TROTSKY
COMMUNISME ET FRANC-MAÇONNERIE
Un article d'abord
publié dans les Cahiers Communistes.
L'objectif était alors de parvenir à transformer le P.C.F. en parti
réellement marxiste.
Un texte qui n'a rien perdu de son actualité.
un texte de 1922
Le
dévéloppement du capitalisme a toujours approfondi et approfondit sans
cesse les antagonismes sociaux. Les efforts de la bourgeoisie ont
toujours tendu à émousser ces antagonismes en politique. L'histoire
du siècle dernier nous présente une extrême diversité de moyens
employés par la bourgeoisie à cet effet. La répression pure et simple
est son argument ultime, elle n'entre en scène que dans les moments
critiques. En temps «normal», l'art politique bourgeois consiste à
enlever pour ainsi dire de l'ordre du jour la question même de la
dénomination bourgeoise, à la masquer de toutes sortes de décors
politiques, juridiques, moraux, religieux, esthétiques et à créer de
cette façon dans la société l'impression de la solidité inébranlable du
régime existant.
Il est ridicule et naïf, pour ne pas
dire un peu sot, de penser que la politique bourgeoise se fasse tout
entière dans les parlements et dans les articles de tête.
Non,
cette politique se fait au théâtre, à l'église, dans les poèmes
lyriques et à l'Académie, et à l'école. La bourgeoisie enveloppe de
tous côtés la conscience des couches intermédiaires et même de
catégories importantes de la classe ouvrière, empoisonnant la pensée,
paralysant la volonté.
C'est la bourgeoisie russe, primitive
et mal douée, qui a le moins réussi dans ce domaine, et elle a été
cruellement punie. La poigne tsariste mise à nu, en dehors de tout
système compliqué de camouflage, de mensonge, de duperie, et
d'illusions, se trouva insuffisante. La classe ouvrière russe s'empara
du pouvoir.
La bourgeoisie allemande, qui a donné
incomparablement plus dans les sciences et les arts, était
politiquement d'un degré à peine supérieure à la bourgeoisie russe : la
principale ressource politique du capital allemand était le
Hohenzollern prussien et le lieutenant prussien. Et nous voyons
actuellement la bourgeoisie allemande occuper une des premières places
dans la course à l'abîme.
Si vous voulez étudier la façon,
les méthodes et les moyens par lesquels la bourgeoisie a grugé le
peuple au cours des siècles, vous n'avez qu'à prendre en mains
l'histoire des plus anciens pays capitalistes : l'Angleterre
et la France.
Dans ces deux pays, les classes dirigeantes ont affermi peu à peu leur
domination en accumulant sur la route de la classe ouvrière des
obstacles d'autant plus puissants qu'ils étaient moins visibles.
Le
trône de la bourgeoisie anglaise aurait été brisé en mille morceaux
s'il n'eût été entouré d'une atmosphère de respectabilité, de
tartufferie et d'esprit sportif. Le bâton blanc des policemen ne
protège que la ligne de repli de la domination bourgeoise et une fois
le combat engagé sur cette ligne — la bourgeoisie est perdue.
Infiniment plus important pour la conservation du régime britannique
est l'imperceptible toile d'araignée de respectability et de lâcheté
devant les commandements bourgeois et les «convenances» bourgeoises qui
enveloppe les cerveaux des tradeunionistes, des chefs du Labour Party
et de nombreux éléments de la classe ouvrière elle-même.
La bourgeoisie française vit, politiquement, des intérêts du capital
hérité de la Grande Révolution. Le
mensonge et la perversion de la démocratie parlementaire sont
suffisamment connus et semble-t-il, ne laissent plus place à aucune
illusion. Mais la bourgeoisie fait de cette perversion même du régime
son soutien. Comment cela ? Par l'entremise de ses
socialistes. Ces
derniers, par leur critique et leur opposition, prélèvent sur les
masses du peuple l'impôt de la confiance, et au moment critique
transmettent toutes les voix qu'ils ont recueillies à l'Etat
capitalistes. Aussi la critique socialistes est-elle
actuellement un des principaux étais de la domination bourgeoise.
