TROTSKY
LA RÉVOLUTION
TRAHIE
EXTRAITS
8
La famille, la
jeunesse, la culture
THERMIDOR
AU FOYER
La révolution d’Octobre
a tenu honnêtement parole en ce
qui concerne la femme. Le nouveau pouvoir ne s’est pas contenté de
donner à la femme les mêmes droits juridiques et politiques qu’à
l’homme, il a fait — et c’est beaucoup plus — tout ce qu’il pouvait et
en tout cas infiniment plus que tout autre régime pour lui ouvrir
réellement l’accès à tous les domaines économiques et culturels.
Mais, pas plus que le
« tout-puissant » Parlement britannique, la plus
puissante révolution ne peut faire de la femme un être identique à
l’homme ou, pour mieux dire, partager également entre elle et son
compagnon les charges de la grossesse, de l’enfantement, de
l’allaitement et de l’éducation des enfants.
La révolution a tenté
héroïquement de détruire l’ancien
« foyer familial » croupissant, institution
archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la
femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés, de
l’enfance jusqu’à la mort. A la famille, considérée
comme une petite entreprise fermée, devait se substituer, dans l’esprit
des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux :
maternités, crèches, jardins d’enfants, restaurants, blanchisseries,
dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas,
théâtres, etc.
L’absorption complète
des fonctions économiques de la
famille par la société socialiste, liant toute une génération par la
solidarité et l’assistance mutuelle, devait apporter à la femme, et dès
lors au couple, une véritable émancipation du joug séculaire. Tant que
cette œuvre n’aura pas été accomplie, quarante millions de familles
soviétiques demeureront, dans leur grande majorité, en proie aux mœurs
médiévales, à l’asservissement et à l’hystérie de la femme, aux
humiliations quotidiennes de l’enfant, aux superstitions de l’une et de
l’autre. A ce sujet, aucune illusion n’est permise. Et c’est
précisément pourquoi les modifications successives du statut de la
famille en U.R.S.S. sont celles qui caractérisent le mieux la nature
véritable de la société soviétique et l’évolution de ses couches
dirigeantes.
On n’avait pas réussi à
prendre d’assaut l’ancienne
famille. Ce n’était pas faute de bonne volonté. Ce n’était pas non plus
qu’elle eût une si ferme assise dans les cœurs. Au contraire, après une
courte période de défiance envers l’État, ses crèches, ses jardins
d’enfants, ses divers établissements, les ouvrières et après elles les
paysannes les plus avancées apprécièrent les immenses avantages de
l’éducation collective et de la socialisation de l’économie familiale.
Par malheur, la société
se révéla trop pauvre et trop
peu civilisée. Les ressources réelles de l’État ne correspondaient pas
aux plans et aux intentions du parti communiste. La
famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer.
L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de
la « misère socialisée ». L’expérience
confirma bientôt cette dure vérité formulée par Marx quatre-vingt ans
auparavant.
Au cours des années de
famine, les ouvriers se
nourrissaient autant que possible — avec leurs familles, en certains
cas — dans les réfectoires d’usines ou les établissements analogues et
ce fait fut officiellement interprété comme l’avènement de mœurs
socialistes. Point n’est besoin de nous arrêter ici sur les
particularités des diverses périodes — communisme de guerre, Nep,
premier plan quinquennal — à cet égard. Le fait est que, dès la
suppression des cartes de pain, en 1935, les ouvriers les mieux payés
commencèrent à revenir à la table familiale. Il serait erroné de voir
dans ce retour au foyer une condamnation du système socialiste, qui
n’avait pas été mis à l’épreuve.
Les ouvriers et leurs
femmes n’en portaient pas moins un
jugement impitoyable sur l’« alimentation sociale »
organisée par la bureaucratie. La même conclusion s’impose en ce qui
concerne les blanchisseries socialisées où l’on vole et abîme le linge
plus qu’on ne le lessive. Retour au foyer !
Mais la cuisine et la
lessive à la maison, aujourd’hui
louées avec quelque gêne par les orateurs et les journalistes
soviétiques, signifient le retour des femmes aux casseroles et aux
baquets, c’est-à-dire au vieil esclavage. Il est fort douteux que la
motion de l’internationale communiste sur « la victoire
complète et sans retour du socialisme en U.R.S.S. » soit après
cela bien convaincante pour les ménagères des faubourgs !
La famille rurale, liée
non seulement à l’économie
domestique, mais encore à l’agriculture, est infiniment plus
conservatrice que la famille urbaine. En règle générale, seules les
communes agricoles peu nombreuses établirent chez elles, au début,
l’alimentation collective et les crèches. La collectivisation,
affirmait-on, devait amener une transformation radicale de la
famille : n’était-on pas en train d’exproprier, avec les
vaches du paysan, ses poules ?
En tout cas, il ne
manqua pas de communiqués sur la
marche triomphale de l’alimentation sociale dans les campagnes. Mais
quand commença la reculade, la réalité perça tout de suite les brumes
du bluff. Le kolkhoze ne donne en général au cultivateur que le blé
dont il a besoin et le fourrage pour ses bêtes. La viande, les produits
lactés et les légumes proviennent presque entièrement de la propriété
individuelle des membres des kolkhozes. Du moment que les aliments
essentiels sont les fruits du travail familial, il ne peut pas être
question d’alimentation collective. De sorte que les
parcelles naines, donnant une nouvelle base au foyer, accablent la
femme sous un double fardeau.
Le nombre des places
fixes dans les crèches, en 1932,
était de 600 000 et il y avait près de quatre millions de places
saisonnières pour la durée du travail des champs. En 1935, il y avait
près de 5 600 000 lits dans les crèches, mais les places permanentes
étaient comme auparavant beaucoup moins nombreuses. Du reste, les
crèches existantes, même à Moscou, à Leningrad et dans les grands
centres, sont loin de satisfaire aux exigences les plus modestes.
« Les crèches, dans lesquelles les enfants se sentent plus mal
qu’à la maison, ne sont que de mauvais asiles », dit un grand
journal soviétique.
Il est naturel après
cela que les ouvriers bien payés se
gardent d’y envoyer leurs enfants. Or, pour la masse des travailleurs
ces « mauvais asiles » sont encore trop peu nombreux.
L’exécutif a tout récemment décidé que les enfants abandonnés et les
orphelins seraient confiés à des particuliers ; l’État
bureaucratique reconnaît ainsi, en la personne de son organe le plus
autorisé, son incapacité de s’acquitter de l’une des fonctions
socialistes les plus importantes. Le nombre des enfants reçus dans les
jardins d’enfants a passé en cinq ans, de 1930 à 1935, de 370 000 à 1
181 000. Le chiffre de 1930 étonne par son insignifiance. Mais celui de
1935 est encore infime eu égard aux besoins des familles soviétiques.
Une étude plus poussée ferait ressortir que la plus grande et en tout
cas la meilleure partie des jardins d’enfants est réservée aux familles
des fonctionnaires, des techniciens, des stakhanovistes, etc.
L’exécutif a dû
constater également, il n’y a pas
longtemps, que « la décision de mettre un terme à la situation
des enfants abandonnés et insuffisamment surveillés est faiblement
appliquée ». Que cache ce terne langage ? Nous
n’apprenons qu’occasionnellement par les entrefilets publiés dans les
journaux en caractères minuscules que plus d’un millier d’enfants sont
placés à Moscou, « au foyer même, dans des conditions
extrêmement pénibles » ; que les maisons d’enfants de
la capitale renferment 1 500 adolescents qui ne savent que devenir et
sont voués à la rue ; qu’en deux mois d’automne (1935), à
Moscou et à Leningrad, « 7 500 parents ont fait l’objet de
poursuites pour avoir laissé leurs enfants sans surveillance ».
De quelle utilité ont
été ces poursuites ?
Combien de milliers de parents les ont évitées ? Combien
d’enfants « placés au foyer dans les conditions les plus
pénibles » n’ont pas été comptés par la statistique ?
En quoi les conditions « les plus pénibles »
diffèrent-elles des conditions simplement pénibles ? Autant de
questions laissées sans réponse. L’enfance abandonnée,
visible ou dissimulée, constitue un fléau qui atteint d’énormes
proportions par suite de la grande crise sociale au cours de laquelle
l’ancienne famille continue à se désagréger beaucoup plus vite que les
nouvelles institutions ne peuvent la remplacer.
Les mêmes
entrefilets occasionnels des
journaux, joints à la chronique judiciaire, apprennent au lecteur que
la prostitution, dernière dégradation de la femme au profit de l’homme
capable de payer, sévit en U.R.S.S. L’automne dernier,
les Izvestia publièrent tout à coup que « près de mille femmes
se livrant dans les rues de Moscou au commerce secret de leur
chair » venaient d’être arrêtées. Parmi elles : cent
soixante-dix-sept ouvrières, quatre-vingt douze employées, cinq
étudiantes, etc. Qu’est-ce qui les avait jetées sur le
trottoir ?
L’insuffisance du salaire, le besoin, la nécessité « de se
procurer quelque supplément pour s’acheter des chaussures, une
robe ». Nous avons vainement essayé de connaître, ne fût-ce
qu’approximativement, les proportions de ce mal social. La pudique
bureaucratie soviétique prescrit le silence à la statistique. Mais ce
silence contraint suffit à attester que la « classe »
des prostituées soviétiques est nombreuse. Et il ne peut pas être
question ici d’une survivance du passé puisque les prostituées se
recrutent parmi les jeunes femmes.
Personne ne songera à
faire particulièrement grief au
régime soviétique de cette plaie aussi vieille que la civilisation. Mais
il est impardonnable de parler du triomphe du socialisme tant que
subsiste la prostitution. Les journaux affirment, dans
la mesure où il leur est permis de toucher à ce sujet délicat, que la
prostitution est en décroissance ; il est possible que ce soit
vrai en comparaison avec les années de famine et de désorganisation
(1931-33). Mais
le retour aux relations fondées sur l’argent entraîne inévitablement
une nouvelle augmentation de la prostitution et de l’enfance
abandonnée. Où il y a des privilégiés, il y à aussi des
parias !
