndicats, des Jeunesses communistes, des transports, de l’armée,
de la flotte et de la sûreté générale doivent donner un chiffre de
l’ordre de deux millions d’hommes. N’oublions pas non plus les
présidents de soviets de 600 000 bourgs et villages.
La direction des
entreprises industrielles était en 1933 entre les mains de 17 000
directeurs et directeurs-adjoints. Le personnel administratif et
technique des usines, des fabriques et des mines, y compris les cadres
inférieurs et jusqu’aux contremaîtres, comptait 250 000 âmes (dont 54
000 spécialistes ne remplissant pas de fonctions administratives au
sens propre du mot). Il faut ajouter à cela le personnel du parti, des
syndicats et des entreprises administrées, comme on sait, par le
« triangle » direction-parti-syndicat. Il n’est pas
exagéré d’estimer à un demi-million d’hommes le personnel administratif
des entreprises de première importance. Il faudrait y ajouter le
personnel des entreprises relevant des républiques nationales et des
soviets locaux.
Sous un autre angle, la
statistique officielle compte pour 1933 plus de 860 000 administrateurs
et spécialistes dans l’économie soviétique tout entière. Sur ce nombre,
plus de 480 000 sont dans l’industrie, plus de 100 000 dans les
transports, 93 000 dans l’agriculture, 25 000 dans le commerce. Ces
nombres comprennent les spécialistes n’exerçant pas de fonctions
administratives, mais non le personnel des coopératives et des
kolkhozes. Et ils ont été sensiblement dépassés au cours des deux
dernières années.
Pour ne considérer que
les présidents et les organisateurs communistes, 250 000 kolkhozes
comptent un million d’administrateurs. En réalité, il y en a beaucoup
plus. Avec les dirigeants des sovkhozes et des stations de machines et
tracteurs, le commandement de l’agriculture socialisée dépasse de
beaucoup le million.
L’État disposait en 1935
de 113 000 établissements commerciaux ; la coopération en
avait 200 000. Les gérants des uns et des autres ne sont pas à la
vérité des commis, mais des fonctionnaires et des fonctionnaires d’un
monopole de l’État. La presse soviétique elle-même se plaint de temps à
autre de ce que « les coopérateurs ont cessé de voir dans les
paysans des kolkhozes leurs commettants ». Comme si le
mécanisme de la coopération pouvait se distinguer qualitativement de
celui des syndicats, des soviets et du parti !
La catégorie sociale
qui, sans fournir un travail productif direct, commande, administre,
dirige, distribue les châtiments et les récompenses (nous ne comprenons
pas les instituteurs) doit être estimée à cinq ou six millions d’âmes.
Ce nombre global, de même que ses composantes, ne prétend en aucune
façon à la précision ; il vaut comme première approximation et
nous prouve que la « ligne générale » n’a rien d’un
esprit désincarné.
Aux divers échelons de
la hiérarchie, examinée de bas en haut, les communistes sont dans une
proportion variant de 20 à 90%. Dans la masse bureaucratique, les
communistes et jeunes communistes forment un bloc de un million et demi
à deux millions d’hommes ; plutôt moins que plus en ce moment
par suite des incessantes épurations. C’est là l’ossature du pouvoir.
Les mêmes hommes constituent l’ossature du parti et des Jeunesses
communistes.
L’ex-parti
bolchevique n’est pas l’avant-garde du prolétariat, mais l’organisation
politique de la bureaucratie. L’ensemble des membres du
parti et des Jeunesses ne sert qu’à fournir des activistes ;
c’est, en d’autres termes, la réserve de la bureaucratie. Les
activistes sans parti jouent le même rôle.