De même que la bourgeoisie française fait servir à ses but non
seulement l'Eglise catholique, mais aussi le dénigrement du
catholicisme, elle se fait servir non seulement par la majorité
parlementaire, mais aussi par les accusateurs socialistes, ou même
souvent anarchistes, de cette majorité. Le meilleur exemple en est
fourni par la dernière guerre, où l'on vit abbés et francs-maçons,
royalistes et anarcho-syndicalistes, se faire les tambours
enthousiastes du capital sanglant.
Nous avons
prononcé le mot : franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie joue dans la
vie politique française un rôle qui n'est pas mince. Elle
n'est en somme qu'une contrefaçon petite bourgeoise du catholicisme
féodal par ses racines historiques. La
République bourgeoise de France avançant tantôt son aile gauche, tantôt
son aile droite, tantôt les deux à la fois, emploie dans un seul et
même but soit le catholicisme authentique, ecclésiastique, déclaré,
soit sa contrefaçon petite-bourgeoise, la franc-maçonnerie,
où le
rôle des cardinaux et des abbés est joué par des avocats, par des
tripoteurs parlementaires, par des journalistes véreux, par des
financiers juifs déjà bedonnants ou en passe de le devenir.
La
franc-maçonnerie, ayant baptisé le vin fort du catholicisme, et réduit,
par économie petite-bourgeoise, la hiérarchie céleste au seul «Grand
Architecte de l'Univers», a adapté en même temps à ses besoins
quotidiens la terminologie démocratique : Fraternité, Humanité, Vérité,
Equité, vertu. La franc-maçonnerie est une partie non officielle, mais
extrêmement importante, du régime bourgeois. Extérieurement,
elle est apolitique, comme l'Eglise ; au fond, elle est
contre-révolutionnaire comme elle.
A l'exaspération des antagonismes de classes, elle oppose des formules
mystiques sentimentales et morales, et les accompagne, comme l'Eglise,
d'un rituel de Mi-Carême. Contrepoison impuissant, de par ses sources
petites-bourgeoises contre la lutte de classe qui divise les hommes, la
maçonnerie, comme tous les mouvements et organisations du même genre,
devient elle-même un instrument incomparable de lutte de classe, entre
les mains de la classe dominante contre les opprimés.
Le
grand art de la bourgeoisie anglaise a toujours consisté à entourer
d'attention les chefs surgissant de la classe ouvrière, à flatter leur
respectabilité, à les séduire politiquement et moralement, à les
émasculer. Le premier artifice de cet apprivoisement et de
cette
corruption, ce sont les multiples sectes et communautés religieuses où
se rencontrent sur un terrain «neutre» les représentants des divers
partis. Ce n'est pas pour rien que Lloyd George a appelé l'Eglise «la
Centrale électrique de la politique».
En France, ce rôle,
en partie du moins, est joué par les loges maçonniques. Pour les
socialistes, et plus tard pour le syndicaliste français, entrer dans
une loge signifiait communier avec les hautes sphères de la politique.
Là, à la loge, se lient et se délient les relations de carrière ; des
groupements et des clientèles se forment, et toute cette cuisine est
voilée d'un crêpe de morale, de rites et de mystique. La
franc-maçonnerie ne change rien de cette tactique, qui a fait ses
preuves, à l'égard du Parti Communiste : elle n'exclut pas
les
communistes de ses loges, au contraire, elle leur en ouvre les portes
toutes grandes. La maçonnerie cesserait d'être elle-même, si elle
agissait autrement. Sa fonction politique consiste à absorber
les
représentants de la classe ouvrière pour contribuer à ramollir leurs
volontés et, si possible, leurs cerveaux. Les «frères» avocats et
préfets sont naturellement très curieux et même enclins à entendre une
conférence sur le communisme.
Mais est-ce que le frère de
gauche, qui est le frère cadet, peut se permettre d'offrir au frère
aîné, qui est le frère de droite, un communisme sous le grossier aspect
d'un bolchévik le couteau entre les dents ? Oh ! non. Le
communisme
qui est servi dans les loges maçonniques doit être une doctrine très
élevée d'un pacifisme recherché, humanitaire, reliée par un très subtil
cordon ombilical de philosophie à la fraternité maçonnique.
La maçonnerie n'est qu'une des formes de la servilité politique de la
petite-bourgeoisie devant la grande. Le
fait que des «communistes» participent à la maçonnerie indique la
servilité morale de certains pseudo-révolutionnaires devant la petite
bourgeoisie et, par son intermédiaire, devant la grande.