Le grand
nombre d’enfants abandonnés est
indiscutablement la preuve la plus tragique et la plus incontestable de
la pénible situation de la mère. Même l’optimiste Pravda
se voit réduite à d’amers aveux sur ce sujet. « La naissance
d’un enfant est pour beaucoup de femmes une menace
sérieuse... » Et c’est précisément pourquoi le pouvoir
révolutionnaire a apporté à la femme le droit à l’avortement, l’un de
ses droits civiques, politiques et culturels essentiels tant
que durent la misère et l’oppression familiale, quoi qu’en puissent
dire les eunuques et les vieilles filles des deux sexes.
Mais ce
triste droit devient, de par
l’inégalité sociale, un privilège. Les renseignements
fragmentaires fournis par la presse sur la pratique des avortements
sont saisissants : « cent quatre-vingt-quinze femmes
mutilées par les faiseuses d’anges », dont trente-trois
ouvrières, vingt-huit employées, soixante-cinq paysannes de kolkhoze,
cinquante-huit ménagères passent en 1935 par un hôpital villageois de
l’Oural. Cette région ne diffère des autres qu’en ce que les
renseignements la concernant ont été publiés. Combien de femmes sont
chaque année mutilées par des avortements mal faits dans l’U.R.S.S.
entière ?
Ayant
démontré son incapacité à fournir aux femmes obligées de recourir à
l’avortement le secours médical nécessaire et des installations
hygiéniques, l’État change brusquement de voie et s’engage dans celle
des prohibitions. Et, comme en d’autres
cas, la bureaucratie fait de pauvreté vertu. Un des
membres de la Cour suprême
soviétique, Soltz, spécialisé dans les
questions se rapportant au mariage, justifie la prochaine interdiction
de l’avortement en disant que la société socialiste ne connaissant pas
le chômage, etc., la femme ne petit y avoir le droit de repousser les
« joies de la maternité ».
Philosophie de curé
disposant par surcroît de la poigne
du gendarme. Nous venons de lire dans l’organe central du parti que la
naissance d’un enfant est pour beaucoup de femmes — et il serait plus
juste de dire pour la plupart — « une menace ». Nous
venons d’entendre une haute autorité soviétique constater que
« la décision concernant l’enfance abandonnée et délaissée
s’accomplit faiblement », ce qui signifie certainement un
accroissement du nombre des enfants abandonnés ; et voici
qu’un haut magistrat nous annonce qu’au pays où « il est doux
de vivre » les avortements doivent être punis de prison,
exactement comme dans les pays capitalistes où il est triste de vivre.
On voit d’avance qu’en
U.R.S.S., comme en Occident, ce
seront surtout les ouvrières, les paysannes, les domestiques,
auxquelles il sera malaisé de dissimuler leur péché, qui tomberont
entre les pattes des geôliers. Quant à « nos
femmes », qui demandent des parfums de bonne qualité et
d’autres articles de ce genre, elles continuent à faire ce qu’il leur
plaît sous le nez d’une justice bienveillante. « Nous avons
besoin d’hommes », ajoute Soltz en fermant les yeux sur les
enfants abandonnés.
Des millions de
travailleuses pourraient, si la
bureaucratie n’avait mis sur leurs lèvres le sceau du silence, lui
répondre : « Faites donc vous-mêmes des
enfants ! » Ces messieurs ont visiblement oublié que le
socialisme devait éliminer les causes qui poussent la femme à
l’avortement et non faire bassement intervenir le
policier dans la vie intime de la femme pour lui imposer les
« joies de la maternité ».
Le projet de loi sur
l’avortement a été soumis à une
discussion publique. Le filtre serré de la presse soviétique dut tout
de même laisser passer nombre de plaintes amères et de protestations
étouffées. La discussion cessa aussi brusquement qu’elle avait
commencé. L’exécutif a fait, le 27 juin 1936, d’un projet infâme une
loi trois fois infâme. Plusieurs des avocats patentés de la
bureaucratie en furent même incommodés. Louis Fisher écrivit que la
nouvelle loi était en somme un déplorable malentendu. A la vérité,
cette loi dirigée contre la femme, mais qui institue pour les dames un
régime d’exception, est l’un des fruits légitimes de la réaction
thermidorienne[1]
La réhabilitation
solennelle de la famille qui a lieu —
coïncidence providentielle ! — en même temps que celle du
rouble, résulte de l’insuffisance matérielle et culturelle de l’État.
Au lieu de dire : « Nous avons été trop pauvres et
trop incultes pour établir des relations socialistes entre les hommes,
mais nos enfants et arrière-neveux le feront », les chefs du
régime font recoller les pots cassés de la famille et imposent, sous la
menace des pires rigueurs, le dogme de la famille , fondement sacré du
socialisme triomphant. On mesure avec peine la profondeur de cette
retraite !
La nouvelle évolution
entraîne tout et tous, le
littérateur comme le législateur, le juge et la milice, le journal et
l’enseignement. Quand un jeune communiste honnête et candide se permet
d’écrire à son journal : « Vous feriez mieux
d’aborder la solution de ce problème : Comment la femme
peut-elle s’évader des tenailles de la famille ? » il
reçoit une paire de bonnes bourrades et se tait.
L’ABC du communisme est
déclaré exagération de gauche.
Les préjugés durs et stupides des classes moyennes incultes renaissent
sous le nom de morale nouvelle. Et que se passe-t-il dans la vie
quotidienne des coins perdus de l’immense pays ? La presse ne
reflète que dans une infime mesure la profondeur de la réaction
thermidorienne dans le domaine de la famille.
La noble passion des
prédicateurs croissant en intensité
en même temps que grandissent les vices, le septième commandement
devient très populaire dans les couches dirigeantes. Les moralistes
soviétiques n’ont qu’à renouveler légèrement la phraséologie. Une
campagne s’ouvre contre les divorces trop faciles et trop fréquents. La
pensée créatrice du législateur annonce déjà une mesure
« socialiste » qui consiste à faire payer
l’enregistrement du divorce et à augmenter la taxe en cas de
répétition. Nous n’avons donc pas eu tort de noter que la famille
renaît en même temps que s’affirme de nouveau le rôle éducatif du
rouble.
La taxe ne sera pas une
gêne pour les milieux
dirigeants, il faut l’espérer. Les personnes qui disposent de bons
appartements, d’autos et d’autres éléments de confort arrangent
d’ailleurs leurs affaires privées sans publicité superflue et dès lors
sans enregistrement. La prostitution n’est humiliante et pénible que
dans les bas-fonds de la société soviétique ; aux sommets de
cette société, où le pouvoir s’unit au confort, elle revêt la forme
élégante de menus services réciproques et même l’aspect de la
« famille socialiste ». Sosnovski [2]nous
a déjà fait connaître l’importance du facteur
« auto-harem » dans la dégénérescence des dirigeants.
Les
« amis » lyriques et académiques
de l’U.R.S.S. ont des yeux pour ne rien voir. La législation du mariage
instituée par la révolution d’Octobre, et qui fut en son temps un objet
de légitime fierté pour la révolution, est transformée et défigurée par
de larges emprunts au trésor législatif des pays bourgeois. Et comme si
l’on tenait à joindre la dérision à la trahison, les arguments mêmes
qui servirent autrefois à défendre la liberté inconditionnée de
l’avortement et du divorce — « l’émancipation de la
femme », la « défense des droits de là
personnalité », la « protection de la
maternité » — sont aujourd’hui repris pour limiter ou
interdire l’un et l’autre.
La reculade revêt des
formes d’une écœurante hypocrisie et
va beaucoup plus loin que ne l’exige la dure nécessité économique.
Aux raisons objectives du retour à des normes bourgeoises, telles que
le paiement d’une pension alimentaire à l’enfant, s’ajoute l’intérêt
social qu’ont les milieux dirigeants à approfondir le droit bourgeois.
Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul
doute le besoin qu’éprouve la bureaucratie d’une stable hiérarchie des
rapports et d’une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers
servant de points d’appui à l’autorité et au pouvoir.
Tant qu’on a espéré
confier à l’État l’éducation des
jeunes générations, le pouvoir, loin de se soucier de soutenir
l’autorité des aînés, du père et de la mère en particulier, s’est
efforcé au contraire de détacher les enfants de la famille pour les
prémunir contre les vieilles mœurs.
Récemment encore, dans
la première période quinquennale,
l’école et les jeunesses communistes faisaient largement appel aux
enfants pour démasquer le père ivrogne ou la mère croyante, leur faire
honte, tenter de les « rééduquer ». Autre chose est
de savoir avec quel succès... Cette méthode ébranlait en tout cas les
bases mêmes de l’autorité familiale. Une transformation radicale s’est
accomplie dans ce domaine non dépourvu d’importance. Le cinquième
commandement est remis en vigueur en même temps que le septième, sans
invocatîon de l’autorité divine pour le moment, il est vrai ;
mais l’école française se passe aussi de cet attribut, ce qui ne
l’empêche pas d’inculquer la routine et le conservatisme.
Le souci de l’autorité
des aînés a d’ailleurs déjà
entraîné un changement de politique à l’égard de la religion. La
négation de Dieu, de ses auxiliaires et de ses miracles était bien
l’élément de division le plus grave que le pouvoir révolutionnaire ait
fait intervenir entre pères et enfants.
Mais,
oublieuse du progrès de la culture,
de la propagande sérieuse et de l’éducation scientifique, la lutte
contre l’Église, dirigée par des hommes du type Yaroslavsky, a souvent
dégénéré en cocasseries et vexations. L’assaut des cieux
a cessé comme l’assaut de la famille. Soucieuse de sa bonne réputation,
la bureaucratie a commandé aux jeunes athées de déposer les armes et de
se mettre à lire. Ce n’est qu’un commencement. Un régime de neutralité
ironique s’institue peu à peu à l’égard de la religion. Première étape.