On peut admettre comme
une hypothèse probante que l’aristocratie ouvrière et kolkhozienne est
à peu près égale en nombre à la bureaucratie : soit cinq à six
millions d’âmes (stakhanovistes, activistes sans parti, hommes de
confiance, parents et compères). Avec les familles, ces deux couches
sociales qui se pénètrent peuvent comprendre vingt à vingt-cinq
millions d’hommes. Nous donnons une estimation modeste des familles,
tenant compte du fait que la femme et le mari, parfois aussi le fils ou
la fille, font fréquemment partie de l’appareil bureaucratique.
D’ailleurs, les femmes des milieux dirigeants limitent beaucoup plus
facilement leur progéniture que l’ouvrière et surtout la paysanne. La
campagne actuelle contre les avortements, faite par la bureaucratie, ne
les concerne pas. Au minimum 12%, peut-être 15% de la population, telle
est la base sociale authentique des milieux dirigeants absolutistes.
Alors qu’une chambre
individuelle, une alimentation suffisante, un vêtement convenable ne
sont encore accessibles qu’à une petite minorité, des millions de
bureaucrates grands et petits tendent à mettre le pouvoir à profit
avant tout pour assurer leur propre bien-être. De là l’immense égoïsme
de cette couche sociale, sa forte cohésion, sa peur du mécontentement
des masses, son opiniâtreté sans bornes dans la répression de toute
critique et enfin son adoration hypocrite du « chef »
qui incarne et défend les privilèges et le pouvoir des nouveaux maîtres.
La bureaucratie
elle-même est encore moins homogène que le prolétariat ou la
paysannerie. Il y a un abîme entre le président du soviet de village et
le gros personnage du Kremlin. Les fonctionnaires subalternes des
diverses catégories ont en réalité un niveau de vie très élémentaire,
inférieur à celui de l’ouvrier qualifié d’Occident. Mais tout est
relatif : le niveau de vie de la population environnante est
beaucoup plus bas.
Le sort du président de
kolkhoze, de l’organisateur communiste, du coopérateur de la base,
comme celui des fonctionnaires un peu plus haut placés, ne dépend en
rien des « électeurs ». Tout fonctionnaire peut être
sacrifié à tout moment par son supérieur hiérarchique, afin de calmer
quelque mécontentement. En revanche, tout fonctionnaire peut à
l’occasion s’élever d’un degré. Tous - jusqu’à la première secousse
sérieuse en tout cas - sont collectivement responsables devant le
Kremlin.
Par leurs conditions
d’existence, les milieux dirigeants comprennent tous les degrés, de la
petite bourgeoisie la plus provinciale à la grande bourgeoisie des
villes. Aux conditions matérielles correspondent des habitudes, des
intérêts et des façons de penser. Les dirigeants des syndicats
soviétiques d’aujourd’hui ne diffèrent pas tellement, comme types
psychologiques, des Citrine, Jouhaux, Green. Ils ont des traditions
différentes, une autre phraséologie, la même attitude de tuteurs
dédaigneux envers les masses, la même habileté dénuée de scrupules dans
les petites intrigues, le même conservatisme, la même étroitesse
d’horizon, le même souci égoïste de leur propre paix et enfin la même
vénération des formes les plus triviales de la culture bourgeoise.
Les colonels et les
généraux soviétiques diffèrent peu de ceux des cinq autres sixièmes
parties du monde et s’efforcent en tout cas de leur ressembler le plus
possible. Les diplomates soviétiques ont repris, sinon le frac, du
moins les façons de penser de leurs collègues d’Occident. Les
journalistes soviétiques, bien que selon des méthodes autochtones,
bernent tout autant leurs lecteurs que les journalistes des autres pays.
S’il est difficile de
donner des estimations numériques de la bureaucratie il est plus
malaisé encore d’en apprécier les revenus. Dès 1927, l’opposition
protestait contre le fait que « l’appareil administratif enflé
et privilégié dévorait une partie très importante de la
plus-value ». La plate-forme de l’opposition révélait que le
seul appareil commercial « dévorait une énorme part du revenu
national ; plus du dixième de la production
globale ». Le pouvoir prit aussitôt ses précautions pour
rendre impossibles de pareils calculs. Ce qui eut pour résultat une
augmentation et non une diminution des frais généraux.