Inutile
de dire que la Ligue pour la Défense des Droits de l'homme et du
citoyen n'est qu'un des accès de l'édifice universel de la démocratie
capitaliste. Les loges étouffent et souillent les âmes au nom
de la Fraternité ; la Ligue pose toutes les questions sur le
terrain du Droit. Toute
la politique de la Ligue, comme l'a démontré avec clarté la guerre,
s'exerce dans les limites indiquées par l'intérêt patriotique et
national des capitalistes français. Dans ce cadre, la Ligue a
tout
loisir de faire du bruit autour de telle ou telle injustice, de telle
ou telle violation du droit ; cela attire les carriéristes et
abasourdit les simples d'esprit.
La Ligue des
Droits de l'Homme a toujours été, de même que les loges maçonniques,
une arène pour la coalition politique des socialistes avec les radicaux
bourgeois. Dans cette coalition, les socialistes agissent,
bien
entendu, non pas comme représentants de la classe ouvrière, mais
individuellement. Toutefois, l'importance prise par tel ou tel
socialiste dans les loges est déterminée non pas le poids de sa vertu
individuelle, mais par l'influence politique qu'il a dans la
classe ouvrière.
Autrement dit : dans les loges et autres institutions du même genre,
MM. les socialistes tirent profit pour eux-mêmes du rôle qu'ils jouent
dans le mouvement ouvrier. Et ni vu ni connu, car toutes les
machinations sont couvertes par le rituel idéaliste.
Bassesse,
quémandage, écorniflage, aventurismes, carriérismes, parasitisme, au
sens le plus direct et le plus matériel du mot, ou bien, en un sens
plus occulte et «spirituel» — voilà ce que signifie la franc-maçonnerie
pour ceux qui viennent à elle d'en bas. Si les amis de Léon Blum et de
Jouhaux s'embrassent dans les loges avec leurs frères du bloc des
gauches, ils restent, ce faisant, complètement dans le cadre de leur
rôle politique ; ils parachèvent dans les séances secrètes des loges
maçonniques ce qu'il serait incongru de faire ouvertement en séance
publique du Parlement ou dans la presse. Mais nous ne pouvons
que
rougir de honte en apprenant que dans les rangs d'un Parti communiste
(!!!) il y a des gens qui complètent l'idée de la dictature du
prolétariat par la fraternisation dans les tenues maçonniques avec les
dissidents, les radicaux, les avocats et les banquiers. Si nous ne
savions rien d'autre sur la situation de notre Parti français, cela
nous suffirait pour dire avec Hamlet : «Il y a quelque chose de pourri
dans le royaume de Danemark...»
L'Internationale peut-elle permettre à cet état de choses véritablement
honteux de se prolonger et même de se développer ? Ce
serait permettre que la Parti communiste français occupe dans les
système du conservatisme démocratique la place de soutien de gauche
occupée autrefois par le Parti socialiste. Mais cela ne sera
pas —
nous avons trop foi en l'instinct révolutionnaire et en la pensée
révolutionnaire de l'avant-garde prolétarienne française. D'une lame
impitoyable elle tranchera une fois pour toutes les liens politiques,
philosophiques, moraux et mystiques qui rattachent encore la tête de
son Parti aux organes déclarés ou masqués de la démocratie bourgeoise,
à ses loges, à ses ligues, à sa presse. Si ce coup d'épée laisse par
delà les murs de notre Parti quelques centaines et même quelques
milliers de cadavres politiques, tant pis pour eux. Tant pis pour eux
et tant mieux pour le Parti du prolétariat, car ses forces et son poids
ne dépendent pas du seul nombre de ses membres.
Une
organisation de 50.000 membres, mais construite comme il faut, qui sait
fermement ce qu'elle veut et qui suit la voie révolutionnaire sans
jamais s'en écarter, peut et doit conquérir la confiance de la majorité
de la classe ouvrière et occuper dans la révolution la place
directrice. Une organisation de 100.000 membres contenant centristes,
pacifistes, franc-maçons, journalistes bourgeois, etc., est condamnée à
piétiner sur place, sans programme, sans idée, sans volonté — et jamais
ne pourra conquérir la confiance de la classe ouvrière.
La franc-maçonnerie est une plaie mauvaise sur le corps du communisme
français. Il faut la brûler au fer rouge.
Léon Trotsky
25 novembre 1922
|