Il ne serait pas difficile de prédire la deuxième et la troisième si le
cours des choses ne dépendait que des autorités établies.
Les antagonismes sociaux
élèvent toujours et partout au
carré ou au cube l’hypocrisie des opinions dominantes : telle
est à peu près la loi historique du développement des idées traduite en
termes mathématiques.
Le
socialisme, s’il mérite son nom,
signifie entre les hommes des rapports désintéressés,
une amitié sans envie ni intrigue, l’amour sans calcul avilissant. La
doctrine officielle déclare d’autant plus autoritairement que ces
normes idéales sont déjà réalisées que la réalité proteste avec plus
d’énergie contre de semblables affirmations.
Le nouveau programme des
Jeunesses communistes
soviétiques adopté en avril 1936, dit : « Une famille
nouvelle, de l’épanouissement de laquelle se préoccupe l’État
soviétique, se crée sur le terrain de l’égalité réelle de l’homme et de
la femme. » Un commentaire officiel ajoute :
« Notre jeunesse n’est mue dans le choix du compagnon ou de la
compagne que par l’amour. Le mariage bourgeois d’intérêt n’existe pas
pour notre génération montante. » (Pravda, 4 avril 1936.)
C’est assez vrai tant qu’il s’agit de jeunes ouvriers et ouvrières.
Mais le mariage d’intérêt est assez peu répandu parmi les ouvriers des
pays capitalistes.
Par contre, il en va
tout autrement dans les couches
moyennes et supérieures de la société soviétique. Les nouveaux
groupements sociaux se subordonnent automatiquement le domaine des
rapports personnels. Les vices engendrés par le pouvoir et l’argent
autour des relations sexuelles fleurissent dans la bureaucratie
soviétique comme si elle se donnait pour but à cet égard de rattraper
la bourgeoisie d’Occident.
En contradiction absolue
avec l’affirmation de la Pravda
que nous venons de citer, le « mariage d’intérêt » a
ressuscité ; la presse soviétique en convient, soit par
nécessité soit par accès de franchise. La profession, le salaire,
l’emploi, le nombre de galons sur la manche acquièrent une
signification grandissante, car les questions de chaussures, de
fourrures, de logement, de bains et — rêve suprême — d’auto s’y
rattachent. La seule lutte pour une chambre unit et désunit à Moscou
pas mal de couples chaque année. La question des parents a pris une
importance exceptionnelle. Il est bon d’avoir pour beau-père un
officier ou un communiste influent, pour belle-mère la soeur d’un gros
personnage. Qui s’en étonnera ? Peut-il en être
autrement ?
La désunion et la
destruction de familles soviétiques où
le mari, membre du parti, membre actif du syndicat, officier ou
administrateur, a évolué, a acquis de nouveaux goûts, tandis que la
femme, opprimée par la famille, est demeurée à son ancien niveau, forme
un chapitre très dramatique du Livre de la société soviétique. Le
chemin de deux générations de la bureaucratie soviétique est jalonné
par les tragédies des femmes arriérées et délaissées. Le même fait peut
être observé aujourd’hui dans la jeune génération. C’est sans doute
dans les sphères supérieures de la bureaucratie, où les parvenus peu
cultivés, qui considèrent que tout leur est permis, forment un
pourcentage élevé, qu’on trouvera le plus de grossièreté et de cruauté.
Les archives et les mémoires révéleront un jour les vrais crimes commis
contre les anciennes épouses et les femmes en général par les
prédicateurs de la morale familiale et des ce
« joies » obligatoires « de la
maternité » inviolables au regard de la justice.
Non, la femme soviétique
n’est pas encore libre.
L’égalité complète présente encore sensiblement plus d’avantages pour
les femmes des couches supérieures, vivant du travail bureaucratique,
technique, pédagogique, intellectuel en général, que pour les ouvrières
et particulièrement pour les paysannes.
Tant que la société
n’est pas en état d’assumer les
charges matérielles de la famille, la mère ne peut s’acquitter avec
succès d’une fonction sociale qu’à la condition de disposer d’une
esclave blanche, nourrice bonne cuisinière ou autre. Des
quarante millions de familles formant la population de l’U.R.S.S., 5%
et peut-être 10% fondent directement ou indirectement leur bien-être
sur le travail d’esclaves domestiques.
Le nombre exact de
domestiques en U.R.S.S. serait tout
aussi utile à connaître pour apprécier d’un point de vue socialiste la
situation de la femme que toute la législation soviétique, si
progressiste soit elle Mais c’est précisément pourquoi
la statistique cache les domestiques dans la rubrique des ouvrières ou
des « divers » !
La condition de la mère
de famille, communiste
respectée, qui a une bonne, un téléphone pour passer ses commandes, une
auto pour ses déplacements, etc., a peu de rapport avec celle de
l’ouvrière qui court les boutiques, fait son dîner, ramène ses gosses
du jardin d’enfants à la maison — quand il y a pour elle un jardin
d’enfants. Aucune étiquette socialiste ne peut cacher ce contraste
social, non moins grand que celui qui distingue en tout pays d’Occident
la dame bourgeoise de la prolétaire.
La vraie famille
socialiste, délivrée par la société des
lourdes et humiliantes charges quotidiennes, n’aura besoin d’aucune
réglementation et la seule idée des lois sur le divorce et l’avortement
ne lui paraîtra pas meilleure que le souvenir des maisons de tolérance
ou des sacrifices humains. La législation d’Octobre avait fait vers
elle un pas hardi. L’état arriéré du pays aux points de vue économique
et culturel a provoqué une cruelle réaction. La législation
thermidorienne recule vers les modèles bourgeois, non sans couvrir sa
retraite de phrases menteuses sur la sainteté de la
« nouvelle » famille. L’inconsistance socialiste se
dissimule ici encore sous une respectabilité hypocrite.
Des observateurs
sincères sont frappés, surtout en ce
qui concerne les enfants, de la contradiction entre les principes
élevés et la triste réalité. Un fait tel que le recours à d’extrêmes
rigueurs pénales contre l’abandon d’enfants peut suggérer la pensée que
la législation socialiste en faveur de la femme et de l’enfant n’est
qu’hypocrisie. Des observateurs d’un genre opposé sont séduits par
l’ampleur et la générosité du dessein qui a pris forme de lois et
d’organes administratifs ; à la vue des mères, des prostituées
et des enfants abandonnés en proie à la misère, ces optimistes se
disent que l’accroissement des richesses matérielles donnera peu à peu
la chair et le sang aux lois socialistes.
Il n’est pas facile de
dire laquelle de ces deux façons
de penser est la plus fausse et la plus nuisible. Il faut être atteint
de cécité historique pour ne pas voir l’envergure et la hardiesse du
dessein social, l’importance des premières phases de son
accomplissement et des vastes possibilités ouvertes. Mais on ne peut
pas non plus ne pas s’indigner de l’optimisme passif et en réalité
indifférent de ceux qui ferment les yeux sur la croissance des
contradictions sociales et se consolent à l’aide des perspectives d’un
avenir dont ils proposent respectueusement de laisser les clefs à la
bureaucratie. Comme si l’égalité de l’homme et de là femme n’était pas
devenue, devant la bureaucratie, une égalité dans le déni de tout
droit ! Et comme s’il était écrit que la bureaucratie est
incapable d’instituer un nouveau joug, au lieu de la liberté !
L’histoire nous apprend
bien des choses sur
l’asservissement de la femme à l’homme, et des deux à l’exploiteur, et
sur les efforts des travailleurs qui, cherchant au prix du sang à
secouer le joug, n’arrivaient en réalité qu’à changer de chaînes.
L’histoire, en définitive, ne raconte pas autre chose. Mais comment
libérer effectivement l’enfant, la femme, l’homme, voilà ce sur quoi
nous manquons d’exemples positifs. Toute l’expérience du passé est
négative et elle impose avant tout aux travailleurs la méfiance envers
les tuteurs privilégiés et incontrôlés.
LA LUTTE CONTRE
LA JEUNESSE
Tout parti
révolutionnaire trouve de prime
abord un appui dans la jeune génération de la classe montante. La
sénilité politique s’exprime par la perte de la capacité d’entraîner la
jeunesse.à
la révolution ou au fascisme. Le bolchevisme, dans
l’illégalité, fut toujours le parti des jeunes ouvriers. Les mencheviks
s’appuyaient sur des milieux supérieurs et plus âgés de la classe
ouvrière, non sans en tirer une certaine fierté et considérer de haut
les bolcheviks. Les événements montrèrent impitoyablement leur
erreur : au moment décisif, la jeunesse entraîna les hommes
d’âge mûr et jusqu’aux vieillards. Les partis de la
démocratie bourgeoise,
éliminés de la scène, sont contraints d’abandonner la jeunesse
Le bouleversement
révolutionnaire imprima une formidable
impulsion aux nouvelles générations soviétiques en les arrachant d’un
seul coup aux mœurs conservatrices et en leur révélant ce grand secret
— le premier des secrets de la dialectique — qu’il n’y à
rien d’éternel sur la terre et que la société est faite de matériaux
plastiques. Combien sotte apparaît la théorie des races
invariables à la lumière des expériences de notre époque !
L’U.R.S.S. est un prodigieux creuset où se refond le caractère de
dizaines de nationalités. La mystique de l’« âme
slave » est éliminée comme une scorie.
Mais l’impulsion reçue
par les jeunes générations n’a
pas encore trouvé d’issue dans une œuvre historique correspondante. La
jeunesse est, il est vrai, très active dans le domaine économique.
L’U.R.S.S. compte sept millions d’ouvriers de moins de vingt-trois
ans : 3 140 000 dans l’industrie, 700 000 dans les chemins de
fer, 700 000 sur les chantiers.
