TROTSKY
LA RÉVOLUTION
TRAHIE
EXTRAITS
9
La question du
caractère social de l’U.R.S.S. n’est pas encore tranchée par l’histoire.
Formulons,
pour mieux comprendre le caractère social de l’U.R.S.S. d’aujourd’hui,
deux hypothèses d’avenir.
La bureaucratie soviétique chassée du pouvoir
par un parti révolutionnaire
Supposons la
bureaucratie soviétique chassée du pouvoir par un parti révolutionnaire
ayant toutes les qualités du vieux bolchevisme et enrichi, en outre, de
l’expérience mondiale de ces derniers temps. Ce parti commencerait par
rétablir la démocratie dans les syndicats et les soviets. Il pourrait
et devrait rétablir la liberté des partis soviétiques. Avec les masses,
à la tête des masses, il procéderait à un nettoyage sans merci des
services de l’Etat. Il abolirait les grades, les décorations, les
privilèges et ne maintiendrait de l’inégalité dans la rétribution du
travail que ce qui est nécessaire à l’économie et à l’Etat. Il
donnerait à la jeunesse la possibilité de penser librement,
d’apprendre, de critiquer, en un mot, de se former. Il introduirait de
profondes modifications dans la répartition du revenu national,
conformément à la volonté des masses ouvrières et paysannes. Il
n’aurait pas à recourir à des mesures révolutionnaires en matière de
propriété. Il continuerait et pousserait à fond l’expérience de
l’économie planifiée. Après la révolution politique, après le
renversement de la bureaucratie, le prolétariat aurait à accomplir dans
l’économie de très importantes réformes, il n’aurait pas à faire une
nouvelle révolution sociale.
Un parti bourgeois renverserait la caste
soviétique
Si, à l’inverse, un
parti bourgeois renversait la caste soviétique dirigeante, il
trouverait pas mal de serviteurs parmi les bureaucrates d’aujourd’hui,
les techniciens, les directeurs, les secrétaires du parti, les
dirigeants en général. Une épuration des services de l’Etat
s’imposerait aussi dans ce cas ; mais la restauration
bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu’un
parti révolutionnaire. L’objectif principal du nouveau pouvoir serait
de rétablir la propriété privée des moyens de production. Il devrait
avant tout donner aux kolkhozes faibles la possibilité de former de
gros fermiers et transformer les kolkhozes riches en coopératives de
production du type bourgeois, on en sociétés par actions. Dans
l’industrie, la dénationalisation commencerait par les entreprises de
l’industrie légère et de l’alimentation. Le plan se réduirait dans les
premiers temps à des compromis entre le pouvoir et les
« corporations », c’est-à-dire les capitaines de
l’industrie soviétique, ses propriétaires potentiels, les anciens
propriétaires émigrés et les capitalistes étrangers. Bien que la
bureaucratie soviétique ait beaucoup fait pour la restauration
bourgeoise, le nouveau régime serait obligé d’accomplir sur le terrain
de la propriété et du mode de gestion non une réforme mais une
véritable révolution.
La bureaucratie demeure à la tête de l’État
Admettons cependant que
ni le parti révolutionnaire ni le parti contre-révolutionnaire ne
s’emparent du pouvoir. La bureaucratie demeure à la tête de l’État.
L’évolution des rapports sociaux ne cesse pas. On ne peut certes pas
penser que la bureaucratie abdiquera en faveur de l’égalité socialiste.
Dès maintenant, elle a dû malgré les inconvénients évidents de cette
opération, rétablir les grades et les décorations ; il faudra
inévitablement qu’elle cherche appui par la suite dans des rapports de
propriété. On objectera peut-être que peu importe au gros fonctionnaire
les formes de propriété dont il tire ses revenus. C’est ignorer
l’instabilité des droits du bureaucrate et le problème de sa
descendance. Le culte tout récent de la famille soviétique n’est pas
tombé du ciel. Les privilèges que l’on ne peut léguer à ses enfants
perdent la moitié de leur valeur. Or, le droit de tester est
inséparable du droit de propriété. Il ne suffit pas d’être directeur de
trust il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce
secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante. Au contraire,
la victoire du prolétariat sur la bureaucratie marquerait la
renaissance de la révolution socialiste. La troisième hypothèse nous
ramène ainsi aux deux premières, par lesquelles nous avions commencé
pour plus de clarté et de simplicité.
L’U.R.S.S. est une société intermédiaire
Qualifier de transitoire
ou d’intermédiaire le régime soviétique, c’est écarter les catégories
sociales achevées comme le capitalisme (y compris le
« Capitalisme d’Etat ») et le socialisme. Mais cette
définition est en elle-même tout à fait insuffisante et risque de
suggérer l’idée fausse que la seule transition possible pour le régime
soviétique actuel mène au socialisme. Un recul vers le
capitalisme reste cependant parfaitement possible. Une définition plus
complète sera nécessairement plus longue et plus lourde.
L’U.R.S.S. est une
société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, dans
laquelle :
- a)les forces
productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété
d’Etat un caractère socialiste ; b)le penchant à
l’accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous les
pores de l’économie planifiée ;
- c)les normes de
répartition, de nature bourgeoise, sont à la base de la différenciation
sociale ;
- d)le développement
économique, tout en améliorant lentement la condition des travailleurs,
contribue à former rapidement une couche de privilégiés ;
- e)la bureaucratie,
exploitant les antagonismes sociaux, est devenue une caste incontrôlée,
étrangère au socialisme ;
- f)la révolution
sociale, trahie par le parti gouvernant, vit encore dans les rapports
de propriété et dans la conscience des travailleurs ;
- g)l’évolution des
contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la
société vers le capitalisme ; h)la contre-révolution en marche
vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers ;
i)les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la
bureaucratie. La question sera tranchée en définitive par la lutte de
deux forces vives sur les terrains national et international.
En guise de conclusion
Les doctrinaires ne
seront naturellement pas satisfaits par une définition aussi vague. Ils
voudraient des formules catégoriques ; oui et oui, non et non.
Les questions de sociologie seraient bien plus simples Si les
phénomènes sociaux avaient toujours des contours précis. Mais rien
n’est plus dangereux que d’éliminer, en poursuivant la précision
logique, les éléments qui contrarient dès maintenant nos schémas et
peuvent demain les réfuter.
Nous
craignons par-dessus tout, dans notre analyse, de faire violence au
dynamisme d’une formation sociale qui n’a pas de précédent et ne
connaît pas d’analogue. La fin scientifique et politique que nous
poursuivons nous interdit de donner une définition achevée d’un
processus inachevé, elle nous impose d’observer toutes les phases du
phénomène, d’en faire ressortir les tendances progressistes et
réactionnaires, de révéler leur interaction, de prévoir les diverses
variantes du développement ultérieur et de trouver dans cette prévision
un point d’appui pour l’action.
Trotsky 1936
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