La situation dans les
autres domaines n’est pas meilleure que dans celui du commerce. Il
fallut, comme l’écrivit Rakovsky en 1930, une brouille momentanée entre
les bureaucrates du parti et ceux des syndicats pour que la population
apprenne que 80 millions de roubles, sur un budget syndical total de
400, étaient dévorés par les bureaux. Notons qu’il n’était question que
du budget légal. La bureaucratie syndicale reçoit en outre de la
bureaucratie industrielle, en signe d’amitié, des dons en argent,
logements, moyens de transport, etc. « Que coûte l’entretien
des bureaux du parti, des coopératives, des kolkhozes, des sovkhozes,
de l’industrie, de l’administration avec toutes leurs
ramifications ? » demandait Rakovsky, et il
répondait : « Nous manquons même de données
hypothétiques là-dessus. »
L’absence de tout
contrôle a pour conséquence inévitable les abus et en premier lieu les
dépenses exagérées. Le 29 septembre 1935, le gouvernement, contraint de
poser une nouvelle fois la question du travail défectueux des
coopératives, constatait, sous la signature de Staline et de Molotov,
« des vols et des dilapidations en grand et le travail
déficitaire de beaucoup de coopératives rurales ». A la
session du comité exécutif de l’U.R.S.S. de janvier 1936, le
commissaire du peuple aux finances se plaignait de ce que les exécutifs
locaux fissent un emploi tout à fait arbitraire des ressources de
l’Etat. Le commissaire du peuple ne faisait le silence sur les organes
centraux que parce qu’il y avait sa place.
Aucune possibilité ne
nous est donnée de calculer la part du revenu national que s’approprie
la bureaucratie. Et ce n’est pas seulement parce qu’elle dissimule ses
revenus légalisés, pas seulement parce que, frôlant sans cesse l’abus
pour y tomber souvent, elle se fait de larges revenus illicites, c’est
surtout parce que le progrès social dans son ensemble, urbanisme,
confort, culture, arts, s’accomplit principalement sinon exclusivement
au profit des milieux dirigeants.
De la bureaucratie, en
tant que consommatrice, on petit dire avec quelques correctifs ce qui a
été dit de la bourgeoisie : nous n’avons pas de raisons de
nous exagérer sa consommation d’articles de première nécessité.
L’aspect du problème change radicalement dès que nous considérons
qu’elle monopolise toutes les conquêtes anciennes et nouvelles de la
civilisation. Du point de vue formel, ces conquêtes sont accessibles à
toute la population, à celle des villes du moins ; en réalité,
la population n’en bénéficie qu’exceptionnellement.
La bureaucratie, par
contre, en dispose comme elle veut et quand elle veut, comme de ses
biens personnels. Si l’on ajoute aux émoluments tous les avantages
matériels, tous les profits complémentaires à demi licites, et pour
finir la part de la bureaucratie aux spectacles, aux villégiatures, aux
hôpitaux, aux sanatoriums, aux maisons de repos, aux musées, aux clubs,
aux installations sportives, on est bien obligé de conclure que ces 15
ou 20% de la population jouissent d’autant de biens que les 80 à 85%
restant.
Les « amis de
l’U.R.S.S. » songeront-ils à contester ces chiffres ?
Qu’ils en produisent d’autres, plus précis. Qu’ils obtiennent de la
bureaucratie la publication des rentrées et des dépenses de la société
soviétique. Nous maintiendrons jusque-là notre opinion. La répartition
des biens de la terre est en U.R.S.S. beaucoup plus démocratique
qu’elle ne l’était sous l’ancien régime russe et même qu’elle ne l’est
dans les pays les plus démocratiques de l’Occident ; mais elle
n’a encore presque rien de commun avec le socialisme.
Trotsky
1936
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