Dans les nouvelles
usines géantes, les jeunes ouvriers
forment près de la moitié de la main-d’oeuvre. Les kolkhozes comptent
aujourd’hui 1 200 000 jeunes communistes. Des centaines de milliers de
jeunes communistes ont été mobilisés au cours des dernières années dans
les chantiers, les houillères, les forêts, les placers d’or, dans
l’Arctique, à Sakhaline ou sur le fleuve Amour où se construit une
ville nouvelle, Komsomolsk (littéralement :
« Jeunesse-communiste-ville »).
La nouvelle génération
fournit des travailleurs de choc,
des ouvriers d’élite, des stakhanovistes, des contremaîtres, des
administrateurs subalternes. Elle étudie, et c’est avec application
dans le plus grand nombre de cas. Elle n’est pas moins, sinon plus,
active dans le domaine des sports, surtout des sports les plus
audacieux, comme le parachutisme, et les plus belliqueux, comme le tir.
Les entreprenants et les intrépides se joignent à des expéditions
périlleuses de toutes sortes.
« La meilleure
partie de notre
jeunesse », disait récemment Schmidt, l’explorateur bien connu
des régions polaires, « aspire au travail
difficile. » C’est certainement la vérité. Dans tous les
domaines pourtant, la génération post-révolutionnaire demeure encore
sous la tutelle. Que faire et comment, tout lui est indiqué par ses
supérieurs. La politique, forme suprême du commandement, reste
intégralement entre les mains de ce qu’on appelle la vieille garde. Et
tout en adressant à la jeunesse des discours très cordiaux et parfois
très flatteurs, les vieux gardent jalousement leur monopole.
Ne concevant pas le
développement de la société
socialiste sans « dépérissement » de l’Etat,
c’est-à-dire sans substitution, à toutes les institutions policières,
de l’auto-administration des producteurs et des consommateurs, Engels
attribuait l’achèvement de cette tâche à la jeune génération
« qui grandira dans les conditions nouvelles de la liberté et
se trouvera en mesure de remiser tout le vieux fatras de
l’étatisme ». Lénine ajoute ici : « De tout
étatisme, y compris celui de la république démocratique... »
Telle était en somme dans l’esprit d’Engels et de Lénine la perspective
de l’édification de la société socialiste : la génération qui
a conquis le pouvoir, la vieille garde, commence la liquidation de
l’État ; la génération suivante achève la besogne.
Qu’en est-il en
réalité ? 43% de la population
de l’U.R.S.S. sont nés après la révolution d’Octobre. Si l’on fixe la
limite des générations à vingt-trois ans, il apparaît que plus de 50%
de l’humanité soviétique n’atteint pas cette limite. Plus de la moitié
de la population n’a donc pas l’expérience d’un autre régime que celui
des soviets.
Mais ces jeunes
générations, précisément, ne se forment
pas « dans les conditions de la liberté », comme le
pensait Engels ; elles se forment au
contraire
sous le joug intolérable de la couche dirigeante
qui,
d’après la fiction officielle, a fait la révolution d’Octobre. A
l’usine, au kolkhoze, à la caserne, à l’université, à l’école et même
au jardin d’enfants, si ce n’est à la crèche, les principales vertus de
l’homme sont la fidélité au chef et l’obéissance sans discussion. Bien
des aphorismes pédagogiques des derniers temps pourraient avoir été
copiés chez Goebbels si Goebbels lui-même ne les avait pas empruntés,
dans une large mesure, aux collaborateurs de Staline.
L’enseignement et la vie
sociale des écoliers et des
étudiants sont profondément pénétrés de formalisme et d’hypocrisie. Les
enfants ont appris à participer à quantité de réunions où l’on étouffe
d’ennui, avec leur inévitable présidium d’honneur, leur encensement des
chefs aimés, leurs débuts conformistes étudiés à l’avance pendant
lesquels, tout comme chez les adultes, on dit une chose et l’on en
pense une autre.
Les cercles d’écoliers
les plus innocents, s’ils tentent
de créer une oasis dans ce désert, s’attirent de cruelles mesures de
répression. La Guépéou intervient à l’école dite
« socialiste » pour y introduire par
la délation et la trahison un terrible élément de démoralisation.
Les plus réfléchis des pédagogues et des auteurs de livres pour
enfants, en dépit de leur optimisme officiel, ne cachent pas toujours
leur effroi devant la contrainte, l’hypocrisie et l’ennui qui accablent
l’école.
Dépourvus de
l’expérience de la lutte des classes et de
la révolution, les jeunes générations ne pourraient se préparer à une
participation consciente à la vie sociale qu’au sein d’une démocratie
soviétique, en s’appliquant à l’étude des expériences du passé et des
leçons du présent. La pensée et le caractère personnels
ne peuvent se déployer sans critique. Or la plus
élémentaire possibilité d’échanger des idées, de se tromper, de
vérifier et de rectifier les erreurs, les siennes propres et celles
d’autrui, est refusée à la jeunesse soviétique.
Toutes les questions, y compris celles qui la concernent, sont
tranchées sans elle. Il ne lui est permis que d’exécuter
et de chanter hosannah. A toute parole critique, la bureaucratie répond
en tordant le cou à celui qui l’a prononcée. Tout ce qu’il y a de doué
et d’indocile dans la jeunesse est systématiquement réprimé, éliminé ou
physiquement exterminé. Ainsi s’explique le fait que les millions et
les millions de membres des Jeunesses communistes n’ont pas formé à ce
jour une seule personnalité marquante.
En se
jetant dans la technique, les
sciences, la littérature, les sports, les échecs, la jeunesse semble
faire l’apprentissage de plus grandes activités. Dans tous ces
domaines, elle rivalise avec l’ancienne génération, mal préparée,
qu’elle rejoint et dépasse parfois. Mais à chaque contact avec la
politique elle se brûle les doigts. Il lui reste par
conséquent trois possibilités : s’assimiler à la bureaucratie
et faire carrière ; se soumettre en silence, s’absorber dans
le travail économique, scientifique ou dans sa petite vie
privée ; se jeter dans l’illégalité, apprendre à combattre et
se tremper pour l’avenir. La carrière bureaucratique n’est ouverte qu’à
une petite minorité ; à l’autre pôle, une petite minorité
vient à l’opposition. Le groupe intermédiaire est fort hétérogène. Des
processus cachés mais extrêmement significatifs s’y accomplissent sous
le rouleau compresseur, qui seront pour beaucoup dans la détermination
de l’avenir de l’U.R.S.S.
Les tendances ascétiques
de l’époque de la guerre civile
firent place dans la période de la Nep à des états d’esprit plus
épicuriens, pour ne pas dire plus jouisseurs. La première période
quinquennale fut de nouveau celle d’un ascétisme involontaire, mais
seulement pour les masses et la jeunesse ; les dirigeants
avaient réussi à s’installer sur les positions du bien-être personnel.
La deuxième période quinquennale est certainement teintée de vive
réaction contre l’ascétisme. Le souci des avantages personnels gagne
l’ensemble de la population et surtout les jeunes. Le fait est que la
petite minorité qui parvient à s’élever au-dessus des masses a, dans la
jeune génération soviétique, la possibilité de se joindre aux milieux
dirigeants. D’autre part, la bureaucratie forme et sélectionne
consciemment ses fonctionnaires et ses arrivistes.
« La jeunesse
soviétique ignore le désir de
s’enrichir, la mesquinerie petite-bourgeoise, le bas
égoïsme », assurait le principal rapporteur au congrès des
jeunesses communistes d’avril 1936. Ces paroles sonnent manifestement
faux en présence du mot d’ordre dominant d’aujourd’hui :
« aisance et belle vie », des méthodes du travail aux
pièces, des primes et des décorations.
Le
socialisme n’est pas ascétique, il s’oppose profondément à
l’ascétisme chrétien comme à toute religion, par son attachement à ce
monde et rien qu’à lui. Mais il a sa hiérarchie des valeurs terrestres.
La personne humaine ne commence pas pour lui avec le souci de la vie
aisée, mais là où expire ce souci.
Seulement, il n’est
donné à aucune génération de sauter
par-dessus sa propre tête. Tout le mouvement Stakhanov est pour le
moment fondé sur le « bas égoïsme ». Son seul étalon
de mesure, qui est le nombre de pantalons et de cravates gagnés au prix
du travail, atteste précisément la « mesquinerie
petite-bourgeoise ». Que cette phase soit historiquement
nécessaire, soit ; il faut alors la voir telle qu’elle est. Le
rétablissement des relations commerciales ouvre incontestablement la
possibilité d’une amélioration sensible du bien-être individuel.
Si les jeunes gens
soviétiques veulent pour la plupart
devenir ingénieurs, ce n’est pas que l’édification socialiste les
séduise tant, c’est plutôt que les ingénieurs sont beaucoup mieux payés
que les médecins et les instituteurs. Quand des tendances de cette
sorte se précisent dans une atmosphère d’oppression spirituelle et de
réaction idéologique, tandis que les dirigeants lâchent consciemment la
bride aux instincts des arrivistes, la formation de la
« culture socialiste » se réduit à tout moment à une
éducation égoïste des plus antisociales.
Ce serait pourtant
calomnier grossièrement la jeunesse
soviétique que la présenter comme dominée exclusivement ou
principalement par les intérêts personnels. Non, elle est dans son
ensemble généreuse, intuitive, entreprenante. L’arrivisme ne la colore
qu’en surface. Dans ses profondeurs vivent des tendances variées,
encore informes souvent, dont l’héroïsme foncier se cherche emploi. Le
nouveau patriotisme soviétique se nourrit en partie de ces aspirations.
Il est certainement très profond, sincère et dynamique. Mais il souffre
aussi de la mésentente entre les jeunes et les vieux.
Les jeunes poumons bien
portants trouvent irrespirable
l’atmosphère d’hypocrisie, inséparable du Thermidor, c’est-à-dire de la
réaction encore contrainte de se vêtir du manteau de la révolution. Le
criant contraste entre les affiches socialistes et la réalité vivante
ruine la confiance dans les canons officiels. Beaucoup de jeunes gens
adoptent à l’égard de la politique une attitude dédaigneuse et
affectent, dans leurs manières, la grossièreté, voire la licence.
Dans bien des cas,
peut-être même dans la majorité des
cas, l’indifférentisme et le cynisme ne sont que les formes primitives
du mécontentement et du désir contenu de marcher à son propre gré.
L’exclusion des
Jeunesses et du parti, puis
l’arrestation et l’exil de centaines de milliers de jeunes
« gardes-blancs » et
d’« opportunistes », d’une part, de
bolcheviks-léninistes, de l’autre, attestent que les sources de
l’opposition politique consciente, de droite et de gauche, ne tarissent
pas ; au contraire, elles ont jailli avec une nouvelle force
au cours des deux ou trois dernières années. Enfin, les plus
impatients, les plus ardents, les moins équilibrés, blessés dans leurs
sentiments et leurs intérêts, se tournent vers la vengeance terroriste.
Tel est à peu près, aujourd’hui, le spectre des états d’esprit
politiques de la jeunesse soviétique.
L’histoire du terrorisme
individuel en U.R.S.S. marque
avec force les étapes de l’évolution générale du pays. A l’aube du
pouvoir des soviets, les Blancs et les socialistes-révolutionnaires
organisent des attentats terroristes dans l’ambiance de la guerre
civile. Quand les anciennes classes possédantes ont perdu toute
espérance de restauration, le terrorisme cesse. Les attentats des
koulaks, qui se sont prolongés jusqu’à ces derniers temps, ont eu un
caractère local ; ils complétaient une guérilla contre le
régime.
Le terrorisme le plus
récent ne s’appuie ni sur les
anciennes classes dirigeantes ni sur les paysans cossus. Les
terroristes de la dernière génération se recrutent exclusivement dans
la jeunesse soviétique, dans les Jeunesses communistes et le parti,
souvent même parmi les fils de dirigeants. Tout à fait incapable de
résoudre les problèmes auxquels il s’attaque, le terrorisme individuel
a pourtant la plus grande importance symptomatique en ce qu’il
caractérise l’âpreté de l’antagonisme entre la bureaucratie et les
vastes masses populaires, et plus particulièrement la jeunesse.
Griserie économique,
parachutisme, expéditions polaires,
indifférentisme démonstratif, « romantisme du
voyou », mentalité terroriste et actes terroristes
occasionnels — le tout prépare une explosion du mécontentement des
jeunes contre l’insupportable tutelle des vieux. La guerre pourrait
évidemment servir de soupape de sûreté aux vapeurs accumulées de ce
mécontentement. Pas pour longtemps. La jeunesse acquerrait promptement
la trempe des combattants et l’autorité qui lui manque aujourd’hui.
Dans le même temps la réputation de la plupart des vieux subirait une
irréparable atteinte. Dans le meilleur des cas, la guerre n’accorderait
à la bureaucratie qu’un moratoire ; à la fin des hostilités,
le conflit politique n’en serait que plus aigu.
Il serait naturellement
unilatéral de ramener le
problème de l’U.R.S.S. à celui des générations. Parmi les vieux, la
bureaucratie compte pas mal d’adversaires avoués ou cachés, de même
qu’il y a des centaines de milliers de bureaucrates finis parmi les
jeunes. Mais de quelque côté que parte l’attaque contre les couches
dirigeantes, que ce soit de droite ou de gauche, les assaillants
recruteront leurs forces principales dans la jeunesse étouffée,
mécontente et privée de droits politiques. La bureaucratie le comprend
parfaitement. Elle est d’une sensibilité extrême à tout ce qui la
menace. Elle s’efforce naturellement de consolider à l’avance ses
positions. Et ses tranchées capitales, ses plates-formes
de béton, elle les dresse précisément face à la jeune génération.
Nous avons déjà
mentionné le Xe
congrès des Jeunesses
communistes qui s’est réuni en avril 1936 au Kremlin. Personne n’a
tenté, naturellement, d’expliquer pourquoi, contrairement aux statuts,
ce congrès ne s’était pas réuni pendant cinq ans. Par contre, il s’est
tout de suite révélé que, sélectionné et filtré avec le plus grand
soin, il se réunissait pour exproprier, au sens politique, la
jeunesse : d’après ses nouveaux statuts, le Komsomol — la
Jeunesse communiste — perd, même juridiquement, tout droit de
participer à la vie sociale.
L’instruction
et l’éducation sont
désormais ses seules sphères d’action. Le secrétaire
général des Jeunesses communistes déclara, sur l’ordre de ses
supérieurs : « Nous devons... cesser de bavarder sur
le plan industriel et financier, à propos de la baisse du prix de
revient, de l’équilibre des comptes, des semailles et de toutes autres
tâches du gouvernement, comme si nous en décidions. » Le pays
entier pourrait répéter ces derniers mots : « Comme
si nous en décidions ! » L’ordre arrogant de
« cesser les bavardages » qui n’a suscité, dans un
congrès archi-soumis, aucun enthousiasme, semble d’autant plus étonnant
que la loi soviétique fixe la majorité politique à dix-huit ans en
accordant à partir de cet âge le droit de vote aux jeunes gens des deux
sexes, tandis que la limite d’âge des Jeunesses communistes était
d’après les anciens statuts de vingt-trois ans, le tiers des membres de
l’organisation la dépassant du reste.
Le congrès vota
simultanément deux réformes :
il légalisa la participation des adultes aux Jeunesses, augmentant
ainsi le nombre des komsomols-électeurs, et il priva l’organisation du
droit de s’immiscer non seulement dans la politique générale (chose
dont il ne pouvait être question), mais encore dans les questions
courantes de l’économie. Le relèvement de la limite d’âge est dicté par
le fait qu’il est de plus en plus difficile de passer automatiquement
du Komsomol au parti. La suppression des derniers droits politiques et
même de leur seule apparence est due à la volonté d’assujettir
complètement et définitivement les Jeunesses communistes au parti
épuré. Les deux mesures, évidemment contradictoires, ont la même cause,
et c’est la peur que la jeune génération inspire à la bureaucratie.
Les rapporteurs du
congrès, s’acquittant, à les en
croire, des missions que leur avait confiées Staline — ces
avertissements tendaient à exclure toute discussion — expliquèrent le
but de la réforme avec une franchise plutôt étonnante :
« Nous n’avons pas besoin d’un second parti. »
C’était reconnaître que, de l’avis des dirigeants, le Komsomol, si on
ne le matait pas définitivement, menacerait de devenir un second parti.
Et comme pour déterminer
les tendances possibles de ce
parti virtuel, le rapporteur ajoutait cet avertissement :
« Trotsky tenta en son temps d’inculquer à la jeunesse, avec
laquelle il flirtait par démagogie, l’idée antiléniniste et
antibolchevique de la nécessité d’un second parti. » Etc.
L’allusion du rapporteur renferme un anachronisme : à la
vérité, Trotsky se borna à l’époque à avertir que la bureaucratisation
ultérieure du régime amènerait inévitablement la rupture avec les
jeunes et menacerait de faire naître un second parti.
Peu importe :
les événements, en confirmant
l’avertissement, en ont fait un programme. Le parti dégénéré n’a gardé
son pouvoir d’attraction que pour les arrivistes. Les jeunes gens et
les jeunes filles honnêtes et capables de penser doivent être écœurés
par la servilité byzantine, la fausse rhétorique couvrant les
privilèges et l’arbitraire, la vantardise de bureaucrates médiocres
accoutumés à s’encenser les uns les autres, et par tous ces maréchaux
qui, s’ils n’ont jamais décroché les étoiles du ciel, s’en sont mis sur
toutes les coutures.
Il ne s’agit donc plus
de la menace d’un second parti,
comme il y a douze ou treize ans, mais de la nécessité de
ce parti, seule force capable de continuer la révolution d’Octobre.
La modification des statuts des Jeunesses communistes, serait-elle
renforcée par de nouvelles mesures policières, n’empêchera pas la
jeunesse, cela va de soi, d’acquérir la force virile et d’entrer en
conflit avec la bureaucratie.
De quel côté s’orientera
la jeunesse en cas de
bouleversement politique ? Sous quels drapeaux se
rassemblera-t-elle ? Personne ne peut donner en ce moment de
réponse assurée à ces questions, et la jeunesse elle-même moins que
personne. Des tendances contradictoires travaillent sa conscience. En
dernier lieu, des événements historiques d’une importance mondiale
détermineront ses masses à se prononcer : guerre, succès
nouveaux du fascisme ou, à l’inverse, victoire de la révolution
prolétarienne en Occident. La bureaucratie se convaincra en tout cas
que cette jeunesse sans droits constitue dans l’histoire
un facteur explosif de première force.
L’autocratie russe,
s’exprimant en 1894 par le
truchement du jeune tsar Nicolas II, répondait aux membres des zemstvos
qui exprimaient timidement le vœu d’être admis à la vie
politique : « Rêves insensés ! »
Mémorables paroles. En 1936, la bureaucratie répond aux aspirations
encore confuses de la jeune génération soviétique par l’injonction
brutale de « cesser les bavardages ! » Ces
mots entreront aussi dans l’histoire. Le régime stalinien ne les paiera
pas moins cher que le régime à la tête duquel se trouvait Nicolas II.
NATION ET CULTURE
La politique nationale
du bolchevisme, en assurant la
victoire de la révolution d’Octobre, a aidé l’U.R.S.S. à tenir par la
suite, en dépit des forces centrifuges à l’intérieur et de l’hostilité
des pays voisins. La dégénérescence bureaucratique de l’État a
lourdement handicapé cette politique. Sur la question nationale
précisément, Lénine se préparait à livrer un premier combat à Staline
au XIIe congrès du
parti, au printemps de 1923. Mais il dut quitter le travail avant la
réunion du congrès. Les documents qu’il rédigeait alors sont encore
sous le boisseau de la censur [3]..
Les besoins culturels
des nations réveillées par la
révolution réclament la plus large autonomie. Mais l’économie ne peut
se bien développer que si toutes les parties de l’Union se soumettent à
un plan d’ensemble centralisé. Or l’économie et la
culture ne sont pas séparées l’une de l’autre par des cloisons étanches.
Il arrive donc que les tendances à l’autonomie culturelle et à la
centralisation économique entrent en conflit. Il n’y a
pas cependant entre elles d’antagonisme irréductible.
Si, pour réduire ces conflits, nous n’avons pas et ne pouvons pas avoir
de formule toute prête, la souple volonté des masses intéressées
existe, et seule leur participation effective à la décision quotidienne
de leur propre destinée peut, à chaque étape donnée, tracer la limite
entre les revendications légitimes de la centralisation économique et
les exigences vitales des cultures nationales.
Tout le malheur vient de
ce que la volonté de la
population de l’U.R.S.S., incarnée par ses divers éléments nationaux,
est complètement falsifiée par la bureaucratie, qui n’envisage
l’économie et la culture que sous l’angle des intérêts spécifiques de
la couche dirigeante et des facilités de gouvernement.
Il est vrai que la
bureaucratie continue à accomplir
dans ces deux domaines un certain travail progressif, quoique au prix
d’énormes frais généraux. Cela concerne avant tout les nationalités
arriérées de l’U.R.S.S. qui doivent nécessairement passer par une
période plus ou moins longue d’emprunts, d’imitations et
d’assimilation. La bureaucratie leur construit un pont vers les
bienfaits élémentaires de la culture bourgeoise et, partiellement,
pré-bourgeoise. A l’égard de plusieurs régions et nationalités, le
régime accomplit dans une large mesure l’œuvre historique que Pierre Ier et ses compagnons ont
accomplie pour la vieille Moscovie ; mais sur une plus vaste
échelle et à une plus vive allure.
L’enseignement se donne
en ce moment dans les écoles de
l’U.R.S.S. en quatre-vingts langues au moins. Il a fallu, pour la
plupart de ces idiomes, créer des alphabets ou remplacer les alphabets
asiatiques, trop aristocratiques, par des alphabets latinisés, plus à
la portée des masses. Des journaux paraissent en autant de langues et
font connaître à des bergers nomades et à des cultivateurs primitifs
les éléments de la culture. Les lointaines régions de l’empire naguère
négligées, voient surgir des industries. Le tracteur détruit les
vieilles mœurs qui tiennent encore du clan. En même temps que
l’écriture apparaissent la médecine et l’agronomie. Il n’est pas facile
d’apprécier cette mise en œuvre de couches nouvelles de l’humanité.
Marx n’avait pas tort de dire que la révolution est la locomotive de
l’histoire.
Mais les locomotives les
plus puissantes ne font pas de
miracles : elles ne changent pas les lois de l’espace, elles
ne font que hâter le mouvement. La nécessité de faire connaître à des
dizaines de millions d’hommes l’alphabet, le journal, les règles les
plus simples de l’hygiène, montre quel chemin reste à parcourir avant
que puisse être réellement posée la question d’une nouvelle culture
socialiste.
La presse publie par
exemple que les Oyrates de la
Sibérie occidentale, qui jusqu’ici ne savaient pas se laver, ont
maintenant, « dans bien des villages, des bains où l’on vient
de trente kilomètres à la ronde ». Cet exemple de progrès
élémentaire fait fortement ressortir le niveau de nombre d’autres
conquêtes et pas seulement dans les régions éloignées et arriérées.
Quand le chef du
gouvernement, pour montrer
l’accroissement de la culture, dit que la demande de « lits en
fer, d’horloges, de linge tricoté, de sweaters, de vélos »
augmente dans les kolkhozes, cela signifie seulement que les paysans
aisés commencent à se servir des produits de l’industrie entrés depuis
longtemps dans la vie des paysans d’Occident.
La presse répète chaque
jour ses prédications sur
« le commerce socialiste civilisé ». Il s’agit en
réalité de donner un nouvel aspect, propre et attrayant, aux magasins
de l’État, de les outiller, de leur fournir un assortiment suffisant,
de ne pas laisser pourrir les pommes, de vendre en même temps que les
bas du fil à repriser, et enfin d’accoutumer les vendeurs à traiter les
clients avec attention et politesse, en un mot d’atteindre un niveau
qui est banal pour le commerce capitaliste. Et on est encore assez loin
d’accéder à ce but, où d’ailleurs il n’y a pas un grain de socialisme.
Si nous nous détournons
un moment des lois et des
institutions pour considérer, sans nous bercer d’illusions, la vie
quotidienne de la grande masse de la population, nous sommes bien
obligés de conclure que l’héritage de la Russie absolutiste et
capitaliste l’emporte encore, et de loin, dans les mœurs sur les germes
du socialisme.
C’est la population
elle-même qui l’exprime de la
manière la plus convaincante dans son avidité à se saisir, à la moindre
amélioration, des modèles tout faits d’Occident. Les jeunes employés
soviétiques et souvent même les jeunes ouvriers s’efforcent d’imiter
les manières et le costume des ingénieurs et des techniciens américains
qu’ils rencontrent à l’usine. Les employées et les ouvrières dévorent
des yeux la touriste étrangère, pour s’habiller comme elle et imiter
ses manières. Celle qui a la chance d’y réussir devient à son tour un
objet d’imitation. Au lieu des papillotes d’autrefois, les mieux payées
se font faire l’ondulation permanente. La jeunesse apprend volontiers
les « danses modernes ». En un certain sens, ce sont
là des progrès. Mais ils expriment pour le moment non la
supériorité du socialisme sur le capitalisme, mais la prédominance de
la culture bourgeoise sur la culture patriarcale, de la ville sur la
campagne, du centre sur la province, de l’Occident sur l’Orient.
Les milieux soviétiques
privilégiés quant à eux
empruntent aux plus hautes sphères capitalistes, et ce sont les
diplomates, les directeurs de trusts, les ingénieurs qui, se rendant
souvent en Europe et en Amérique, deviennent arbitres en la matière. La
satire soviétique n’en dit mot, car il est rigoureusement interdit de
toucher aux « dix mille » dirigeants. On ne peut
pourtant pas s’abstenir de noter avec quelque amertume que les hauts
émissaires soviétiques à l’étranger n’ont pas su manifester devant la
civilisation capitaliste un style propre ou même une façon d’être un
peu personnelle. Ils n’ont pas eu la fermeté intérieure qui leur eût
permis de dédaigner les apparences et de garder leurs distances. Ils
mettent généralement leur ambition à se distinguer le moins possible
des snobs bourgeois les plus achevés. En un mot ils se
sentent, pour la plupart, non des représentants d’un monde nouveau mais
des parvenus, et se conduisent en conséquence.
Dire que l’U.R.S.S.
poursuit en ce moment l’œuvre
culturelle que les pays avancés ont achevée depuis longtemps sur la
base du capitalisme, ce n’en serait pas moins formuler une demi-vérité.
Les nouvelles formes sociales ne sont nullement
indifférentes ; elles ne se bornent pas à ouvrir à un pays
arriéré la possibilité de rattraper le niveau des pays avancés, elles
lui permettent d’y arriver beaucoup plus vite que ne l’a fait
l’Occident. La clef de cette énigme se trouve sans peine : les
pionniers de la bourgeoisie ont dû inventer leur technique et apprendre
à l’appliquer à l’économie et à la culture, tandis que l’U.R.S.S.
trouve un acquis tout prêt, moderne, et, grâce à la socialisation des
moyens de production, l’applique non partiellement et peu à peu, mais
d’un seul coup à une immense échelle.
Les chefs militaires du
passé ont maintes fois vanté le
rôle civilisateur des armées, surtout envers les paysans. Sans nous
leurrer sur la civilisation spécifique répandue par le militarisme
bourgeois, on ne peut cependant pas contester que nombre d’habitudes
utiles au progrès ont été apportées aux masses populaires par
l’intermédiaire de l’armée ; ce n’est pas sans cause que les
soldats et les sous-officiers se sont trouvés à la tête des révoltés
dans tous les mouvements révolutionnaires et principalement dans les
mouvements paysans. Le régime soviétique a la possibilité d’agir sur la
vie des masses populaires, en utilisant non la seule armée, mais tous
les organes de l’État, du parti, des Jeunesses communistes et des
syndicats confondus avec l’État. L’assimilation des modèles tout prêts
de la technique, de l’hygiène, des arts, des sports, dans des délais
beaucoup plus brefs que ceux qui furent nécessaires à l’élaboration de
ces mêmes modèles dans leurs patries d’origine, est assurée par les
formes étatiques de la propriété, par la dictature politique, par la
direction planifiée.
Si la révolution
d’Octobre n’avait apporté que cette
accélération d’allure, elle serait déjà justifiée du point de vue
historique, car le régime bourgeois déclinant ne s’est pas montré
capable, dans le dernier quart de siècle, de faire progresser nettement
un seul pays arriéré, dans aucune partie du monde.
Le prolétariat russe a fait la révolution en vue de fins beaucoup plus
élevées. Quel que soit aujourd’hui le joug politique qu’il subit, ses
éléments les meilleurs n’ont pas renoncé au programme communiste et aux
grands espoirs qu’il représente. La bureaucratie est
tenue de s’adapter au prolétariat par l’orientation de sa politique, et
plus encore dans l’interprétation de celle-ci. C’est pourquoi chaque
pas en avant dans l’économie ou dans les mœurs, indépendamment de son
explication historique véritable ou de sa signification réelle pour la
vie des masses, devient officiellement une conquête inouïe, une
acquisition sans précédent de la « culture
socialiste ».
Sans doute, mettre la
brosse à dents et le savon de
toilette à la portée de millions d’hommes qui ne connaissaient pas hier
encore les plus simples exigences de la propreté, c’est une œuvre
civilisatrice des plus grandes. Mais ni le savon ni la
brosse à dents, ni même les parfums réclamés par « nos
femmes » ne font la culture socialiste, surtout
quand ces pauvres attributs de la civilisation ne sont accessibles qu’à
15% de la population.
La
« transformation des hommes » dont
on parle si souvent dans la presse soviétique s’accomplit en effet à
toute allure. Dans quelle mesure est-ce une transformation
socialiste ?
Le peuple russe n’a
connu dans le passé ni grande
réforme religieuse comme les Allemands, ni grande révolution bourgeoise
comme les Français. Dans ces deux creusets, si nous écartons la
révolution-réforme des insulaires britanniques du XVIIe siècle, s’est formée
l’individualité bourgeoise, phase des plus importantes dans le
développement de l’individualité humaine en général.
Les révolutions russes
de 1905 et 1917 indiquaient
nécessairement l’éveil de l’individualité au sein des masses et son
affirmation dans un milieu primitif ; elles s’acquittaient
donc sur une moindre échelle, hâtivement, de l’œuvre éducative des
réformes et des révolutions bourgeoises d’Occident. Mais bien avant que
cette œuvre fût terminée, au moins dans ses grandes lignes, la
révolution russe, née au crépuscule du capitalisme, se trouva lancée
par la lutte des classes sur les rails du socialisme. Les
contradictions dans le domaine de la culture ne font que refléter et
dévier les contradictions sociales et économiques résultant de ce bond.
L’éveil de
l’individualité acquiert dès lors
nécessairement un caractère plus ou moins petit-bourgeois dans
l’économie, la famille, la poésie. La bureaucratie est devenue
l’incarnation d’un individualisme extrême, parfois sans frein.
Admettant et encourageant l’individualisme économique (travail aux
pièces, parcelles des cultivateurs, primes, décorations), elle réprime
durement d’autre part les manifestations progressistes de
l’individualisme dans la sphère de la culture spirituelle (vues
critiques, formation d’opinions personnelles, dignité individuelle).
Plus le niveau d’un
groupe national est élevé, plus la
création culturelle y est haute, plus les problèmes de la société et de
la personnalité lui tiennent à coeur et plus les tenailles
bureaucratiques lui sont douloureuses sinon intolérables. Il
ne peut être en vérité question de l’originalité des cultures
nationales quand une seule baguette de chef d’orchestre — ou plus
exactement une seule matraque policière — prétend diriger les fonctions
intellectuelles de tous les peuples de l’Union. Les
journaux (et les livres) ukrainiens, blancs-russiens, géorgiens ou
turcs ne font que traduire dans ces langues les impératifs
bureaucratiques. La presse moscovite publie chaque jour la traduction
russe des odes dédiées aux chefs par des poètes, lauréats nationaux,
misérables versifications en vérité, qui ne diffèrent l’une de l’autre
que par le degré de servilité et d’insignifiance.
La culture
grand-russienne, souffrant tout autant que
les autres de ce régime de corps de garde, vit surtout au compte de la
vieille génération formée avant la révolution. La jeunesse semble être
broyée sous une dalle. Nous ne sommes donc pas en
présence de l’oppression d’une nationalité par une autre, au sens
propre du mot, mais de l’oppression de toutes les cultures nationales,
à commencer par la grande-russienne, par un appareil policier
centralisé.
Nous ne pouvons
cependant pas négliger le fait que 90%
des journaux de l’U.R.S.S. paraissent en russe. Si ce pourcentage est
en contradiction frappante avec la proportion numérique des Russes dans
la population, il correspond mieux, il est vrai, à l’influence propre
de la civilisation russe et à son rôle d’intermédiaire entre les
peuples arriérés et l’Occident. Ne faut-il pas voir cependant dans la
part exagérément grande attribuée aux Russes dans les éditions (et pas
seulement là, naturellement) un privilège national de fait, privilège
de grande puissance obtenu au détriment des autres
nationalités ? C’est fort possible.
Mais à cette question
extrêmement sérieuse on ne peut
répondre en termes aussi catégoriques qu’on le voudrait, car, plus que
par la collaboration, l’émulation et la fécondation réciproque des
cultures, elle est tranchée dans la vie par l’arbitrage sans appel de
la bureaucratie. Et comme le Kremlin est le siège du pouvoir, comme la
périphérie doit imiter le centre, la bureaucratie centrale prend
inévitablement une allure russificatrice tout en
attribuant aux autres nationalités un seul droit incontesté :
celui de chanter dans leurs propres langues les louanges de l’arbitre.
La doctrine officielle
de la culture change avec les
zigzags économiques et les considérations administratives ;
mais dans toutes ses variations, elle garde un caractère absolument
catégorique. En même temps que la théorie du socialisme dans un seul
pays, celle de la « culture prolétarienne »,
jusqu’alors laissée à l’arrière-plan, a reçu l’investiture officielle.
Ses adversaires soutenaient que la dictature du prolétariat est
rigoureusement transitoire ; qu’à la différence de la
bourgeoisie, le prolétariat ne songe pas à dominer pendant de longues
époques historiques ; que la tâche de la génération présente
de la nouvelle classe dominante est avant tout de s’assimiler ce qu’il
y a de précieux dans la culture bourgeoise ; que plus le
prolétariat reste un prolétariat, en d’autres termes plus il porte les
traces de son assujettissement de la veille, et moins il est capable de
s’élever au-dessus de l’héritage du passé ; que les
possibilités d’une œuvre créatrice nouvelle ne s’ouvriront réellement
qu’au fur et à mesure que le prolétariat se résorbera dans la société
socialiste. Tout ceci veut dire que la culture socialiste — et non une
culture prolétarienne — est appelée à prendre la succession de la
culture bourgeoise.
Polémiquant avec les
théoriciens d’un art prolétarien,
produit de laboratoire, l’auteur de ces lignes écrivait :
« La culture se nourrit des sèves de l’économie
et il faut des excédents matériels pour qu’elle croisse, se complique
et s’affine. » La solution la plus heureuse des
problèmes économiques élémentaires « ne signifierait encore en
aucun cas la victoire complète du socialisme, nouveau principe
historique ». La progression de la pensée scientifique sur des
bases populaires et l’essor du nouvel art attesteraient seuls que le
grain a fait mieux que lever et que la plante a fleuri. Sous ce
rapport, « le développement de l’art est la plus haute épreuve
de la vitalité et de l’importance d’une époque ». Ce point de
vue, admis la veille, fut tout à coup déclaré, dans un texte officiel,
« capitulard » et dicté par
l’« incroyance » en les forces créatrices du
prolétariat. La période Staline-Boukharine s’ouvrit ;
Boukharine se faisait depuis longtemps le héraut de la culture
prolétarienne ; Staline n’y avait jamais pensé. Tous les deux
professaient en tout cas que la marche au socialisme se ferait
« à pas de tortue » et que le prolétariat disposerait
de dizaines d’années pour former sa culture propre. Quant au caractère
de celle-ci, les idées de nos théoriciens étaient aussi confuses que
peu ambitieuses.
Les années orageuses du
premier plan quinquennal
renversèrent la perspective du pas de tortue. Dès 1931, le pays, à la
veille d’une cruelle famine, « entra dans le
socialisme ». Avant que les écrivains et les artistes
officiellement protégés n’aient pu créer un art prolétarien ou tout au
moins les premières œuvres marquantes de cet art, le gouvernement fit
savoir que le prolétariat s’était résorbé dans la société sans classes.
Restait à s’accommoder du fait qu’il n’avait pas eu pour créer sa
culture ce facteur indispensable : le temps. La conception
d’hier fut instantanément livrée à l’oubli et l’on mit à l’ordre du
jour la « culture socialiste ». Nous en connaissons
déjà le contenu.
La création spirituelle a besoin de liberté. L’idée
communiste de soumettre la nature à la technique et la technique au
plan pour contraindre la matière à donner à l’homme, sans refus, tout
ce dont il a besoin et bien au-delà, cette idée vise une fin plus
élevée : libérer à jamais les facultés créatrices de l’homme
de toutes entraves, dépendances humiliantes ou dures contraintes. Les
relations personnelles, la science, l’art n’auront à subir aucun plan
imposé, aucune ombre d’obligation. Dans quelle mesure la création
spirituelle sera-t-elle individuelle ou collective ? Cela
dépendra entièrement des créateurs.
Autre chose :
le régime transitoire. La
dictature exprime la barbarie passée et non la culture future.
Elle impose nécessairement de rudes restrictions à toutes les
activités, y compris à l’activité spirituelle. Le programme de la
révolution y voyait dès le début un mal temporaire et s’engageait à
écarter peu à peu, au fur et à mesure de l’affermissement du nouveau
régime, toutes les restrictions à la liberté. En tout cas, dans les
années les plus chaudes de la guerre civile, les chefs de la révolution
voyaient bien que le gouvernement, s’il pouvait, en s’inspirant de
considérations politiques, limiter la liberté créatrice, ne pouvait en
aucune façon prétendre au commandement dans le domaine scientifique,
littéraire et artistique.
Avec ses goûts assez
« conservateurs », Lénine, faisant preuve de la plus
grande circonspection en matière d’art, invoquait volontiers son
incompétence. La protection accordée par le commissaire du peuple à
l’instruction publique, Lounatcharsky, à diverses formes de modernisme
troublait souvent Lénine, mais il se bornait à des remarques ironiques
dans ses entretiens privés et restait fort éloigné de l’idée de faire
de ses goûts littéraires la loi. En 1924, au seuil d’une nouvelle
phase, l’auteur de ce livre formulait en ces termes l’attitude de
l’État à l’égard des tendances de l’art : « Mettant
au-dessus de tout le critère : pour ou contre la révolution,
leur laisser sur leur propre terrain unes liberté complète. »
Tant que la dictature
eut l’appui des masses et devant
elle la perspective de la révolution mondiale, elle ne craignit pas les
expériences, les recherches, la lutte des écoles, car elle comprenait
qu’une nouvelle phase de la culture ne pouvait être préparée que dans
cette voie. Toutes les fibres du géant populaire frémissaient
encore ; il pensait à haute voix, pour la première fois depuis
mille ans. Les meilleures jeunes forces de l’art étaient saisies au
vif. C’est en ces premières années, riches d’espoir et
d’intrépidité, que furent créés les modèles les plus précieux de la
législation socialiste et aussi les meilleurs ouvrages de la
littérature révolutionnaire. A la même époque se rapportent aussi les
meilleurs films soviétiques qui, malgré la pauvreté des moyens
techniques, étonnèrent le monde par la fraîcheur et l’intensité du
réalisme.
Dans la lutte contre
l’opposition au sein du parti, les
écoles littéraires furent, l’une après l’autre, étouffées. Et il ne
s’agissait pas de la seule littérature. La dévastation s’étendît à tous
les domaines de l’idéologie, d’autant plus énergiquement qu’elle était
à demi inconsciente. Les dirigeants actuels se considèrent à la fois
comme appelés à contrôler politiquement la vie spirituelle et à diriger
son développement. Leur commandement sans appel s’exerce de la même
manière dans les camps de concentration, l’agronomie et la musique.
L’organe central du parti publie des articles anonymes, assez
semblables à des ordres de chefs militaires, régissant l’architecture,
la littérature, la dramaturgie, le ballet, sans parler naturellement de
la philosophie, des sciences naturelles et de l’histoire.
La bureaucratie a une
crainte superstitieuse de tout ce
qui ne la sert pas et de tout ce qu’elle ne comprend pas. Quand elle
exige une liaison entre les sciences naturelles et la production, elle
a raison, à un certain niveau ; mais quand elle ordonne aux
chercheurs de ne s’assigner que des fins immédiates, elle menace de
tarir les sources les plus précieuses de la création, y compris celles
des découvertes pratiques qui se font le plus souvent dans des voies
imprévues. Instruits par une expérience cuisante, les naturalistes, les
mathématiciens, les philologues, les théoriciens de l’art militaire
évitent les grandes généralisations, de peur qu’un
« professeur rouge », qui est le plus souvent un
arriviste ignorant, ne leur oppose brutalement quelque citation de
Lénine ou de Staline. Défendre en pareil cas la pensée et la dignité
scientifiques, c’est à coup sûr s’attirer les rigueurs de la répression.
Les
sciences sociales sont les plus
malmenées. Les économistes, les historiens, les statisticiens même,
sans parler des journalistes, sont surtout préoccupés de ne point se
mettre, ne serait-ce qu’indirectement, en contradiction avec les
positions actuelles de la politique officielle. On ne
peut traiter de l’économie soviétique, de la politique intérieure et
extérieure qu’en se protégeant de tous côtés sous des banalités
empruntées aux discours du chef et en se donnant pour objet de
démontrer que tout se passe comme il a été prévu ou mieux. Le
conformisme à cent pour cent délivre des ennuis terrestres, mais
comporte son propre châtiment : la stérilité.
Bien que le marxisme
soit formellement en U.R.S.S. la
doctrine officielle, il n’a pas été publié au cours des
douze dernières années une seule œuvre marxiste —
traitant d’économie, de sociologie, d’histoire, de philosophie —
méritant l’attention ou la traduction. La production marxiste ne sort
pas des limites de la compilation scolastique, qui ne fait que
ressasser les vieilles idées approuvées et resservir les mêmes
citations selon les besoins du moment. Tirés à des millions
d’exemplaires, des livres et des brochures dont personne n’a le moindre
besoin, fabriqués avec de la colle, de la flagornerie et d’autres
ingrédients pâteux, sont répandus par les soins de l’État. Les
marxistes qui pourraient dire quelque chose d’utile et de personnel
sont sous les verrous ou tenus de se taire. Alors que l’évolution des
formes sociales pose à tout instant des problèmes grandioses !
L’honnêteté,
sans laquelle il n’est pas de travail théorique, est foulée aux pieds.
Les notes explicatives jointes aux écrits de Lénine sont à chaque
réédition remaniées de fond en comble afin de servir les intérêts
personnels de l’état-major gouvernemental, magnifiant les
« chefs », noircissant leurs adversaires, effaçant
certaines traces... Les manuels d’histoire du parti et de la révolution
subissent le même traitement. Les faits sont déformés, des documents
cachés ou, au contraire, fabriqués, les réputations forgées ou
détruites. La simple comparaison des éditions successives du même livre
en douze ans permet de se rendre compte de la dégénérescence de la
pensée et de la conscience des dirigeants.
Le régime totalitaire
n’est pas moins funeste à la
littérature. La lutte des tendances et des écoles a fait place à
l’interprétation des volontés des chefs. Tous les groupements
appartiennent obligatoirement à une organisation unique, sorte de camp
de concentration des lettres. Des écrivains médiocres mais
bien-pensants comme Gladkov et Sérafimovitch sont proclamés classiques.
Les écrivains doués qui ne savent pas se faire violence autant qu’il
est désirable sont traqués par des meutes de mentors sans scrupules
armés de citations. De grands artistes se suicident ; d’autres
cherchent la matière de leur travail dans un passé lointain ou se
taisent. Les livres honnêtes et portant la marque du talent ne
paraissent que par hasard, comme s’ils échappaient à
l’étouffoir ; ils forment une sorte de contrebande.
La vie de l’art
soviétique est un martyrologe. Après
l’article-directive de la Pravda contre le formalisme, on voit naître
parmi les écrivains, les peintres, les régisseurs et même les
chanteuses d’opéra, une épidémie de repentir. Tous désavouent à l’envi
leurs péchés d’hier, en s’abstenant d’ailleurs, par prudence, de
préciser ce qu’est le formalisme. Les autorités ont dû à la fin
arrêter, par une nouvelle directive, ce flot trop abondant
d’abjurations.
Les jugements
littéraires sont révisés en quelques
semaines, les manuels remaniés ; les rues changent de noms et
on dresse des monuments parce que Staline a fait sur Maïakovsky une
remarque élogieuse. L’impression qu’un opéra produit sur de hauts
dignitaires devient une directive pour les compositeurs. Le secrétaire
des Jeunesses communistes dit à une conférence d’écrivains que
« les indications du camarade Staline font la loi pour
tous », et on applaudit, bien que certains aient au front le
rouge de la honte. Et comme si l’on tenait à infliger à la littérature
un suprême outrage, Staline, incapable de construire correctement une
phrase en russe, est sacré l’un des classiques du style. Ce
byzantinisme et ce règne de la police ont quelque chose de profondément
tragique en dépit de leurs aspects bouffons.
La formule officielle
énonce que la culture doit être
socialiste par son contenu et nationale par sa forme. Le contenu de la
culture socialiste ne peut toutefois faire l’objet que d’hypothèses
plus ou moins heureuses. Il n’est donné à personne de greffer cette
culture sur une base économique insuffisante. L’art est bien moins que
la science susceptible d’anticiper sur l’avenir. Quoi qu’il en soit,
des recettes telles que : « représenter l’édification
future », « montrer la voie du socialisme »,
« transformer l’homme » n’apportent pas beaucoup plus
à l’imagination que le prix courant des scies ou l’indicateur des
chemins de fer.
Forme populaire de l’art
et mise des œuvres à la portée
de tout le monde sont identifiées. « Ce qui
n’est pas utile au peuple, déclare la Pravda, ne peut pas avoir de
valeur esthétique. » Cette vieille idée de
narodniki[4]
qui écarte l’éducation artistique des masses, acquiert un caractère
d’autant plus réactionnaire que la bureaucratie se
réserve le droit de décider de l’art dont le peuple a ou n’a pas
besoin ; elle publie les livres à son gré et elle en établit
la vente obligatoire sans laisser le moindre choix au lecteur.
Tout se réduit finalement pour elle à ce que l’art s’inspire de ses
intérêts et trouve à son service de quoi rendre la bureaucratie
attrayante pour les masses populaires.
En vain !
Aucune littérature ne résoudra ce
problème. Les dirigeants eux-mêmes se voient obligés de reconnaître que
« ni le premier ni le deuxième plan quinquennal n’ont encore
suscité une vague de création littéraire plus puissante que celle qui
naquit de la révolution d’Octobre ». L’euphémisme est d’une
grande douceur. A la vérité, en dépit de quelques exceptions, l’époque
thermidorienne entrera dans l’histoire comme celle des médiocres, des
lauréats et des malins.
TROTSKY
1936
haut de page
Notes
[1]
Cette
loi a été abrogée depuis lors..
[2]
Sosnosvsky (Lev Semenovitch):Membre du POSDR (Parti ouvrier
social-démocrate de Russie) en 1898, bolchevik en 1904, il assiste au
congrès d’Amiens de la CGT. A l’exécutif des Soviets en 1917, il est en
1918 le porte-parole de la fraction bolchevique.
Journaliste formé par le combat politique autant que par
le vagabondage au sens premier du terme. Très connu pour ses articles
dans le journal paysan Bednota, il se taille une franche popularité par
sa critique au vitriol de la bureaucratie dans la Pravda. Il est
d’ailleurs considéré par les observateurs occidentaux comme le type
même du militant fanatique.
Il signe la lettre des 46, est membre de l’Opposition de
1923 et du noyau des amis personnels de Trotski. Participant à
l’Opposition unifiée, après 1927, Il est exilé.
Capitulant devant Staline, il est libéré en
1934 : Il est de nouveau arrêté en 1936 et fusillé en juillet
1937. Il laisse une œuvre abondante de chroniqueur et de polémiste .
[3]
Ces
documents n’ont été publiés en U.R.S.S. qu’en 1956, trois ans après la
mort de Staline
[4]
Narodniki
est le nom d’un mouvement socialiste agraire actif de 1860 à la fin du
XIXe siècle fondé
par des populistes russes.
Influencés par les écrits d’Alexandre Herzen, les
narodniks ont essayé d’adapter la doctrine socialiste aux conditions
russes. Ils ont envisagé une société dans laquelle la souveraineté
reposerait sur de petites unités économiques autonomes rassemblant les
communes de village et liées dans une confédération remplaçant l’État..,